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DÉCRYPTAGE

Art et argent : des relations compliquées contées à la Monnaie de Paris

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Dans argent, il y a « art » et dans l’art… il y a l’argent ! Du mécénat aux enchères, la question financière est omniprésente quand on aborde l’art contemporain. Mais elle ne date pas d’hier ! Cette relation intime et souvent tendue méritait bien d’être explorée de l’Antiquité au XXIe siècle. Et quel lieu s’y prêtait mieux que la Monnaie de Paris ?
Philippe Halsman, « Dalí, Why do you paint ? -Because I love art »
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Philippe Halsman, « Dalí, Why do you paint ? -Because I love art », 1954

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Photomontage • 35 x 27 cm • Philippe Halsman Estate 2023 • © Image rights of Salvador Dalí reserved, Fundació Gala-Salvador Dalí

Deux époques, deux images : d’un côté, la créséide, première monnaie occidentale, née en Lydie au VIe siècle av. J.-C., frappée des têtes d’un taureau et d’un lion, devant son nom au fameux roi Crésus. De l’autre, Salvador Dalí à la moustache en « S » barré par deux pinceaux, évocation de son anagramme Avida Dollars… Entre les trésors des rois et l’adoration du dollar fétichisé à travers le monde, l’art et l’argent ont bien évolué. Mais une chose demeure : la relation d’attraction-répulsion qui les lie depuis les débuts.

Au commencement était le mythe. L’or y est omniprésent, par exemple dans celui où Danaé se fait « visiter » par Zeus sous forme de pluie d’or. Un récit devenu prétexte à représenter de belles femmes, de Titien à Rodin. Toujours des regards d’hommes, prenant possession du corps de la femme, comme le fait le seigneur de l’Olympe contre pièces sonnantes et trébuchantes… L’artiste contemporaine Tracey Emin relit le mythe au XXe siècle sous un angle féministe, posant jambes écartées pour mettre en scène cette violence, en amassant quantité de pièces et billets devant ses parties génitales … Quand on parle d’argent, le sexe n’est jamais loin. D’emblée, le ton est donné.

Tracey Emin, I’ve got it all [J’ai tout ce qu’il faut]
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Tracey Emin, I’ve got it all [J’ai tout ce qu’il faut], 2000

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Impression à jet d’encre • 124 × 109 cm • Courtesy of Tracey Emin and White Cube © Tracey Emin. All rights reserved / Adagp, Paris, 2023

Mais la rigueur catholique ne cache-t-elle pas une grande hypocrisie, lorsque le pire des pécheurs peut gagner son salut éternel en achetant des indulgences auprès de l’Église ?

Dès qu’il est question d’argent les boucliers se dressent : est-il bien moral ? Au XVIIe siècle, le Parisien Simon Vouet peint une Allégorie de la Foi et du Mépris des richesses, établissant une opposition qui en dit long. La fortune ne serait vertueuse que si elle œuvre pour le bien. Mais la rigueur catholique ne cache-t-elle pas une grande hypocrisie, lorsque le pire des pécheurs peut gagner son salut éternel en achetant des indulgences auprès de l’Église ? Un problème d’éthique qui perdure dans le temps… Ainsi, dans une installation de 2014, l’artiste allemand Hans Haacke met à nu la philanthropie de façade des frères Koch finançant l’aménagement d’une place devant le Metropolitan Museum de New York : une façon pour ces très conservateurs membres du Tea Party de s’acheter une image charitable ?

Simon Vouet ; John Heartfield, (à gauche) Allégorie de la Foi et du Mépris des Richesses, vers 1638-1640 ; Adolf, le surhomme : avale de l’or et recrache des insanités, 1932 (à droite)
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Simon Vouet ; John Heartfield, (à gauche) Allégorie de la Foi et du Mépris des Richesses, vers 1638-1640 ; Adolf, le surhomme : avale de l’or et recrache des insanités, 1932 (à droite)

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Huile sur toile ; Tirage gélatino-argentique • 170 x 124 cm ; 90 x 70 cm • Musée du Louvre, Département des Peintures, Paris ; Akademie der Künste, Berlin • © RMN Grand Palais (musée Du Louvre) / Photo Tony Querrec ; © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK / The Heartfield Community of Heirs / Adagp, Paris, 2023

Le développement des métiers d’argent, de l’agent de change à l’usurier, inspire plus simplement de nouveaux sujets à la peinture, en particulier dans les Provinces-Unies (actuels Pays Bas), connaissant à partir de la fin du XVIe siècle un essor sans précédent grâce au commerce. Déjà, la richesse fait tourner les têtes : un anonyme illustre l’épisode terrible de tulipomanie que connaît la Hollande au XVIIe siècle, avec La Vente d’oignons de tulipes, qui met en scène un pauvre fou se séparant de toutes ses économies pour acquérir le précieux bulbe que la spéculation financière avait porté à un cours dépassant l’entendement. La dénonciation des ravages de l’argent est tout aussi puissante aux siècles suivants. Ainsi la surinflation du mark dans l’Allemagne des années 1920 est considérée comme l’un des ferments du nazisme. En 1932, le dadaïste John Heartfield caricature Hitler sous forme de photomontage : le corps radiographié du futur chancelier révèle une colonne vertébrale faite de pièces d’or…

La valeur produite par le désir et la rareté

Edgar Degas, Portraits à la Bourse
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Edgar Degas, Portraits à la Bourse, Entre 1878 et 1879

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Huile sur toile • 100 × 82 cm • Musée d’Orsay et de l’Orangerie, Paris • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Photo Tony Querrec

Autre époque, autre question abordée dans l’exposition : l’impressionnisme aurait-il existé sans le capitalisme triomphant ? Il est permis de douter. Au centre de La Bourse d’Edgar Degas, un homme écoute distraitement un confrère sur les marches du Palais Brongniart [ill. ci-contre], poumon financier de Paris. Il s’agit d’Ernest May, banquier et collectionneur du peintre. De même, le marchand Paul Durand-Ruel a innové en constituant des stocks de tableaux pour en posséder l’exclusivité, faisant flamber la cote des impressionnistes. Au XIXe siècle, on ne mesure plus la richesse à la balance avec les crédits et obligations : l’argent devient, avec le papier, une donnée abstraite. La valeur devient relative, comme le rappelle Jean-Michel Bouhours, commissaire de l’exposition : « Depuis Adam Smith puis plus tard Karl Marx, la valeur de la marchandise était fondée sur la quantité de travail de production. Léon Walras émet l’idée qu’elle vient de la rareté et du désir, introduisant des critères psychologiques, irrationnels… Or, au même moment, un des reproches opposés aux impressionnistes était de ne pas suffisamment travailler sur leurs toiles. »

Comme l’art, l’argent est désacralisé par l’avant-garde : les billets sont moqués par Duchamp  et accumulés par Arman [ill. ci-dessous] et parodiés par Magritte – dont l’impression d’un faux billet lui a valu des démêlés judiciaires pour contrefaçon ! Après tout, la devise n’a que la valeur qu’on lui prête et, du jour au lendemain, les billets ne sont plus que du papier, à l’image de ces francs pilonnés par la Banque de France lors du passage à l’euro, puis amalgamés en une œuvre d’Anne et Patrick Poirier, Fragilité (2001).

Arman, Vénus aux dollars
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Arman, Vénus aux dollars, 1970

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Billets, résine • 90 × 36 × 25 cm • Collection particulière & Courtesy de la Galerie 1900–2000 • © ADAGP, Paris, 2023 / Photo Stéphane Pons

Que vend vraiment l’artiste ?

Le point de vue est exploité de façon plus frontale au XXe siècle, où se pose la question essentielle : que vend l’artiste ? Une idée, comme avec Duchamp et ses ready-mades ? Une signature, comme le Suédois Carl Reuterswärd rassemblant en une toile celle des peintres les plus cotés ? Que vend-il ? De la Merda d’artista, comme Manzoni, qui remplit littéralement des conserves de ses excréments, en 1961, pour les écouler au prix de l’or ? ORLAN, elle, vend son corps, avec le Baiser de l’artiste à 5 francs de la Fiac de 1977, et Yves Klein propose d’acheter du rien ou des Zones de sensibilité picturale immatérielle avec un reçu en papier à l’appui…

Andy Warhol, Dollar Sign
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Andy Warhol, Dollar Sign, 1981

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peinture acrylique et sérigraphie sur toile • © The Andy Warhol Foundation For The Visual Arts, Inc. / Licensed By ADAGP, Paris, 2023

Réduisant la sémiologie monétaire au seul symbole avec la sérigraphie Dollar Sign en 1981, Andy Warhol résume sa posture d’artiste homme d’affaires, comme le souligne Jean-Michel Bouhours : « C’est l’avènement du dieu Dollar, comme il y eut un dieu païen des richesses ». Le parcours de la Monnaie de Paris s’achève sur notre époque, où du mélange des genres on passe à la franche confusion art-argent. Avec le Big data, la valeur est devenue une notion virtuelle, mouvante au gré des caprices d’un marché devenu fou. En art, les NFT ou jetons non-fongibles cristallisent ce nouveau rapport : il s’agit de données informatiques, à la fois œuvres d’art numériques et fichiers monétisables, dont la rareté est certifiée. Une valeur donc toujours plus virtuelle qui n’est pas près de stopper la financiarisation exponentielle de l’art.

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L'argent dans l'art

Du 30 mars 2023 au 24 septembre 2023

www.monnaiedeparis.fr

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