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Elspeth Diederix, “Digitalis ferruginea” de la série “The Miracle Garden”, 2019
Tirage jet d'encre • 40 x 30 cm • © Elspeth Diederix / Courtesy Stigter van Doesburg, Amsterdam
Nous voilà prévenus : ceci n’est pas une histoire, mais une « non-histoire » des plantes. C’est ce que revendique l’exposition « Science/Fiction », qui réunit à la Maison européenne de la Photographie une quarantaine d’artistes du XIXe siècle à nos jours, et embarque le visiteur dans une odyssée aux confins du monde végétal. Des herbiers de la botaniste Anna Atkins aux visions surnaturelles d’Agnieszka Polska, ce projet né en 2020, en pleine pandémie, entend sonder et redéfinir notre rapport aux plantes en dépassant la vision binaire et simpliste de l’art versus la science, tout en faisant germer, en images, de nouveaux imaginaires.
Il faut dire que la relation entre le monde de l’image et celui des plantes est aussi ancien que les débuts de la photographie. En témoignent dans le parcours de l’exposition les travaux pionniers de la Britannique Anna Atkins (1799–1871), qui au début des années 1840 se lance dans la réalisation de fabuleux herbiers à la beauté captivante, en faisant sécher toutes sortes de plantes sur une surface photosensible. Dès lors, la frontière entre arts et sciences se fait poreuse, comme chez Laure Albin-Guillot (1879–1962), qui dans les années 1930 rehausse d’or et d’argent des agrandissements de phénomènes microscopiques naturels (diatomées, spores…), qu’elle transforme ensuite en motifs textiles.
Karl Blossfeldt, Mesembrianthemum linguiforme (Eispflanze), Zaserblume, Mittagsblume (Ficoïde), av. 1932
Tirage gélatino-argentique • 29,7 × 23,8 cm • © Karl Blossfeldt Archiv – Ann und Jürgen Wilde, Zülpich / ADAGP, Paris 2024 / Courtesy collection privée, Royaume-Uni
Au même moment, l’Allemand Karl Blossfeldt (1865–1932), figure de la Nouvelle Objectivité, photographie en gros plan des centaines de végétaux de façon systématique, tel un scientifique, révélant par sa démarche minutieuse toute la beauté subjective des plantes. Ainsi, sur les cimaises de la Maison européenne de la photographie, les végétaux se déclinent-ils en une infinie variété de formes et de couleurs, tantôt presque irréelles chez Elspeth Diederix (née en 1971) ou démesurées chez Éléonore False (née en 1987).
Car les plantes ne sauraient être réduites à leur beauté fragile, d’autres artistes du parcours mettent en lumière les interactions de ces dernières avec leur environnement, pas toujours propice à leur développement, et leur adaptation aux phénomènes extérieurs. Telle une Anna Atkins du XXIe siècle, Anaïs Tondeur (née en 1985) collecte l’empreinte des végétaux radioactifs de Tchernobyl, révélant sur la surface photosensible les bouleversements écologiques contemporains. Alice Pallot (née en 1995) interroge, quant à elle, le phénomène de la prolifération des algues vertes en Bretagne, qu’elle recrée dans des aquariums avec le CNRS et photographie en gros plan, livrant de troublantes visions d’un monde au bord de l’asphyxie. C’est encore une autre vision de l’asphyxie que livre Angelica Mesiti (née en 1976) dans une installation vidéo hypnotique, montrant des plantes en décomposition bientôt étouffées par un amas de filaments de mycéliums.
Alice Pallot, de la série « Algues maudites, a sea of tears », 2022
Limnée, aquarium anoxique au CNRS avec algues filamenteuses et lentilles d’eau
Tirage jet d’encre • 68 × 45 cm • © Alice Pallot / ADAGP, Paris, 2024 / Courtesy Hangar, Bruxelles
Construite en chapitres, comme un roman de science-fiction, l’exposition se fait l’écho de récits hybrides, dans lesquels humain et non-humain fusionnent. Dépasser la « myopie anthropocentrée », voilà tout l’enjeu de cette fascinante « non-histoire des plantes » qui remodèle les imaginaires associés au monde végétal. Dans la lignée de Karl Blossfeldt, qu’il tourne ici en ridicule, Joan Fontcuberta (né en 1955) a conçu un herbier farfelu dans lequel les plantes sont recomposées à l’aide de détritus industriels… Une hybridité que l’on retrouve également chez Éléonore False, qui recrée dans ses collages aux accents surréalistes une nature mutante, teintée d’inquiétante étrangeté.
Gohar Dashti, « Untitled #2 » de la série « Home », 2017
Tirage jet d’encre • 80 × 120 cm • © Gohar Dashti
À l’heure des grands bouleversements climatiques et des guerres incessantes, les artistes rassemblés dans l’exposition s’emparent aussi du végétal pour porter des revendications politiques. C’est le cas d’Ágnes Dénes (née en 1931), pionnière du land art, qui en 1982 transforme un terrain vague de Manhattan en vaste champ de blé pour questionner les enjeux liés à l’alimentation. Quant à l’Iranienne Gohar Dashti (née en 1980), elle soigne les traumatismes de la guerre entre l’Iran et l’Irak en faisant proliférer la végétation dans des maisons abandonnées de son pays. Une approche éminemment sensible et poétique qui permet de guérir des blessures invisibles. L’infinie résilience du végétal : un modèle à suivre pour bâtir le monde de demain ?
Science / Fiction – Une non-histoire des plantes
Du 16 octobre 2024 au 19 janvier 2025
Maison européenne de la photographie - Paris • 5/7 Rue de Fourcy • 75004 Paris
www.mep-fr.org
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