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Jean Michel Basquiat et Andy Warhol, OP OP, 1984
Acrylique sur toile • 287 x 417 cm • Coll. Bischofberger, Männedorf-Zurich, Suisse • The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris / © The estate of Jean-Michel Basquiat / Adagp, Paris 2022
En 1960, alors qu’il prépare une exposition à Milan, Jean-Jacques Lebel, 22 ans, découvre, bouleversé, l’histoire de Djamila Boupacha. Jeune militante FLN accusée sans preuve, en pleine guerre d’indépendance de l’Algérie, d’avoir posé une bombe dans un café, elle a été incarcérée clandestinement, violée et torturée pendant un mois par des soldats français. Défendue par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir, elle finit par dénoncer ses bourreaux et se retrouve au cœur d’une tempête médiatique révélant au grand jour les méthodes de l’armée française. Sous le choc des atrocités commises, le jeune artiste, militant anticolonialiste convaincu, prend ses pinceaux et se lance à bras-lecorps dans l’élaboration d’une toile de cinq mètres de large et quatre mètres de haut. Il invite ses camarades Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erró et Enrico Recalcati à y participer, « dans une sorte d’action painting, au sens premier du terme » qui dure des mois, raconte-t-il.
Avec pour résultat une œuvre coup de poing : Grand Tableau antifasciste collectif est un magma de violence, amas de figures démembrées, corps contorsionnés, yeux sanguinolents, croix gammée, empreintes de main, coulures, souillures et des mots jetés en pâture, « liberté », « La morale », « Sétif », ainsi que, élément clef pris dans la matière picturale, le Manifeste des 121, appel à l’insoumission et à l’indépendance de l’Algérie signé par Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Breton, André Masson, Claude Lanzmann…
À droite : “Jean-Jacques Lebel (sur l’escabeau) et trois de ses compères, devant le Grand Tableau antifasciste collectif (1960) ; à gauche : “Grand tableau antifasciste collectif” de Jean-Jacques Lebel, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erró et Antonio Recalcat (1960), huile sur toile, 400 x 500 cm. i,
« Je fais partie d’une génération d’artistes qui se rendaient beaucoup visite, sans compétitivité entre nous. Lorsque j’ai commencé le Grand Tableau antifasciste, j’ai spontanément proposé à mes camarades de se joindre à moi. Tous profondément marqués par les atrocités de la guerre d’Algérie, nous avons consacré des mois à cette toile », raconte Jean-Jacques Lebel.
© 1997 Idea Productions / IVP / H.B. Coll. et © Archives Jean-Jean Lebel.
Pour montrer l’œuvre, Lebel organise dans la foulée une exposition internationale, « Anti-procès », regroupant des artistes opposés à la guerre d’Algérie. À Milan, la toile est saisie par les autorités et stockée sans ménagement dans les bureaux de la préfecture de police, qui ne lui rendra que vingt-quatre ans plus tard. Une fois restituée, il faut encore attendre que les musées se montrent moins frileux. Enfin, en 1992, la gigantesque toile est exposée à Paris, à l’hôtel des Invalides puis au Centre Pompidou, avant un voyage qui la mènera jusqu’à Alger, en 2008, où Djamila Boupacha peut enfin la découvrir de visu.
Valentine Hugo, Surréalisme, 1932
Unis par un même goût du hasard, de l’étrange, de l’inconnu, les surréalistes se retrouvent ici à la colle sur un montage de Valentine Hugo. Un groupe représenté sans femme mais avec un leader (André Breton) qui apparaît trois fois, en compagnie de René Char, René Crevel, Benjamin Péret, Luis Buñuel, Pierre Unik, Salvador Dalí, Max Ernst, Tristan Tzara et Paul Éluard.
collage de photos sur carton • 24 × 18 cm • Coll. et © Bibliothèque Paul Destribats, Paris / photo akg-images
Soixante années ont passé depuis, mais Jean-Jacques Lebel se souvient de cet épisode avec un sentiment toujours aussi intense. « L’émotion était telle lorsque nous l’avons réalisé qu’il y a eu un avant et un après ce tableau dans nos vies à mes camarades et à moi-même. » Et de poursuivre : « En discutant avec mes amis et mes aînés, surréalistes pour beaucoup, je me suis rendu compte d’une chose paradoxale : il me semble que dans la pratique artistique à plusieurs nous expérimentions avec une liberté beaucoup plus grande que lorsque nous étions seuls. L’imaginaire se déploie d’une façon plus riche lorsqu’il y a dialogue, échanges et même conflit. » Depuis, cette question de la force du collectif et des amitiés artistiques n’a cessé d’habiter son esprit. Il en fait le sujet d’un vaste parcours conçu pour le Mucem avec sa complice la conservatrice Blandine Chavanne, elle aussi passionnée par cette problématique. « Un plus un fait deux, mais dans la créativité, cela fait trois », clament de concert les deux commissaires, soulignant l’importance d’Œuvre croisée (1977), de William S. Burroughs et Brion Gysin, livre qui développe l’idée de cette troisième entité lorsqu’on se retrouve à deux ou à plusieurs. « Nous avons réduit le sujet aux œuvres qui sont le fruit d’une décision impulsive, mais pas forcément durable dans le temps ou l’espace, précise Lebel. Cela exclut les couples et groupes constitués car il leur manque – et c’est ce qui nous intéresse ici – la spontanéité libératoire de l’instant. La raison pour laquelle plusieurs personnes décident de travailler ensemble, le passage à l’acte, demeure malgré tout une sorte de grand mystère, que nous tentons d’approcher. »
André Breton, Paul Éluard, Tristan Tzara et Valentine Hugo, Cadavre exquis, 1929
Quand les grands esprits surréalistes se rencontrent, c’est pour donner naissance aux cadavres exquis, qu’ils définissent comme un « jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes sans qu’aucune puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes ».
pastel sur papier • 40,5 × 24,5 cm. • Coll. et © Moderna Museet, Stockholm / photo akg-images
Le phénomène est palpable déjà dans Album zutique, écrit par Rimbaud, Verlaine et leurs amis Charles Cros et Germain Nouveau, « mise en œuvre par définition collective de la Commune sur le plan poétique et plastique ». Puis chez Picasso et Braque lorsqu’ils se lancent avec frénésie dans l’invention du cubisme, qui allait révolutionner les codes de la représentation, et quelques années plus tard dans le mouvement dada, qui répond à l’absurdité et aux atrocités de la Grande Guerre par des actes poétiques nihilistes subversifs. Il prend une nouvelle ampleur avec les cadavres exquis surréalistes, incarnation absolue de l’œuvre collaborative spontanée, où chacun crée un morceau d’une image sans savoir ce que les autres participants ont fait de leur côté. Tous les coups sont permis. Les langues se délient, les formes explosent, les lignes s’enchevêtrent dans des entrelacs pleins de vie et d’humour. Le coup d’envoi est donné par l’Œil cacodylate (1921) de Francis Picabia. Alors affecté d’un zona ophtalmique, l’artiste convie ses amis venus lui rendre visite à agrémenter de leurs mots et motifs l’œil démesuré qu’il a peint sur une grande toile posée dans le salon. Ce que font Jean Metzinger, Gabrièle Buffet-Picabia, Valentine Hugo, Tristan Tzara, Isadora Duncan…
Les surréalistes s’en donnent ensuite à cœur joie, faisant surgir d’improbables beautés hybrides, renversant à leur tour les normes établies et les canons esthétiques selon la célèbre formule d’André Breton, « la beauté sera convulsive ou ne sera pas »… À l’image de cette créature-œil avec sa tête à l’envers au carré et ses mains crochues vernies, accompagnée d’un chevreuil dansant au crayon rouge sur fond noir, signée Paul et Nush Éluard, Valentine Hugo et André Breton. « La majorité des cadavres exquis étant des œuvres sur papier et la plupart n’étant pas signés, ils ont été délaissés par l’histoire de l’art, alors que leurs auteurs les considéraient comme une expérience libératrice absolue. À plusieurs, l’artiste explore les possibilités d’une folle imagination qu’il développera ensuite dans son atelier », analyse Jean-Jacques Lebel.
À gauche : « Yves Klein et Jean Tinguely » par Martha Rocher (Paris, 1958) ; à droite : « Vitesse totale (bleu affolé) » par Yves Klein et Jean Tinguely, (1958), Pigment pur et résine synthétique sur isorel, moteur, métal et bois, 80 × 91 × 40cm
À l’image des démarches radicales, inattendues et étourdissantes des deux artistes, à la fois rivaux et amis, les disques peints par Klein et actionnés par Tinguely devaient effectuer des rotations de 450 à 2 500 tours par minute.
© Martha Rocher / © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022 © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022
À plusieurs, c’est bien, à deux ça peut être encore mieux si l’on en croit Victor Brauner et Roberto Matta. En 1955 et 1956, le duo s’illustre en peignant deux toiles jumelles, troublante mise en abyme du regard, où les spectateurs peints par Brauner regardent le film projeté par Matta, et vice versa. Yves Klein et Jean Tinguely leur emboîtent le pas en exposant en 1958, chez la galeriste Iris Clert, six disques peints par le premier à l’aide de son célèbre International Klein Blue et mis en rotation par les mécanismes délirants du second. En découvrant la chose, leur ami artiste Heinz Mack s’écrie : « Ça pulse, ça respire, ça se déplace, ça s’étend. » Le souffle des amitiés artistiques en effet pulse, se déplace, envahit la rue, les murs des espaces publics, où Raymond Hains et Jacques Villeglé unissent leur force dès 1949 en faisant d’affiches lacérées des œuvres, dans un ensemble digne d’un manifeste artistique qui fait du passant anonyme le véritable artiste. Après une première création commune, Ach Alma Manetro – tel un poème accidentel, le titre se compose des lettres encore lisibles sur les affiches déchirées –, les deux copains de l’École des beaux-arts de Paris cosignent trois autres affiches, illustration de l’affection indéfectible qui les unit.
« Toutes ces œuvres se sont construites autour de l’affect, entre des artistes qui ont des liens très forts, note Jean- Jacques Lebel. Quelque chose d’essentiel a échappé au regard des historiens : ces liens se développent en faisant œuvre ensemble et se nourrissent pour beaucoup des pulsions inconscientes des individus. » Parfois, l’histoire se termine mal. Ce fut le cas pour Buñuel et Dalí, les deux comparses surréalistes à l’origine d’Un chien andalou (1929). Devenu culte, le film aura raison de leur amitié après qu’ils se sont déchirés sur le tournage. Dieter Roth et Arnulf Rainer ont, eux, frôlé la catastrophe : dans le cadre d’une série de peintures et dessins réalisée sur plusieurs années, ils ont fini par se taper dessus lors d’une soirée bien arrosée, avant de se réconcilier ! Dans ce tableau des tragiques passions amicales, Warhol et Basquiat ont eux aussi croisé le pinceau comme d’autres le fer. En 1985, ils dévoilent au public des dizaines de toiles réalisées à quatre mains. Mais Basquiat ne supporte pas les critiques acides qui font de lui un pantin manipulé par une star en perte de vitesse, et ils finissent par se disputer de façon définitive. À croire que la fameuse affiche de leur exposition commune, qui les montre en tenue de boxeurs, prêts à monter sur le ring, était prémonitoire.
Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat à New York, 1984
© Ben Buchanan / Bridgeman Images
Les heureux dénouements de ces envolées collectives ne sont pas moins époustouflants. Comme à Milly-la-Forêt, où le Cyclop de Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle et leurs amis, réhabilité récemment, a marqué de façon indélébile le paysage. Érigée à partir de 1969 aux milieux des chênes, cette tête monstrueuse de 22 mètres de haut et 350 tonnes d’acier, avec son œil unique, sa langue toboggan et son oreille démesurée, fut bâtie par la seule force d’artistes idéalistes, Tinguely, Saint Phalle, Bernhard Luginbühl, Rico Weber, Daniel Spoerri, César, Arman, Eva Aeppli… Le géant sculptural continue de fédérer autour de lui les créateurs et créatrices. Blandine Chavanne salue ainsi la délicatesse de l’œuvre 1, 2, 3 soleil réalisée en 2015 au pied du Cyclop par Véronique Joumard et Élisabeth Ballet, qui ont planté des bulbes dont les fleurs éclosent au printemps. « Il faut être attentif pour remarquer ce geste discret, subtil et fragile qui constitue en même temps un hommage direct à leurs aînés artistes. »
Michelangelo Pistoletto (en bas), admiré par Maurizio Cattelan (en haut), lui rend à son tour hommage avec Tre bambini impiccati 2004 Piazza XXIV Maggio, Milano di Maurizio Cattelan (2021)
Une véritable œuvre miroir !
Michelangelo Pistoletto / Galleria Continua, Paris. © Bridgeman Images. © Leonardo Cendamo. All rights reserved 2022 / Bridgeman Images.
Cette idée de transmission, de filiation, se trouvait être au cœur de l’exposition « Les Ritals » organisée à Paris en 2021 à Galleria Continua, dans un parcours évoquant la force d’inspiration et d’interpénétration des œuvres entre elles. On pouvait y découvrir un tableau perforé de Lucio Fontana réalisé à partir d’une toile peinte par son ami Jef Verheyen. Et c’est justement un des tableaux fendus de Fontana qui allait marquer en profondeur le jeune Michelangelo Pistoletto, lui révélant le caractère fondateur du geste artistique, avant qu’il n’inspire à son tour un artiste italien de la génération suivante, Maurizio Cattelan. Fasciné par leur capacité d’inclure dans l’œuvre le spectateur et son environnement, Cattelan raconte que les tableaux-miroirs de Pistoletto, et particulièrement Autoritratto con occhiali gialli (1973), furent à l’origine de sa vocation. Pour boucler la boucle, Pistoletto réalisait pour Galleria Continua Tre bambini impiccati, 2004 Piazza XXIV Maggio, Milano di Maurizio Cattelan, citant directement dans un tableau-miroir l’installation publique que ce dernier avait présenté à Milan en 2004. De quoi semer la zizanie dans les esprits.
Il faut dire que Pistoletto est coutumier du fait collectif, lui qui avait animé dès 1968, le Groupe Zoo, atelier pluridisciplinaire basé sur la collaboration créative, à une époque où la scène artistique était secouée par les happenings. Ces actions improvisées et spontanées, impliquant la participation du spectateur, effaçaient les notions de chef-d’œuvre et d’auteur unique, au profit du groupe. Ce qui rendait, de fait, quasi impossible leur marchandisation.
Paul-Armand Gette et Niele Toroni, Empreintes sur photographies, 2008
empreintes de pinceau (peinture) sur photostat • 52 × 72 cm (encadré) • Coll. particulière • DR
L’engagement des artistes n’a depuis pas faibli. À l’image du binôme formé par l’artiste conceptuelle Jenny Holzer et la street artist Lady Pink. Habituées à inscrire dans l’espace public des causes sociopolitiques et féministes, elles ont réalisé ensemble treize grands formats, associant les aphorismes d’Holzer aux graffitis de Lady Pink. Ou encore du collectif des Guerrilla Girls, ces anonymes affublées de masques de gorilles (référence à King Kong, symbole de domination masculine) qui dénoncent les comportements sexistes, racistes et discriminant du milieu de l’art à travers performances, campagnes d’affichage et vidéos, sous des pseudos d’artistes telles Hanna Höch, Alice Neel, Frida Kahlo ou Käthe Kollwitz. Elles avaient marqué les esprits en faisant de la Grande Odalisque d’Ingres l’une des leurs, avec le slogan « Do Women Have To Be Naked To Get Into the Met. Museum? » pointant du doigt des nus majoritairement féminins quand les hommes qui les avaient peints représentaient 85 % des artistes des collections modernes du musée newyorkais. Dans un grand élan contestataire lié aux urgences sociétales, politiques et climatiques, des oeuvres communes se créent spontanément, des collectifs voient le jours, envisageant à plusieurs les possibilités d’un autre monde.
Amitiés, créativité collective
Du 16 octobre 2022 au 13 février 2023
Mucem - Musée des Civilisations et de la Méditerranée • 1 Esplanade J4 • 13002 Marseille
www.mucem.org
Catalogue
éd. Mucem
240 p • 40 €
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Leur rencontre à New York en 1982 est un choc artistique et amical pour Warhol et Basquiat, qui se lancent deux ans plus tard dans une série de tableaux peints à quatre mains. Basquiat raconte : « Le plus souvent, c’est lui qui commençait le tableau. Il y plaçait quelque chose de très concret ou de très reconnaissable, comme un gros titre de journal ou un logo, puis je devais en quelque sorte l’abîmer ou le dégrader et m’efforcer de l’inciter à reprendre ce travail. Ensuite, je le retravaillais à nouveau. »