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Roméo Mivekannin, Hosties noires, 2021
Bain d’élixirs et peinture acrylique sur toile libre • 179 x 149 cm • © Photo Gregory Copitet / Courtesy galerie Cécile Fakhoury, Paris-Abidjan-Dakar.
« Il nous faut, nous nègres, être enfin nous-mêmes dans notre dignité, dans notre identité retrouvée. » Léopold Sédar Senghor a entraîné tout un continent dans son sillage. Pionnier et président, mécène et diplomate, il a rappelé à l’Afrique qu’elle avait un passé, une histoire, et des plus nobles. Un futur, aussi, où l’art avait un rôle majeur à jouer. « Réveiller l’Afrique de son sommeil millénaire » : ce chantre de la fierté noire y consacra toute sa vie. Comment rêver d’un tel destin depuis son « royaume d’enfance », ce bush sénégalais qui enchante ses premières années ? Né à Joal, un village côtier à 100 km de Dakar, le petit Léopold passe ses après-midi avec les bergers, « écoutant leurs récits bleus et regardant, réellement, vivre leurs personnages : des morts, des animaux, des arbres, des cailloux ». « Animiste à 100 % », l’enfant issu d’une famille catholique sérère (peuple d’agriculteurs et éleveurs vivant dans une région comprise entre Thiès et l’embouchure de la Gambie) voit peu son père : trop occupé entre ses différentes femmes, sa progéniture nombreuse, et son négoce prospère. « Le vieux lion » est aux yeux de son fils le symbole du pouvoir absolu, plutôt qu’une figure paternelle.
Photographié par Irmeli Jung, Léopold Sédar Senghor, 1990
© Irmeli Jung / Roger-Viollet. © ADAGP Paris 2023.
À sept ans, il l’envoie à l’école, dans une mission catholique. Adieu le royaume d’enfance. Léopold apprend les chants latins, le wolof, le français, « à l’ombre étroite des muses latines que l’on proclamait [ses] anges protecteurs ». La « France des livres et de la sophistication » le fascine, il se nourrit de tous les savoirs. À 13 ans, il se croit promis à l’épiscopat, rêve du séminaire. « Sa première véritable attirance pour le monde des Blancs aura pour objet l’Église et ses mystères plutôt que la rationalité du savoir laïque, souligne son biographe, l’écrivain et commissaire d’expositions Simon Njami. Senghor ne perdra jamais cette foi brûlante. » Las, Sédar (« l’impudent » en sérère) est trop « grande gueule » pour les prêtres : on le détourne de la voie cléricale. « J’avais la foi ardente, une foi nègre, animée par l’imagination, la faculté d’être ému, mais aussi, je crois, par l’attachement à mon peuple noir, qu’il fallait sauver, sur la terre et au ciel. » Dans l’élan de ce désir, il part pour Dakar en 1925. Lycéen émerveillé par les premières lampes électriques qu’il voit, il est le seul élève noir de sa classe. Lecteur passionné, il s’essaie à la poésie romantique, imitant Hugo, Musset ou Lamartine. Enfin, il décroche une bourse pour Paris. Le voilà, en 1928, qui embarque sur le Médée II, vers son destin.
Inscrit à la Sorbonne pour étudier le grec et le latin, le paysan mal dégrossi découvre bien vite le Paris des cabarets de jazz et de la biguine du bal Bullier : les Afro-Américains sont de toutes les scènes. Ses débuts d’étudiant sont difficiles, mais son entrée en prépa au prestigieux lycée Louis-le-Grand lui sauve la vie. L’élite parisienne y est souveraine, bien sûr, mais Senghor rencontre aussi des étudiants antillais, tunisiens, libanais. Des amitiés se nouent pour la vie. Avec son comparse Georges Pompidou et l’Indochinois Pham Duy Khiêm, futur écrivain et ambassadeur de la République du Vietnam en France, ils écument en trio les musées, les concerts, les salles de théâtre. Ensemble, ils découvrent Rimbaud et Baudelaire, auquel Senghor consacrera un mémoire d’études supérieures, portant sur l’exotisme dans l’œuvre du poète. Premiers émois politiques, aussi : la famille Pompidou, SFIO de cœur, l’incite à s’inscrire aux Étudiants socialistes.
« L’histoire de la négritude est celle d’un silence millénaire. C’est l’envie d’exister et de s’aimer, envers et contre tout. C’est un cri de désespoir dans la nuit de la civilisation. »
Simon Njami, C’était Léopold Sédar Senghor, 2006
Autre déclic majeur : la rencontre avec Aimé Césaire, qui vient d’arriver à Louis-le-Grand. Descendant d’esclave, le jeune Martiniquais fait preuve d’ une « conscience raciale » des plus aiguisées qui impressionne Senghor. Ensemble, ils se mettent à rêver d’un monde meilleur. Jusqu’à la fin, Césaire restera « le frère aimé et l’ami ». Ainsi « les différentes pièces du puzzle se mettent en place : la poésie, la politique, la négritude, raconte Simon Njami. Alors qu’il se familiarise avec les écrivains surréalistes et les peintres de l’École de Paris, l’interrogation essentielle sur son propre moi lui est enfin révélée. C’est à partir de cette prise de conscience salutaire que se bâtira le concept de négritude ».
Césaire l’a inventé, Senghor le portera avec lui, prônant la renaissance de la civilisation négro-africaine. « L’histoire de la négritude est celle d’un silence millénaire, décrypte Simon Njami. C’est l’envie d’exister et de s’aimer, envers et contre tout. C’est un cri de désespoir dans la nuit de la civilisation. » En 1935, Césaire fonde la revue l’Étudiant noir, porte-voix de ce courant de pensée nourri par les Martiniquaises Jane et Paulette Nardal, le poète Léon-Gontran Damas, mais aussi les Africains-Américains de la Harlem Renaissance William Edward Burghardt Du Bois et Alain Locke. Senghor y publie ses premiers articles.
La même année, Senghor est reçu à l’agrégation (de grammaire) : une première pour un étudiant africain. Le voilà professeur de lettres classiques à Tours, poète en chambre, et en exil. Ses vers sont publiés dans divers recueils, mais Paris lui manque. « Je suis seul dans la plaine/ Et dans la nuit », chante-t-il. Un poste l’attend à Saint-Maur-des-Fossés, en 1938. La vie pourrait reprendre, mais bien vite, c’est la mobilisation. Fait prisonnier en juin 1940, il vit la captivité comme une expérience mortifiante. Mais d’autres révélations le font tenir dans la nuit : la pensée de la linguiste Lilias Homburger, qui démontre une parenté entre l’Égypte ancienne et les civilisations néo-africaines, lui permet d’ancrer ses certitudes. « Coup de tonnerre », la découverte des écrits de l’anthropologue allemand Leo Frobenius démontrant que « l’idée du nègre barbare est une invention européenne ». Frobenius « nous restituait notre vérité : notre dignité », clame Senghor.
Amadou Seck, La Princesse Peulh, 1970
Réalisée à partir de peinture à l’huile et de sable, cette toile apparaît en vedette de l’exposition « Art sénégalais d’aujourd’hui » organisée en 1974 au Grand Palais, date clé d’une reconnaissance de la création vivante en Afrique.
Huile et sable sur toile • 148,5 × 94 cm • Coll. part. / © musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris / Photo Pauline Guyon. © ADAGP Paris 2023.
Après la guerre, fort de ces énergies spirituelles, il entre de plus en plus dans le jeu politique. Élu député de la circonscription Sénégal-Mauritanie, il grimpe les échelons jusqu’à être élu président de la République du Sénégal en 1960, à l’indépendance du pays. Pendant les vingt ans passés à la tête de l’État, il met l’art au cœur de son programme. « Chaque peuple possède sa païdeuma, c’est-à-dire sa faculté et sa manière originales d’être ému : d’être saisi, écrit-il. Cependant l’artiste – danseur, sculpteur, poète – ne se contente pas de revivre l’Autre ; il le recrée pour pouvoir mieux le vivre et le faire vivre. Il le recrée par le rythme, et il en fait ainsi une réalité supérieure, plus vraie, c’est-à-dire plus réelle que le réel factuel. »
Avant son élection à la présidence, Senghor a participé à deux événements fondateurs organisés par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop avec sa revue Présence africaine : le Congrès des artistes et écrivains noirs qui a eu lieu à Paris en 1956 et à Rome en 1959. Pour la première fois sont réunis des penseurs, artistes et militants noirs de divers continents, de toutes obédiences. Ensemble, ils clament que « l’épanouissement de la culture est conditionné par la fin de ces hontes du XXe siècle : le colonialisme, l’exploitation des peuples faibles et le racisme ». Le premier Festival mondial des arts nègres que Senghor organise à Dakar en 1966 est l’enfant de cette proclamation.
À gauche : Au printemps 1966, Dakar est envahi pendant un mois d’expositions, de concerts, de pièces de théâtre. L’illustration de l’affiche est réalisée d’après une peinture d’Ibou Diouf (1941-2017). / À droite : Grâce à son amitié avec Georges Pompidou, Senghor fait voyager au Grand Palais à Paris une exposition riche de 500 chefs-d’oeuvre d’art africain : «L’Art nègre», produite par le Musée dynamique de Dakar.
Coll et © musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris / presse. RMN-Grand Palais / image musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris.
Son ambition : « démontrer la vitalité et l’excellence de la culture africaine ». Pièces de théâtre, concerts, expositions, spectacles de danse, colloque, tout Dakar est envahi d’art. Au Musée dynamique, « L’Art nègre – Sources, évolution, expansion » fera date, première exposition d’art africain d’envergure internationale. Riche de 500 œuvres, elle viendra juste après à Paris, au Grand Palais. Le Palais de justice de Dakar accueille quant à lui « Tendances et confrontations », qui rassemble 200 artistes d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique du Nord et du Sud.
Le but du festival est de démontrer que l’art nègre est « une source jaillissante qui ne tarit pas : un élément essentiel de la Civilisation de l’Universel qui s’élabore, sous nos yeux, par nous et pour nous, par tous et pour tous », plaide Senghor.
Coll. musée d’Ethnographie de Neuchâtel / © Maya Bracher / presse.
Aux yeux de l’artiste sénégalais Iba N’Diaye (1928–2008), cette manifestation « est venue à son heure car elle a permis enfin à tous les artistes peintres africains de se confronter, afin de voir ce qui les oppose d’un côté, et de l’autre, ce qui les réunit dans les recherches picturales du monde contemporain ». « Il ne s’agit pas seulement de défendre l’Art nègre du passé », proclame Senghor, mais aussi de rappeler qu’il est, « au milieu du XXe siècle, une source jaillissante qui ne tarit pas : un élément essentiel de la Civilisation de l’Universel qui s’élabore, sous nos yeux, par nous et pour nous, par tous et pour tous ». Peu à peu, la négritude a laissé la place à un universalisme : « Il s’agit que tous ensemble – tous les continents, races et nations –, nous construisions la Civilisation de l’Universel, où chaque civilisation différente apportera ses valeurs les plus créatrices parce que les plus complémentaires. »
Parmi les invités du premier Festival mondial des arts nègres (ici photographié par Maya Bracher), le pianiste de jazz africain-américain Duke Ellington, venu avec son clarinettiste Jimmy Hamilton. En haut, la place de l’Indépendance de Dakar.
Coll. et © musée du quai Branly- Jacques Chirac, dist.
Pas assez anti-colonial, inféodé à la France, le festival essuie les critiques des plus radicaux. Mais il appartient aujourd’hui à la légende d’un État qui consacre alors un quart de son budget à l’éducation et la culture. Dans son sillage croissent de nombreuses institutions, comme l’École des arts de Dakar, le théâtre national Daniel Sorano ou la manufacture nationale de tapisserie de Thiès : une version africaine des Gobelins, destinée à diffuser l’art moderne sénégalais sur le territoire, et partout dans le monde, avec le désir de « créer un art nouveau pour une nation nouvelle », « symbiose des techniques importées de France et de la culture traditionnelle ». Des artistes, Senghor fait ses ambassadeurs. Mais le Sénégal accueille aussi dans son Musée dynamique des grandes figures internationales, tels Pablo Picasso, Marc Chagall ou Pierre Soulages. Senghor est attaché depuis longtemps à ce dernier : dès 1958, il écrit sur lui. Dans les années 1970, le peintre de l’outrenoir illustrera l’œuvre poétique de son ami, ainsi que le feront André Masson, Hans Hartung et Zao Wou-Ki.
Senghor mourra hélas avant de voir son dernier grand projet aboutir. Son musée idéal devait accueillir des œuvres de l’Ifan (Institut français d’Afrique noire) et de sa collection personnelle, des prêts d’institutions étrangères et des acquisitions. L’ex-président souhaitait y présenter « des objets d’art ancien et d’art contemporain intimement mêlés, des éléments de la préhistoire et de l’histoire de l’Afrique, enfin tous les fondements matériels de la culture traditionnelle ». Ce musée des Civilisations noires est finalement né en 2018, mais, avec son architecture trop autoritaire, sa muséographie chaotique, il ne répond pas encore au rêve de Senghor : « Être enfin nous-mêmes. »
Pour en savoir plus
Le portrait d'un grand homme, mais qui n'occulte pas les polémiques
Les arts africains doivent beaucoup à Senghor : comme président du Sénégal, il lança une politique volontariste pour célébrer la culture africaine et favoriser la création vivante. Du Festival mondial des arts nègres, qu’il inaugura en 1966 à Dakar, aux écoles d’art, théâtre et manufacture de tapisserie qu’il créa, le Quai Branly raconte comment le concept de «négritude» irriguait sa pensée comme son action politique. Autour de sa collection privée, d’archives inédites et de ses poèmes illustrés par Marc Chagall, Hans Hartung ou Pierre Soulages, le portrait d’un grand homme, mais aussi l’ouverture d’un débat au sujet des polémiques qu’il engendre aujourd’hui encore.
Senghor et les arts. Réinventer l'universel
Du 7 février 2023 au 12 novembre 2022
Musée du quai Branly - Jacques Chirac • 37, quai Branly • 75007 Paris
www.quaibranly.fr
Catalogue
éd. Musée du quai Branly • 224 p. • 35 €
C’était Léopold Sédar Senghor
par Simon Njami (2006)
éd. Fayard • 334 p. • 22,30 €
Riche de poèmes, d’archives inédites, d’entretiens et d’essais, le catalogue évoque en détail le lien de Senghor à l’art nègre, et notamment sa passion pour l’art du Nigeria, «notre Grèce noire» disait-il, mais aussi son amour du théâtre et du cinéma. Il ne manque pas non plus d’évoquer les critiques suscitées dans les années 1970 par sa politique autocratique, notamment par les artistes du laboratoire Agit’Art. La biographie écrite par Simon Njami, qui l’a bien connu à la fin de sa vie, offre un excellent complément. Subjective, elle brosse le portrait du poète et du politique, en montrant combien ces deux pans de sa vie furent entremêlés.
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« Non vous n’êtes pas morts gratuits ô Morts ! Ce sang n’est pas de l’eau tépide / Il arrose épais notre espoir, qui fleurira au crépuscule », clame Senghor dans Hosties noires (1948), recueil de poèmes né de sa captivité en tant que prisonnier de guerre. Ces vers sont comme inscrits en palimpseste sous le portrait du poète réalisé par l’artiste béninois Roméo Mivekannin.