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La façade du Creux de l’enfer avec son enseigne et son diable retrouvés
© Vincent Blesbois / Le Creux de l’Enfer
Pour y arriver, il a fallu prendre deux trains et faire un petit trajet en voiture, partir de Paris à 7 heures de la gare de Bercy pour n’y poser le pied qu’un peu avant midi. Mais peu importe : si le Creux de l’enfer se mérite, sa situation, son architecture, son histoire sont si fortes qu’on oublie instantanément l’effort du trajet pour s’y lover avec délice, visiter son exposition, arpenter les passerelles qui passent au-dessus de la rivière, regarder la roche par les fenêtres embuées d’embruns, s’attarder sur sa terrasse.
« Palimpseste architectural » – comme l’écrit le dessinateur Jochen Gerner dans la brochure créée pour la réouverture du centre d’art –, le bâtiment a connu différentes strates de construction (la plus ancienne remonte à 1476, avec « l’installation d’un premier rouet à émoudre »), plusieurs incendies, plusieurs propriétaires, plusieurs industries.
Le Creux de l’enfer au bord de la Durolle
© Vincent Blesbois / Le Creux de l’Enfer
Accolée à une cascade pour bénéficier de l’énergie hydraulique, l’usine a vu défiler les ouvriers. On y a fabriqué des martinets, des manches de couteaux, des lames ; l’armée allemande s’en est mêlée durant la Seconde Guerre mondiale, les Américains aussi.
Abandonné en 1956, le Creux de l’enfer a été habité par les oiseaux et les renards, ses fenêtres ont été cassées par des gamins armés de lance-pierres, ses ombres et ses étranges recoins ont fait peur aux habitants, qui s’en sont détournés. Jusqu’à ce qu’un jour, en 1985, un artiste repère l’endroit. Il vient du Canada et se nomme George Trakas. Invité pour le Symposium national de sculpture monumentale métallique, l’homme choisit d’investir cet étrange bâtiment percé d’obscurité, en construisant des passerelles en acier au-dessus de la Durolle qui le borde.
Séduit, il tire la manche de l’adjoint à la culture de l’époque, Jean-Claude Potte, et lui fait visiter les lieux. Ce dernier s’emballe : « On a fait le tour de cette usine, qui était fabuleuse, magique. Absolument superbe ! C’était un lieu tout trouvé pour créer un centre d’art ! ». L’idée est dans l’air du temps : un peu partout en France, la décentralisation voulue par Jack Lang fait pousser des centres d’art dans toutes sortes d’endroits. Le Creux de l’enfer sera le dix-huitième d’entre eux, géré par l’association Thiers Art Métal et dédié à l’exploration – un peu sage et attendue peut-être dans cette ville de tradition coutelière – d’œuvres métalliques.
Le shop du Creux de l’Enfer à l’usine du May et les passerelles de George Trakas au-dessus de la rivière
© Vincent Blesbois / Le Creux de l’Enfer
Heureusement, la première directrice des lieux, Laurence Gateau, décide de voir plus loin, et d’inviter progressivement dans la danse d’autres pratiques, d’autres médiums. Les artistes défilent : Fabrice Hyber, les Suisses Peter Fischli et David Weiss, Mona Hatoum, Michelangelo Pistoletto, le Colombienne Doris Salcedo, Hubert Duprat… Certains osent des œuvres mémorables, comme les 4 000 litres de lait corporel déversés par Véronique Boudier en 2000. Aujourd’hui, toute cette histoire est racontée dans le bel ouvrage Le Creux de l’enfer. Histoires d’un centre d’art, publié à l’occasion de la réouverture du centre d’art, lequel sort tout juste de trois ans de travaux.
Piloté par la même agence d’architecture qu’en 1987 – celle de Xavier Fabre et Vincent Speller –, le chantier a permis de changer les fenêtres et de repenser l’isolation des lieux (pour dire adieu aux hivers glacés), de réunir deux bâtiments (l’usine du May et celle du Creux de l’enfer) pour ouvrir de nouvelles salles d’exposition ainsi qu’une grande librairie-boutique, et d’inaugurer une nouvelle terrasse, sur laquelle veille un martinet métallique (clin d’œil à l’histoire des lieux, qui s’est un temps appelé le « Martinet de l’enfer ») de l’artiste Caroline Mesquita.
Caroline Mesquita, « Le Martinet » sur le toit-terrasse du Creux de l’enfer
Vincent Blesbois / Le Creux de l’Enfer
Voilà pour les présentations, nécessaires tant ce centre d’art singulier raconte de l’histoire de Thiers, ville marquée comme tant d’autres par une violente désindustrialisation. Nécessaires aussi parce que l’exposition de réouverture revient sur ces décennies d’émulation, en rassemblant quelques-uns des artistes déjà venus ici pour y montrer à nouveau leur travail. Au sous-sol, on est ainsi heureux de (re)voir Hubert Duprat et ses minuscules œuvres en or qu’il fait sculpter par des trichoptères, insectes qui se construisent une petite carapace avec les matériaux de leur environnement. À l’étage, un paravent en métal façon râpe à fromage, signée Mona Hatoum, rappelle le plaisir qu’avait pris l’artiste à investir cette ancienne usine de couteaux, elle qui travaille à partir de l’univers domestique et de sa violence sous-jacente.
Installation d’Ann Veronica Janssens réactivée dans la « Grotte » du Creux de l’enfer pour l’exposition collective « In Vivo »
© Vincent Blesbois / Le Creux de l’Enfer
Plus loin, à même la roche qui surgit parfois dans le bâtiment (il y est accolé, quasi troglodyte), Ann Veronica Janssens a réactivé l’œuvre qu’elle avait réalisée en 1994 : un grand carré de papier aluminium marouflé sur les reliefs heurtés. La forme minimale apparaît enrichie, contredite même par ses ombres, ses saillies et ses éclats de lumière…
En plus des dessins originels de George Trakas, représentations des passerelles qu’on ira arpenter ensuite, et des archives de Roman Signer, qui avait notamment fait cent fois le tour de deux piliers du Creux de l’enfer avec du ruban jaune, le centre d’art a également convié trois artistes à passer quelques semaines en résidence à Thiers : Max Fouchy, Jean-Baptiste Perret et Sabine Mirlesse. Cette dernière a travaillé avec un coutelier, Manu Laplace, autour de météorites, pour donner forme à des pièces superbes, sortes d’empreintes de main qui mêlent la géomancie et la chiromancie.
Œuvres de Roman Signer exposées à l’usine du May pour l’exposition collective « In Vivo »
© Vincent Blesbois / Le Creux de l’Enfer
Enfin, l’exposition montre plusieurs artistes réunis par le dispositif « ¡Viva Villa! », qui ont en commun d’avoir été en résidence à la Villa Médicis à Rome, à la Casa de Velázquez à Madrid, à la Villa Albertine aux États-Unis ou à la Villa Kujoyama de Kyoto : Hicham Berrada, Myriam Mihindou ou encore Anna Solal réunissent ici des pièces anciennes et récentes. Avec aussi quelques pépites, comme la vidéo d’Ismaïl Bahri filmant une goutte d’eau posée sur son poignet et tressautant à chaque battement de cœur. Le nôtre restera en tout cas marqué par la rencontre avec le Creux de l’enfer…
In Vivo
Du 28 juin 2025 au 8 mars 2026
Le Creux de l'enfer • 85 Avenue Joseph Claussat • 63300 Thiers
www.creuxdelenfer.fr
Le Creux de l'enfer. Histoires d'un centre d'art
Collectif sous la direction de Sophie Auger-Grappin
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