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Jacques Monory, Baiser N° 29, Ref. 1071, 2001
Huile sur toile et ruban de toile • 50x50 cm • © Jacques Monory
Il y a le Baiser d’Auguste Rodin, à la tendresse figée depuis 1881 dans le marbre. Celui dit « de l’hôtel de ville », immortalisé en 1950 par Robert Doisneau. Celui de Marina Abramović et Ulay, si long que les deux performeurs finissent par s’entre-asphyxier (Breathing In / Breathing Out, 1977). Mais aussi ceux de Jean-Honoré Fragonard, de Gustav Klimt, de Constantin Brancusi, d’Henri de Toulouse-Lautrec, d’Edvard Munch, de Marc Chagall, de René Magritte – même Banksy a imaginé deux policiers en pleine embrassade !
Il y a aussi les baisers ancrés dans la culture populaire, celui de Léonid Brejnev et Erich Honecker en 1979, celui de Clémentine Célarié et d’un militant séropositif lors du Sidaction de 1994, celui de Britney Spears et Madonna sur la scène des MTV Music Awards en 2003… Le baiser est obsessionnel, il lie les âmes, scelle les accords politiques, proclame la liberté d’être qui l’on est. De quoi, aisément, nourrir une exposition sur la question – deux, même, répondent en chœur le Frac des Pays de la Loire et le Lieu unique.
À la source de cette idée ? La présence dans les collections du Frac du fameux Baiser de l’artiste d’ORLAN (1977) – une performance durant laquelle l’artiste a vendu ses baisers pour 5 francs, installée dans une sculpture-installation le temps de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac). Puis, également, une volonté de travailler ensemble de la part de deux institutions dont les directeurs respectifs sont arrivés il y a peu – un baiser de bienvenu, en quelque sorte, entre Eli Commins (Lieu unique) et Claire Staebler (Frac).
Vue de l’exposition « Sur tes lèvres », au Lieu Unique, Nantes
Au centre,
ORLAN, Le baiser de l’artiste, 1977
Installation, 220 × 170 × 60 cm
© ADAGP, Paris
Courtesy Frac des Pays de la Loire
© Fanny Trichet
Pourtant les deux expositions abordent le sujet de façon radicalement différente. Si l’on veut débuter en douceur, c’est au Frac que l’on ira en premier. Dans une ambiance de boudoir poudré, les artistes qui y sont montrés s’approchent du corps à pas feutrés, appliquant crème et maquillage avec un soin méticuleux. Fabrice Hyber ouvre le bal avec un monochrome des plus glamours, intitulé Un mètre carré de rouge à lèvres (1981) [ill. ci-dessous] et littéralement recouvert de maquillage, l’œuvre ayant nécessité pour sa restauration pas moins de 18 bâtons de rouge à lèvres.
Fabrice Hyber, Un mètre carré de rouge à lèvres, 1981
Peinture, rouge à lèvres sur bois • 102 × 102 cm • © ADAGP, Paris Courtesy Frac des Pays de la Loire / Photo : Christian Leray
Ben Elliot se penche, quant à lui, sur le cas du fond de teint, choisissant pour sa toile l’une des teintes les plus vendues – qui correspondrait donc, selon les lois du marché, à la couleur de peau la plus standardisée (Perfect365 n°8, 2020)… Tout autant féru de maquillage, Andy Warhol fait son autoportrait à l’aide d’un Polaroid travesti, les lèvres très rouges (Self Portrait, 1981). ORLAN, elle aussi, multiplie les artifices (réels et numériques) pour se métamorphoser, et brouiller les frontières de l’identité dans un autoportrait photographique abondamment retouché (Refiguration / Self-hybridation précolombienne n°2, 1998).
Accrochés au mur, les morceaux de corps sculptés dans la cire par Laura Bottereau et Marine Fiquet (Spleen Spring, 2023) attirent l’œil puis le repoussent, hérissés de poils, ponctués de vieux chewing-gums. Car oui, c’est désormais clair : embrasser quelqu’un, c’est avant tout s’approcher au plus près de sa peau, sentir son odeur, et, plus métaphoriquement, goûter son maquillage, embrasser son identité et ses métamorphoses. Difficile de se cacher derrière un baiser : d’ailleurs, le rideau translucide de Karla Black (Pleaser, 2007) ne dissimule rien, mais laisse découvrir les matières de salle de bain qui le composent : dentifrice, vernis à ongles, crème pour les mains.
Un peu étourdi par ce tourbillon aussi sensuel que déroutant, on arrive au Lieu unique avec l’envie, tout de même, de voir un vrai baiser (enfin !). Plus frontale, la sélection d’œuvres ne tourne ici pas autour du pot. En témoigne la très repoussante mais jubilatoire vidéo d’Iván Argote, dans laquelle le jeune artiste se filme en train d’embrasser goulûment une barre de métro, devant les regards effarés des voyageurs (et le titre donne tout son sens à ce spectacle difficile à regarder : Altruism, 2011).
Iván Argote, Altruism, 2011
Capture vidéo • © ADAGP, Paris / Courtesy Frac Bretagne
De son côté, le jeune peintre Jean Claracq s’invite dans une boîte de nuit où les salives comme les solitudes se mélangent (Arcadia Club, 2018–2021) [ill. ci-dessous]. Et si Jacques Monory consacre ses toiles bleues aux baisers hollywoodiens (Baiser n°15, 20, 29, 38, 39, 42, 2001) [ill. en Une], Ange Leccia braque l’un vers l’autre deux projecteurs, unissant deux lumières vives dans un rugueux face-à-face (Le Baiser, 1985). Toujours du côté du cinéma, Émilie Brout et Maxime Marion filment leur propre histoire d’amour dans une série de décors désincarnés, jouant avec l’univers fade des banques d’images (A Truly Shared Love, 2021).
Jean Claracq, Arcadia Club, 2018–2021
Huile sur bois • 76,7 × 83,5cm • © ADAGP, Paris / Courtesy Musée d’art moderne de Paris
Si l’on est stupéfait de voir des chanteurs s’embrasser pour utiliser leurs bouches comme caisses de résonance devant la caméra d’Oliver Beer (Composition for Mouths [Songs My Mother Taught Me] I & II, 2018), on se trouble encore plus devant le spectacle qu’offre Patty Chang s’embrassant elle-même dans un miroir recouvert d’eau (Fountain, 1999). Ainsi, le baiser n’apparaît pas nécessairement comme un élan amoureux, loin de là. Expérience essentielle du corps, du rapport à soi autant qu’à l’autre, le baiser n’est pas un acte anodin. C’est un rituel étrange, changeant selon les pays (un podcast associé à l’exposition nous en révèle bien des secrets) – en bref, une passionnante expérience esthétique.
Sur tes lèvres
Du 26 octobre 2024 au 12 janvier 2025
Le Lieu unique • Quai Ferdinand Favre • 44000 Nantes
www.lelieuunique.com
Sur tes lèvres.
Du 26 octobre 2024 au 12 janvier 2025
FRAC des Pays de la Loire • 24 Boulevard Ampère • 44470 Carquefou
fracdespaysdelaloire.com
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