Article réservé aux abonnés
Henri Martin, Le Bassin, vers 1908
Huile sur toile • Coll. Pierre Bastid, Paris • Courtesy Galerie Alexis Pentcheff
Une tendresse familiale semble s’être penchée sur le berceau de cette exposition. Concoctée par Yann Farinaux-Le Sidaner, héritier de l’un des deux peintres (qui a coécrit le catalogue avec une descendante du second, Marie-Anne Destrebecq-Martin), l’exposition cherche à démontrer qu’Henri Martin et Henri Le Sidaner partageaient plus qu’un prénom… Et à faire revivre ces deux oubliés, qui avaient pourtant connu un beau succès de leur vivant.
Amateur de la « belle ordonnance des choses nocturnes et des arbres qui pleurent dans l’ombre », Le Sidaner est cependant connu des amateurs de littérature, qui se souviennent avoir vu son nom cité plusieurs fois par Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, où il est comparé à Elstir et décrit comme « l’artiste élu par l’ami des Cambremer ». « Vous verrez quel homme exquis », dit l’amateur, « ses tableaux vous enchanteront » ! Quant à Martin, beaucoup ont déjà dû voir, sans forcément connaître son nom, ses grands décors au Capitole de Toulouse et dans plusieurs mairies parisiennes.
À gauche, « Portrait d’Henri Le Sidaner » de Marie Duhem (1894). À droite, « Autoportrait à La Bastide-du-Vert » de Henri Martin (1905)
Huile sur toile • 83.6 × 88.6 cm • Coll. particulière • © Christie’s
Bons amis, et souvent évoqués ensemble par leurs contemporains, tous deux se sont illustrés dans le courant intimiste. Très appréciée à la Belle Époque mais éclipsée ensuite par les avant-gardes du XXe siècle, cette branche du postimpressionnisme s’attachait à représenter la poésie et la tendresse de la nature et des moments simples, à travers des paysages et des portraits fidèles à la réalité, mais que la sensibilité personnelle du peintre anime d’un soupçon de magie…
Henri Le Sidaner, Sur les dunes, Etaples, 1888
Huile sur toile • Coll. particulière • Photo Yves Le Sidaner
Certaines similarités de parcours les relient. Tous deux sont nés sous le soleil – Martin à Toulouse, Le Sidaner à l’île Maurice (qu’il quitte enfant avec ses parents pour rejoindre la pâleur mélancolique de Dunkerque) – et ont perdu leur père quelques mois après leur arrivée dans la capitale. Après des débuts différents (Martin réalise de grandes compositions historico-mythologiques en atelier alors que Le Sidaner part peindre des sœurs de charité et des orphelines sur les dunes du nord), les deux artistes se rejoignent ensuite sur de nombreux thèmes.
Dans les années 1890, tous deux s’essaient au symbolisme, avec des figures féminines évanescentes entourées de nature, baignées dans une fascinante brume blanche, glissant sur l’eau à bord d’une barque ou tenant à la main un rameau d’or. Les deux peintres découvrent la magie des paysages d’eau lors de leurs voyages, notamment à Venise et à Bruges – où Le Sidaner s’éprend des vues urbaines mystérieuses et brumeuses, entre chien et loup. Tous deux vont également peindre dans le Midi – Martin à Collioure, Le Sidaner à Villefranche-sur-Mer. Au bord de la Méditerranée, leurs motifs, comme une chaise vide sur un balcon ouvert sur le bleu de l’eau, se répondent.
Henri Martin, Belle jeune fille marchant à travers les champs, une fleur à la main, 1889
Huile sur toile • Coll. particulière • © Archives photographiques Maket Expert
Ils trouvent aussi l’inspiration dans la campagne et les jardins : Martin, dans sa propriété, le domaine de Marquayrol à Labastide-du-Vert, dans le Lot ; Le Sidaner, dans son jardin de Gerberoy, dans l’Oise, où il crée de ses mains une roseraie féérique avec des espaces floraux monochromes dont il fait profiter ses amis, invités chaque dimanche à déjeuner – et qui se visite encore aujourd’hui sous le label « jardin remarquable ».
Mais les deux artistes ont des caractères très différents. Petit, robuste, batailleur, et s’exprimant avec l’accent du Midi, Martin a la réputation d’être irascible. Le Sidaner, lui, est un gentleman élancé, réservé et raffiné, d’une douceur et d’une gentillesse extrêmes. Alors que le premier connaît une gloire précoce, rafle les médailles dans les salons, et se spécialise dans les grands décors pastoraux, peints dans un immense atelier, le second fait face à des débuts plus timides et restera fidèle à une peinture de chevalet intimiste.
À gauche, “Les Paveurs” de Henri Martin (vers 1925). À droite, “La Table sur la terrasse, Gerberoy” de Henri Le Sidaner (1930)
Huile sur toile • Coll. particulière • © Archives photographiques Maket Expert / Luc Paris
Leurs divergences de caractère se traduisent dans leurs différences de style. Si Martin installe volontiers des personnages (jeunes filles, enfants, paysans) dans ses paysages, Le Sidaner abandonne rapidement la figure pour évoquer la présence humaine à travers des jardins, des tables de déjeuner et des chaises vides, ou des vues urbaines sans passants, animées de lointaines lueurs aux fenêtres.
Henri Le Sidaner, La Table bleue, Gerberoy, 1923
Huile sur toile • Coll. musée Singer Laren, Pays-Bas • © Singer Laren Museum
En accord avec sa douceur de caractère, Le Sidaner peint dans des tons tendres, d’une manière fluide et déliée qui lui permet d’instaurer une ambiance délicate, magique et mouvante dans ses tableaux, y compris dans ses natures mortes, aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs. Le bonheur de l’instant fugace, teinté d’une légère mélancolie, semble ainsi faire ruisseler une douce pluie argentée sur sa table en « harmonie de blanc » (évocatrice de James Abbott McNeill Whistler) figurant une théière en porcelaine et quelques roses blanches, tandis que sur une autre toile, des papillotements de lumière animent une table dressée en extérieur, faisant étinceler les fruits et le vin comme des joyaux. Cette « fluidité » magique se retrouve dans ses dessins exposés dans la dernière salle, qui semblent se mouvoir, balayés par un vent très doux.
Dans des couleurs franches et vives, et en jouant sur de forts contrastes, Martin développe de son côté une manière plus « solide », plus « sèche », faite de petites touches épaisses et resserrées apposées avec régularité pour figurer la densité de l’herbe et des feuillages – une technique qui fait presque ressembler ses toiles (pas toujours pour le mieux) à des tapisseries de laine.
Henri Martin, Le Bassin à Marquayrol, vers 1920
Huile sur toile • Coll. Pierre Bastid, Paris • Courtesy Galerie Alexis Pentcheff
Alors qu’Henri Le Sidaner semble plutôt, dans la manière, l’héritier de son ami Claude Monet (sans pour autant pousser aussi loin que lui la dissolution du sujet), Henri Martin est plus proche de la touche et des couleurs des divisionnistes, embrassant les jaunes et verts acides, les ombres indigo et les rouges saignants de Vincent van Gogh et des fauves, alliés à des paysans robustes à la Jean-François Millet. Ses grands décors, évoqués dans l’exposition par de longs draps imprimés, éclairés comme des lanternes magiques – les originaux se trouvant dans de nombreuses mairies parisiennes (notamment celles des 10e et 5e arrondissements) et au Capitole de Toulouse, entre autres –, restent le moyen d’expression qui lui a le mieux réussi. À chacun, maintenant, de choisir son Henri préféré !
Henri Martin – Henri Le Sidaner, deux talents fraternels
Du 8 juin 2024 au 5 janvier 2025
Palais Lumière • Quai Charles Albert Besson • 74500 Évian-les-Bains
ville-evian.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique