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Musée Fabre

Le grand dialogue de Soulages avec l’histoire de l’art fait des étincelles à Montpellier

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Publié le , mis à jour le
Pour fêter les 20 ans de l’arrivée dans ses collections de 20 toiles de Pierre Soulages (1919–2022) données par l’artiste et son épouse, le musée Fabre de Montpellier consacre une superbe rétrospective à ce magicien du noir. Sur 1 200 m², ce parcours thématique met en regard avec finesse une centaine de ses œuvres avec celles d’autres artistes qui l’ont inspiré ou qu’il a côtoyés, de l’art préhistorique à Zao Wou-Ki, en passant par Rembrandt et Van Gogh.
Vue de l’exposition “Soulages, la rencontre” au musée Fabre
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Vue de l’exposition “Soulages, la rencontre” au musée Fabre, 2025

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© Cécile Marson / Montpellier 3m

Avec cette grande exposition visible jusqu’au 4 janvier 2026, le musée Fabre fête un double événement : son bicentenaire, et les 20 ans de la donation exceptionnelle de 20 toiles (complétée par dix dépôts) reçues des mains de Pierre Soulages et son épouse Colette. Le peintre, disparu il y a trois ans, entretenait un lien affectif fort avec l’établissement : en 1941, alors qu’il prépare son professorat de dessin aux Beaux-Arts de Montpellier, le jeune homme y découvre des toiles qui le marqueront pour toujours. Œuvres dont certaines sont présentées dans ce parcours, mettant en lumière des filiations étonnantes.

Même s’il s’ouvre sur l’influence de l’art préhistorique, qu’il découvre très jeune, et s’achève par ses éblouissants « Outrenoirs » peints à la fin de sa vie, le parcours se divise en six grands thèmes non chronologiques. Peintures, œuvres sur papier, sur verre ou en bronze… Les 34 toiles du peintre que possède le musée Fabre s’y mêlent à d’autres œuvres issues de grandes collections publiques et privées européennes, dont 46 prêtées par le musée Soulages de Rodez. Le tout est mis en regard avec des créations d’autres artistes majeurs – ses amis ou contemporains, ainsi que des maîtres plus anciens.

Retour à la Préhistoire

« Les artistes avec lesquels Soulages se sent le plus fraternel sont ceux des grottes préhistoriques, qui peignaient ‘dans le noir avec du noir’. »

Michel Hilaire

La rencontre du peintre avec l’art préhistorique ouvre le bal. Adolescent, dans sa ville natale de Rodez, l’artiste est ébloui par les statues-menhirs préhistoriques du musée Fenaille : de mystérieuses pierres brutes dressées à la verticale (ce que rappelleront les « monolithes noirs » de la fin du parcours), ornées de quelques lignes gravées qui les transforment en personnages. L’une d’elles, remontant au IVe millénaire avant notre ère, dialogue avec une épaisse peinture noire à l’acrylique du peintre aveyronnais, striée de profondes griffures.

À gauche, “Statue-menhir de la Verrière”, IVe-IIIe millénaire avant notre ère. À droite, “Peinture 324 x 362 cm (Polyptique J)” de Pierre Soulages, 1987
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À gauche, “Statue-menhir de la Verrière”, IVe-IIIe millénaire avant notre ère. À droite, “Peinture 324 x 362 cm (Polyptique J)” de Pierre Soulages, 1987

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© musée Fenaille-Rodez, collections Société des Lettres Sciences et Arts de l'Aveyron, photo Méravilles, Rodez, Musée Fenaille, coll. SLSAA. © MCBA - Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne / © Adagp, Paris, 2025

Tout au long de sa vie, Soulages témoigna par son œuvre de ce besoin universel, instinctif et intemporel qu’a l’homme de laisser une trace, de marquer une surface vierge. Trace dont il préserve le caractère simple et brut des premiers temps, d’une première rencontre avec la matière. Comme par exemple avec ses larges traits noirs et bruns qu’il trace avec du brou de noix, organiques tels les dessins au noir de charbon de Lascaux ou Chauvet.

Pierre Soulages, Peinture 130 x 97 cm, 1946
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Pierre Soulages, Peinture 130 × 97 cm, 1946, 1946

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Huile sur toile • 130 × 97 cm • © Archives Soulages / © Adagp, Paris, 2025

« Soulages parle du noir comme de la couleur des origines. Les artistes avec lesquels il se sent le plus fraternel sont ceux des grottes préhistoriques, qui peignaient ‘dans le noir avec du noir’ » explique l’historien de l’art Michel Hilaire, ex-directeur du musée Fabre (remplacé depuis mai par Juliette Trey) et co-commissaire de l’exposition avec Maud Marron-Wojewodzki, ex-responsable des collections modernes et contemporaines de l’établissement, qui vient tout juste de prendre ses fonctions de directrice du musée Soulages de Rodez.

Face à Hantaï, Zao Wou-Ki, Van Gogh, Rembrandt…

Mais derrière cette apparence instinctive, Soulages construit savamment ses peintures, comme un bâtisseur à la recherche d’un équilibre. En témoignent des toiles majeures, emblématiques de son travail du début des années 1950, où d’épaisses diagonales évoquent les poutres d’une charpente, ainsi que ses tableaux travaillés avec des lames de cuir. Leur répondent des gestes de Simon Hantaï, raclés dans de la peinture noire épaisse, et de grosses touches de noir et de couleurs superposées, comme à la truelle, par Jean Paul Riopelle. Deux artistes que Soulages a croisés, côtoyés.

C’est cependant avec le troisième thème, l’influence de la calligraphie chinoise découverte par Soulages en 1947, que l’exposition déploie vraiment ses ailes. À partir des années 1960, l’artiste se met à peindre sur fond blanc, de grands et larges « signes » bleus ou noirs qui scandent l’espace vide. Comme des morceaux en gros plan d’une calligraphie devenue, de fait, abstraite, ces gestes à la fois calmes et puissants prennent leur envol sur ces toiles vierges, prolongées par le blanc immaculé des cimaises. Ceux-ci valsent harmonieusement avec les traits verticaux à l’encre de Pierrette Bloch, un « paysage » de Zao Wou-Ki dans lequel crépite un brasier de signes abstraits, et surtout les rubans dansants sur fond noir du peintre calligraphe japonais Morita Shiryū, que Soulages avait rencontré au pays du Soleil levant.

À gauche “Peinture 146 x 114 cm, 1950” de Pierre Soulages, 1950. À droite, “Paysage au coucher de soleil” de Vincent van Gogh, 1885
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À gauche “Peinture 146 x 114 cm, 1950” de Pierre Soulages, 1950. À droite, “Paysage au coucher de soleil” de Vincent van Gogh, 1885

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© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. Grand Palais Rmn presse / image Centre Pompidou, MNAM-CCI © Adagp, Paris, 2025. © Museo Nacional Thyssen-Bornemisza

On ne le dira jamais assez : si Soulages s’intéresse au noir, c’est parce qu’il lui permet de sublimer la lumière, par des jeux de reflets ou de contrastes. Ce que prouve une très belle salle dédiée au clair-obscur. Ses peintures, dans lesquelles des lueurs jaune d’or filtrent entre de larges bandes d’un noir d’encre, y jouxtent à merveille un paysage de Van Gogh où le reflet du soleil couchant luit à la surface d’une eau sombre et épaisse comme du goudron, et un exceptionnel tableau de Rembrandt (Le Christ à Emmaüs, 1629) où, à l’inverse, la silhouette noire d’un homme se découpe, comme dans un théâtre d’ombres, sur un mur d’un jaune pâle lumineux. Juste à côté, les manches bouffantes jaune vif de la tenue d’une Sainte Agathe (1635–1640) de Francisco de Zurbarán (peintre espagnol baroque influencé par Caravage) tranchent sur un fond noir de jais – une toile du musée Fabre qui avait beaucoup marqué l’artiste aveyronnais. Dans la même veine, ce dernier expérimente même avec des « tableaux » en bronze doré criblés de petits cratères noirs qui soulignent la brillance et l’éclat du métal.

Soulages en blanc

L’expo présente l’unique monochrome blanc de Soulages, qu’il avait conçu pour le présenter avec un pendant noir, mais qu’il avait failli jeter à la poubelle, peu satisfait du résultat.

Originale, aussi, est cette salle dédiée au blanc, l’opposé du noir qu’il vient raviver et dont il a besoin lui aussi pour briller, selon l’équilibre du yin et du yang. Comme sur ces peintures où Soulages laisse en réserve quelques stries de blanc, évoquant la lumière aveuglante du jour filtrant à travers des persiennes, ou des traînées des poussière d’astre, semées par des comètes dans l’espace. Ou encore comme sur ce carton préparatoire grandeur nature de l’un de ses vitraux pour l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, où il choisit de strier le blanc pur de la lumière de simples rayures noires.

Vue de l’exposition « Soulages, la rencontre » au musée Fabre
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Vue de l’exposition « Soulages, la rencontre » au musée Fabre, 2025

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© Cécile Marson / Montpellier 3m

Sans doute Soulages a-t-il admiré, au musée Fabre, ce trait de blanc éclatant, fendant comme d’un coup de canif un sombre autoportrait de Gustave Courbet pour figurer le bord d’une chemise dépassant de son col. Plus loin, une composition très graphique en noir et blanc de Sonia Delaunay, annonçant l’art optique, témoigne de recherches cousines. À deux pas, se trouve également une perle rare : l’unique monochrome blanc de Soulages (épais, crémeux et creusé de profonds sillons), qu’il avait conçu pour le présenter avec un pendant noir, mais qu’il avait failli jeter à la poubelle, peu satisfait du résultat.

La puissante simplicité de l’ « outrenoir »

L’exposition se termine en majesté avec ses « Outrenoirs » (inventés en 1979), accrochés aux murs et suspendus au milieu de la pièce grâce à des câbles selon la volonté de l’artiste, qui voulait ainsi les transformer en monolithes, autour desquels le spectateur peut tourner à sa guise pour observer les variations des reflets sur leur surface brillante, finement striée. Cette dernière partie offre une réflexion sur le rapport du peintre à l’espace, qu’il s’agisse de la construction de la toile elle-même, où se dessinent des lignes d’horizon (celles qu’il observe inlassablement depuis la terrasse de sa maison à Sète, au bord de la mer), ou de la position de l’œuvre dans la salle d’exposition, dans le vide qui l’entoure.

Michel Dieuzaide, Pierre et Colette Soulages dans l’atelier de la rue Saint-Victor
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Michel Dieuzaide, Pierre et Colette Soulages dans l’atelier de la rue Saint-Victor, 1988

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Tirage original noir et blanc sur papier baryté • 18 × 24 cm • Coll. musée Soulages, Rodez • © Michel Dieuzaide / Musée Soulages, Rodez/Thierry Estadie / © Adagp, Paris, 2025

Ici, les autres artistes s’effacent pour ouvrir sur une déambulation à la fois apaisante et puissante dans ce que Soulages a fait de plus personnel et unique, à travers la sublime simplicité de ces grandes peintures, points d’orgue de sa carrière – promenade qui se poursuit dans les belles salles permanentes dédiées à ses pièces monumentales. Un ultime plongeon dans la magie du noir, qui se prolonge (pour ceux qui n’ont pas le vertige) avec l’expérience en réalité virtuelle proposée à la sortie !

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Pierre Soulages. La rencontre

Du 28 juin 2025 au 4 janvier 2026

www.museefabre.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Pierre Soulages Abstraction lyrique

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