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Paris

Modigliani et Paul Guillaume : une rencontre décisive au musée de l’Orangerie

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À l’honneur actuellement d’une exposition au musée de l’Orangerie, la collaboration entre Amedeo Modigliani et son marchand Paul Guillaume fut décisive, apportant au peintre une relative sécurité financière. Elle coïncide aussi avec l’affirmation de son style, porté par l’influence des arts dits « archaïques » et extra-européens. Explications.
Amedeo Modigliani, Paul Guillaume, Novo Pilota
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Amedeo Modigliani, Paul Guillaume, Novo Pilota, 1915

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huile sur carton collé sur contre-plaqué parqueté • 105 × 75 cm • coll. musée de l’Orangerie, Paris • © RMN-Grand Palais (Musée de l’Orangerie), Paris / Hervé Lewandowski

Août 1914, la Grande Guerre débute en Europe. Parmi l’avant-garde parisienne, nombreux sont les artistes à rejoindre le front (Georges Braque, Fernand Léger, André Derain…). Modigliani, lui, est réformé. Tuberculeux, il n’est pas en état de s’engager dans la légion étrangère comme Blaise Cendrars, Ossip Zadkine ou Moïse Kisling.

Les frères Paul et Jean Alexandre, ses premiers mécènes, sont envoyés sur le front. Modigliani se trouve dans une situation difficile. Juif, il reste suspect dans une société aux relents antisémites. Désargenté, il abandonne son activité de sculpteur.

Paul Guillaume, Modigliani dans son atelier, rue Ravignan.
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Paul Guillaume, Modigliani dans son atelier, rue Ravignan., 1915

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photographie de Paul Guillaume • 145 × 96 cm. • Coll. musée de l’Orangerie, Paris. • © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Archives Alain Bouret

Par l’intermédiaire du poète Max Jacob, l’Italien rencontre Paul Guillaume. C’est un tout jeune marchand, jeune loup encouragé par Guillaume Apollinaire à s’intéresser à Modigliani. Les deux hommes se lient. Si l’on en croit Paul Guillaume, c’est Modigliani qui l’aurait initié à l’art africain et cambodgien, et non l’inverse. « Il m’emmenait au musée du Trocadéro, où il se passionnait en réalité pour l’exposition d’Angkor, dans l’aile occidentale », se souvient-il.

Modigliani lui fait également partager sa connaissance de la philosophie nietzschéenne, son amour pour l’œuvre de Gauguin et Cézanne. Paul Guillaume, qui a senti le potentiel du peintre et comprend qu’il commence à intéresser de nouveaux collectionneurs (André Level, Georges Menier, Paul Poiret) et aussi le marchand Georges Chéron, propose à l’artiste de lui céder une partie de ses œuvres moyennant une relative sécurité financière. Modigliani accepte, bien que la situation du jeune marchand ne soit pas idéale – il doit fermer boutique à deux reprises en raison de la guerre, en août 1914 puis à l’automne 1915. Paul Guillaume lui loue un atelier au Bateau-Lavoir, à Montmartre, et l’encourage aussi probablement à se recentrer sur la peinture.

Amedeo Modigliani, Paul Guillaume, Novo Pilota
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Amedeo Modigliani, Paul Guillaume, Novo Pilota, 1915

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huile sur carton collé sur contre-plaqué parqueté • 105 × 75 cm • coll. musée de l’Orangerie, Paris • © RMN-Grand Palais (Musée de l’Orangerie), Paris / Hervé Lewandowski

De son nouveau mécène et marchand, Modigliani fait quatre portraits peints ainsi que des dessins. Tous le représentent de manière intimiste, élégant, la tête carrée, le buste massif, parfois entouré d’inscriptions qui semblent le célébrer. Sur un portrait au crayon de 1916, Modigliani inscrit ainsi le mot « Liberté ! », qui exprime son enthousiasme. Dans ces œuvres, Paul Guillaume apparaît à la fois comme un Parisien accompli, un homme d’affaires, mais aussi un familier du peintre.

Le style emprunte au cubisme sans toutefois s’y rallier complètement. Le célèbre portrait de Paul Guillaume conservé au musée de l’Orangerie le représente en buste, ganté et chapeauté, une cigarette à la main. Il regarde le peintre, la bouche entrouverte comme s’il était en pleine conversation. Nonchalant, à l’allure de dandy, le jeune marchand pose dans l’intérieur sombre de la rue Norvins, au domicile de Modigliani et d’Hastings.

Paul Guillaume assis devant la cheminée
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Paul Guillaume assis devant la cheminée, Non daté

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photographie • 8,3 × 6 cm • coll. musée de l’Orangerie, Paris • © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Archives Alain Bouret / Photo Dominique Couto

Paul Guillaume est très jeune. Il n’a que 23 ans, soit sept ans de moins que Modigliani. Une inscription portée sur la toile le qualifie de « Novo Pilota » (nouveau pilote), soit le promoteur d’un nouvel art moderne. Le nom du modèle figure également, ainsi qu’une autre mention d’obédience chrétienne (« Stella Maris ») renvoyant à l’étoile de Marie guidant les marins dans la tempête. Ce portrait semble livrer un visage flatteur de Paul Guillaume. Il est pourtant plus dur qu’il ne paraît. Ces deux inscriptions ne sont pas sans ironie, car il est peu probable que Modigliani, d’un tempérament affirmé et non sans arrogance, puisse considérer le jeune Paul Guillaume comme son guide. Durant leur association, qui dure deux ans, le peintre réalise néanmoins parmi ses plus importants portraits, véritable trombinoscope des artistes et écrivains de l’École de Paris.

La rencontre avec Dutilleul

Mais cette période demeure assez paradoxale dans la vie du peintre. D’un côté, sa vie matérielle s’améliore, il peut se fournir en matériel et en couleurs de meilleure qualité. De l’autre, il se détruit dans la relation tumultueuse avec Hastings, s’épuise dans sa consommation d’alcool et de drogues. Puis les deux hommes se disputent. Alors que Guillaume vient d’ouvrir un appartement-galerie avenue de Villiers en janvier 1916, il cède au poète Léopold Zborowski le droit exclusif de représenter Modigliani. À cette époque, un autre acteur entre en jeu, le collectionneur amoureux du cubisme, Roger Dutilleul. En voyant les toiles de Modigliani chez Paul Guillaume en 1917, Dutilleul ressent un choc profond. Il a trouvé son peintre.

Amedeo Modigliani, Paul Guillaume
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Amedeo Modigliani, Paul Guillaume, 1916

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crayon sur papier • 35,2 × 26,2 cm • coll. Museum of Modern Art (MoMA), New York • © The Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence

Certains le décrivent comme une personnalité antipathique et suffisante, « un jeune marchand de tableaux assez gras et flasque » (Ossip Zadkine).

Bien qu’il ne soit plus le marchand exclusif de Modigliani, Paul Guillaume soutient sa percée sur le marché de l’art, alors que les affaires reprennent à Paris durant les deux dernières années de guerre. Il encourage l’exposition des toiles de l’artiste et en présente certaines, aux côtés d’œuvres de Chirico, Derain, Matisse ou encore Picasso, lors de l’exposition « Peintres d’aujourd’hui » qu’il organise en 1918. L’événement connaît un succès important et des recensions laudatives grâce au relais de la revue fondée par Paul Guillaume, Les Arts à Paris. 

Après la mort de Modigliani, en 1920, les activités commerciales de Paul Guillaume prennent de l’ampleur. Doué pour les affaires, il se hisse au rang des grands marchands d’art moderne qui l’ont précédé, tels que Durand-Ruel, Bernheim ou Vollard, ce qui n’est pas sans irriter ses contemporains, dont certains le décrivent comme une personnalité antipathique et suffisante, « un jeune marchand de tableaux assez gras et flasque » (Ossip Zadkine). En 1928, il établit sa collection dans un luxueux hôtel particulier avenue de Messine, avant de s’installer, au plus tard en 1930, au 22, avenue du Bois (actuelle avenue Foch), voisinant avec la famille Ephrussi de Rothschild ou Boni de Castellane.

Appartement de Paul Guillaume, 22 avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch), Paris
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Appartement de Paul Guillaume, 22 avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch), Paris, vers 1930

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Photographie • coll. musée de l’Orangerie, Paris • © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Madeleine Coursaget

Le luxueux appartement de 600 mètres carrés, est le symbole de la réussite sociale de Paul Guillaume et de son épouse Domenica. Le marchand a en tête le projet de léguer ses trésors à la France et d’inscrire son nom dans l’histoire. L’acceptation de cette donation tardant du côté de l’État, Paul Guillaume, peut-être aussi contrit par son manque de réussite à entreprendre une carrière politique, exprime son amertume vis-à-vis de l’institution culturelle française. Sa veuve, dans les années 1950, négocie avec l’État pour faire acquérir leur collection exposée depuis 1977 au musée de l’Orangerie.

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Amedeo Modigliani. Un peintre et son marchand

Du 20 septembre 2023 au 15 janvier 2024

www.musee-orangerie.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Amedeo Modigliani

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