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Musée Bourdelle

Rodin et Bourdelle : une rencontre tant attendue

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Publié le , mis à jour le
Ce sont les deux grands noms de la sculpture moderne au début du XXe siècle. Rodin et Bourdelle, qui disposent chacun de leur musée à Paris, se rencontrent chez le second, dans une exposition qui entend démêler les fils d’une relation complexe, entre admiration réciproque et opposition.
Anonyme, Double portrait d’Antoine Bourdelle et Auguste Rodin (détail)
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Anonyme, Double portrait d’Antoine Bourdelle et Auguste Rodin (détail), vers 1900

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Montage, épreuve gélatino-argentique à développement • © Musée Bourdelle, Paris

D’une sensualité évanescente et pudique, Ève est prête à s’épanouir telle une fleur. Seul un sculpteur virtuose a ici pu sortir la vie de la pierre… En réalité, cette Ève est l’œuvre de deux artistes majeurs du XXe siècle : Auguste Rodin (1840–1917), qui l’a composée, et Antoine Bourdelle (1861–1929), qui l’a taillée, comme il le faisait souvent pour son « maître ».

Deux titans de la sculpture séparés d’une génération, dont les liens pourtant connus n’avaient étonnamment jamais fait l’objet d’une exposition fouillée. C’est tout l’enjeu de « Rodin/Bourdelle. Corps à corps » qui mobilise tant les collections que les spécialistes des musées Bourdelle et Rodin à Paris. La directrice du premier, Ophélie Ferlier-Bouat, entend d’emblée dissiper une idée reçue : « Bourdelle n’a jamais été l’élève ou l’employé de Rodin, mais un collaborateur privilégié qui construisait parallèlement son propre œuvre. »

Vue de l’exposition « Rodin / Bourdelle. Corps à corps » au musée Bourdelle, Paris
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Vue de l’exposition « Rodin / Bourdelle. Corps à corps » au musée Bourdelle, Paris

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À gauche, Auguste Rodin • « Torse de jeune femme cambrée grand modèle » • 1909 • Plâtre • Paris, musée Rodin

À droite, Antoine Bourdelle • « Torse de Pallas » • 1905 • Marbre • 99,5 × 37 × 28,5 cm

© Nicolas Borel

Rodin découvre le talent de Bourdelle en 1893, à la Société nationale des Beaux-arts dont l’aîné est alors président d’honneur. Déjà établi, Rodin s’entoure de praticiens qui exécutent notamment les marbres de ses sculptures. Le jeune artiste de Montauban devient son tailleur de pierre favori et, dès 1893, Bourdelle s’attelle à l’exécution de l’Ève. Il est un appui technique précieux, qui contrôle les épreuves de plâtre des Bourgeois de Calais pour leur fonte en 1895. Le quinquagénaire renvoie l’ascenseur au trentenaire en devenant le plus grand soutien pour l’érection d’un Monument aux morts du Tarn-et-Garonne de la guerre de 1870 à Montauban en 1897.

De l’admiration réciproque au divorce

Antoine Bourdelle, Portrait d’Auguste Rodin
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Antoine Bourdelle, Portrait d’Auguste Rodin, vers 1910

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Bronze • Paris, musée Bourdelle • © Nicolas Borel

À 40 ans, Bourdelle suit toujours les pas de Rodin, dont il reprend le non finito michélangelesque dans un buste de Poète en 1902 : le lisse du visage contraste avec le fond de marbre laissé brut. Rodin admire quant à lui l’esprit vif et la culture de son cadet, dont il partage la passion pour les masques japonais, l’art médiéval et, plus encore, l’art grec. Une salle de l’exposition confronte les collections des deux artistes, parmi lesquelles deux plâtres du même kouros, l’Apollon de Théra, qui se font face.

Rodin en avait ramené plusieurs moulages de Dresde en 1902 pour en offrir un à son jeune protégé. En 1907, c’est tout naturellement que Rodin demande donc à Bourdelle, enthousiaste, d’écrire un texte sur ses dessins pour une exposition chez Bernheim-Jeune. En reconnaissance, il offre à sa plume plusieurs aquarelles dédicacées.

« À l’hybris débridée d’un Rodin dionysiaque, Bourdelle oppose l’ordre, la discipline du dessin, dans une sculpture apollinienne. »

Colin Lemoine

La relation n’est pourtant pas équilibrée… Pour la traduction en marbre du buste de Rose Beuret en 1902, compagne officielle et future épouse de Rodin, Bourdelle envoie ses propositions intégrant un voile de tissus, ce qui froisse le « maître » : « Je veux la copie fidèle du masque – sans plus – c’est moi qui fais mes compositions. Je n’ai pas demandé qu’on compose ! » Ce différend et les retards récurrents de Bourdelle dans la livraison des pierres et marbres (il n’achève qu’en 1906 la taille d’Ève !) auront raison de leur amitié.

Auguste Rodin, Antoine Bourdelle (praticien), Rose Beuret (1844-1917)
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Auguste Rodin, Antoine Bourdelle (praticien), Rose Beuret (1844–1917), 1902–1903

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© Musée Bourdelle, Paris

Bourdelle entend « tuer le père », ce que sa renommée croissante, synonyme d’indépendance, va faciliter. En 1911, avec la Tête d’Apollon, le « divorce [est] accompli », pour reprendre les termes de Bourdelle. La tête est posée sur un socle cubique lui-même installé sur un piédestal aux allures de monument antique : « À l’hybris débridée d’un Rodin dionysiaque, Bourdelle oppose l’ordre, la discipline du dessin, dans une sculpture apollinienne », commente Colin Lemoine du musée Bourdelle, co-commissaire de l’exposition

Malgré les divergences, deux sculpteurs pionniers

C’est dans le monument que la divergence se fait la plus criante. Lorsque Rodin voit annulé la commande d’une porte monumentale pour le musée des Arts décoratifs en 1883, il en tire La Porte de l’Enfer, manifeste pour une statuaire indépendante de toute architecture. Au contraire, Bourdelle veut en restaurer l’union, comme il l’a fait à travers les reliefs pour le théâtre des Champs-Élysées (1912).

Deux fragments en plâtre d’Auguste Rodin (gauche) et d’Antoine Bourdelle (droite)
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Deux fragments en plâtre d’Auguste Rodin (gauche) et d’Antoine Bourdelle (droite)

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À gauche, Auguste Rodin (1840–1917)
Bas-relief latéral de « La Porte de l’Enfer, Les Limbes », partie inférieure • vers 1884–1885 • Plâtre • Musée Rodin, Paris

À droite, Antoine Bourdelle (1861–1929)
Muse, fragment de la frise de « La Méditation » d’Apollon pour le Théâtre des Champs-Élysées • 1912 • Plâtre • Musée Bourdelle, Paris

Bourdelle continue malgré tout d’admirer Rodin par-dessus tout. Il lui dédie même plusieurs portraits en 1910 et, après sa mort en 1917, lui consacre des textes élogieux. Enfin, la découverte, en 1927, du bronze de La Porte de l’Enfer chez Rudier est pour Bourdelle source d’une émotion indicible. C’est aussi dans leur héritage que Rodin et Bourdelle restent liés, de Constantin Brancusi à Germaine Richier en passant par Chana Orloff et Alberto Giacometti, tous présentés dans l’exposition. L’esthétique du fragment, le renouveau du monument et, surtout, le corps en tant que véritable sujet de la sculpture, sont autant de valeurs partagées et empruntées aux deux pionniers. « Comme pour Bourdelle, Rodin est devenu le point de référence et de rupture pour l’ensemble de la sculpture moderne », abonde l’historien de l’art Jérôme Godeau.

Ambitieuse par son ampleur, audacieuse par sa scénographie, l’exposition aura pour un public averti le défaut de ressembler à une compilation de dossiers précédemment mis en avant, avec l’écueil d’être parfois indigeste. Elle demeurera pourtant un accès privilégié à un art trop souvent méconnu, dans l’ensemble de ses aspects, techniques et culturels. Enfin, il est vrai qu’il était nécessaire de rassembler en un lieu leurs deux regards, car Bourdelle comme Rodin ont laissé un autre héritage : deux sublimes musées de sculpture qui leur ressemblent.

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Rodin / Bourdelle. Corps à corps

Du 2 octobre 2024 au 2 février 2025

www.bourdelle.paris.fr

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L’exposition se tiendra en 2025 dans deux autres musées en France

– À Roubaix, à La Piscine – musée d’art et d’industrie André-Diligent, du 1er mars au 1er juin 2025
– À Montauban, au musée Ingres-Bourdelle, du 27 juin au 19 octobre 2025

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Rodin/Bourdelle, correspondance

Colin Lemoine et Véronique Mattiussi (éd.),

Retrouvez dans l’Encyclo : Auguste Rodin Antoine Bourdelle

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