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Monumental ! Ce n’est pas seulement la dimension que prend son œuvre dans la dynamique de « L’Hourloupe », quand grâce aux matériaux industriels Jean Dubuffet passe de la peinture à la sculpture et de la sculpture à l’architecture. Monumental, c’est tout simplement la stature de l’artiste, qui revendiquait bien volontiers son statut d’ « homme du commun » pour mieux se refuser à tout snobisme parisien.
Marchand de vin, ami des surréalistes dans sa jeunesse, Jean Dubuffet sera aussi écrivain, pataphysicien, marionnettiste, musicien, ethnologue, historien, collectionneur et inventeur de l’art brut, sans oublier, bien sûr, un plasticien majeur du XXe siècle. C’est dans toute cette diversité de facettes qu’il faut aborder celui qui considère qu’ « il n’y a pas plus d’art des fous que d’art des dyspeptiques ou des malades du genou ».
Jean Dubuffet, Haut négoce, mars 1944
Huile sur toile • 80 × 100 cm • Coll. particulière
Jean Dubuffet rencontre la renommée après-guerre, à la quarantaine bien tassée… Pourtant, sa vocation artistique ne date pas d’hier : il se forme dès l’âge de 16 ans auprès d’Hélène Guinepied au Havre, avant de rejoindre Paris à la fin de la Première Guerre mondiale et de s’inscrire à l’Académie Julian. Malgré une bonne implantation dans les cercles artistiques, il délaisse la peinture pendant huit ans, en 1924. Il retourne même au Havre pour reprendre le commerce familial de vin et mener une vie de père de famille. Malgré tout, durant cette période, le Havrais s’essaie à de multiples pratiques et crée des marionnettes. Après un retour à Paris et de valses-hésitations, Dubuffet abandonne définitivement le négoce pour vivre en tant qu’artiste en 1942.
Jean Dubuffet, Trois Arabes, 1948
Gouache on paper • 31,8 × 39,6 cm • Coll. Kunsthalle, Hambourg • © Bridgeman Images / © Adagp, Paris 2025
De ses arrêts successifs de la peinture à la révélation de la notion d’art brut, Dubuffet œuvre à un combat contre la culture dans son acception élitiste. Pour l’intellectuel qu’il demeure malgré tout, cette lutte passe d’abord par un arrachement de la ville, qui pousse le peintre à suivre à trois reprises les bédouins dans le Sahara, entre 1947 et 1949. Analysée lors de l’exposition « Dubuffet : un barbare en Europe » en 2019 au Mucem, cette dimension ethnographique du personnage se traduit par une immersion totale, lors de laquelle il s’évertue à apprendre la langue, les chants et même le jeu des instruments de ses hôtes. Par la suite, c’est finalement au cœur de sa propre civilisation que Dubuffet va chercher ce qu’il y a de plus brut, à travers la notion d’« homme du commun ».
Jean Dubuffet, Le Train de pendules, 1965
Peinture vinylique sur papier marouflé sur toile • 125 × 400 cm • Coll. centre Pompidou, Mnam, Paris • © GrandPalais Rmn / © Adagp, Paris 2025
En deux comme en trois dimensions, l’art de Dubuffet s’incarne immédiatement dans notre esprit par ces formes cellulaires tout en blanc, en noir, en bleu et en rouge. « L’Hourloupe », ainsi qu’il nomme son langage visuel, lui est venu lors d’une conversation téléphonique en 1962. Sa main griffonne alors machinalement sur un papier des formes fermées, qu’il hachure au stylo-bille. Un style qui fera sa renommée et qu’il ne quittera pratiquement plus, avant ses dernières années. D’où lui vient ce mot ? « Hourloupe était le titre d’un petit livre publié récemment, et dans lequel figuraient, avec un texte en jargon, des reproductions de dessins aux stylo-bille rouge et bleu. Je l’associais, par assonance, à hurler, hululer, loup, Riquet à la houppe et le titre Le Horla du livre de Maupassant inspiré d’égarement mental. »
Asger Jorn et Jean Dubuffet pendant leurs experiences musicales à Paris, 1961
© Archives Fondation Dubuffet, Paris / Photo Jean Weber
Chacun connaît la dimension architecturale de son œuvre. Mais l’étendue de ses talents ne s’arrête pas là. En 1961, il s’essaie à des « Expériences musicales » avec le peintre danois Asger Jorn. Tous deux utilisent des instruments anciens et contemporains ainsi que leur voix pour livrer vingt enregistrements, sur un disque limité à 60 exemplaires (réédité en 1991). Pour la musique, le protocole est le même qu’en peinture et en littérature : il s’agit d’oublier les règles d’harmonie, de grammaire, d’équilibres, de contrepoints, pour ouvrir toutes les vannes de la créativité. Dubuffet touche aussi au spectacle : en 1973, utilisant cette fois-ci la musique d’İlhan Mimaroğlu, il décline « L’Hourloupe » en décors, costumes et sculptures mobiles pour le spectacle Coucou bazar au musée Guggenheim de New York.
« Jean Dubuffet est mort à Paris, le dimanche 12 mai, à la suite d’un malaise cardiaque ». C’est ainsi qu’est annoncée la mort du peintre dans Le Monde du 16 mai 1985. Celui-ci a en effet été retrouvé chez lui, inerte, assis à son bureau. Bien des mystères entourent ce qui ressemble à une mort naturelle pour un homme de 83 ans. Plusieurs éléments dans les derniers mois de la vie de Dubuffet font toutefois pencher la balance dans le sens d’un suicide. À la fin de l’année 1984, il décide d’arrêter de peindre pour se consacrer au dessin et à l’écriture. Écriture qu’il mène dans une urgence troublante, en rédigeant durant les mois d’hiver une Biographie au pas de course. Il ne souffre pourtant d’aucune maladie grave et conserve ses facultés. Faudrait-il donc y lire une mort choisie, un point final assumé pour l’artiste satisfait du travail accompli et se refusant à décliner physiquement ? C’est une théorie qui circule, notamment relayée par l’historien de l’art suisse Michel Thévoz qui y voit un « chant du cygne » (Esthétique du suicide, Éditions de Minuit, 2003)…
La Collection d’art brut de Lausanne
© Jorge Tutor / Alamy / Hemis
On connaît la fondation Dubuffet dédiée à l’œuvre et au nom du peintre, qui a fêté en 2024 ses 50 ans. Jean Dubuffet est aussi à l’origine de la plus importante des collections d’art brut au monde. La notion même d’art brut résulte des recherches de cet ethnographe-collectionneur invétéré, qui a rassemblé en plus de ses archives, 5 000 œuvres dénichées chez des marginaux, des solitaires, dans des hôpitaux psychiatriques, etc. Dubuffet en a fait don à la ville de Lausanne, en Suisse, en 1971, et la collection a ouvert au public cinq ans plus tard.
Dubuffet monumental
Du 12 février 2025 au 11 juillet 2025
Fondation Jean Dubuffet • 137 Rue de Sèvres • 75006 Paris
www.dubuffetfondation.com
Jean Dubuffet. Le défi au quotidien
Du 28 juin 2025 au 2 novembre 2025
Le Doyenné • 43100 Place Lafayette • 43100 Brioude
www.brioude.fr
Dubuffet et les magiciens
Du 3 mai 2025 au 2 novembre 2025
Musée du Niel • 6 Route du Port du Niel • 83400 Hyères
www.museeduniel.com
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