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Exposition « Jean Dubuffet, Le défi au quotidien »
Époxy peint au polyuréthane • © Tous droits réservés / © ADAGP, Paris, 2025
Après Chagall, Miró, De Staël, Picasso, Ernest Pignon-Ernest et Hans Hartung, le Doyenné de Brioude continue de frapper fort avec une exposition consacrée à Jean Dubuffet. Un nouveau défi, celui d’offrir dans un espace resserré de moins de 500 m2 une vision la plus synthétique et complète d’une œuvre qui s’étale sur plus de quarante ans. Car si Jean Dubuffet est le théoricien de l’art brut, il est d’abord et avant tout un plasticien inclassable, expérimentateur infatigable qui refuse autant les conformismes de l’académisme que ceux de la modernité.
Si Dubuffet est devenu l’icône qu’on connaît de l’art contemporain, c’est surtout grâce à ses réalisations monumentales récemment célébrées à la Fondation Dubuffet de Paris, sculptures-architectures (ou archisculptures) couvertes d’un réseau de lignes organiques qui ont investi l’espace public à partir de la fin des années 1960. Il est donc salutaire de remonter aux sources de la création de Dubuffet, parti pris adopté au Doyenné.
Jean Dubuffet, Le torrent, 1953
Huile sur toile • 195 × 130 cm • Coll. Fondation Dubuffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2025
L’ouverture du parcours est marquée par une œuvre manifeste : Desnudus (1945), nu masculin aussi grossier que grotesque, nouvel Adam qui célèbre l’« homme du commun » cher au peintre, à rebours des canons classiques célébrés par les régimes totalitaires. « Il n’est pas anodin que Dubuffet se lance vraiment dans l’art en 1942, en pleine Occupation », rappelle Jean-Louis Prat, cofondateur de l’Espace d’Art moderne et contemporain du Doyenné et ancien directeur de la Fondation Maeght.
Peintre, Dubuffet ne l’est qu’à la quarantaine, lorsqu’il abandonne définitivement le commerce de vin familial. Vivant à Paris, Dubuffet exècre la culture élitiste et aime à revenir au contact de la nature à travers ses Matériologies et Texturologies (1958–1960), tableaux terreux célébrant le sol. Il s’applique à rendre à l’Homme ses dimensions modestes dans le paysage (Le petit jardinier, 1955), dans une critique à peine voilée de la vie moderne qui, au regard de la crise climatique prend aujourd’hui un sens encore plus aigu. Exposer les œuvres de cette période en Auvergne n’est pas innocent, puisque Dubuffet a longuement séjourné à Durtol, dans le Puy-de-Dôme, et eu pour ami Alexandre Vialatte, illustre chroniqueur de La Montagne. « Dubuffet aimait grandement les Auvergnats et l’exposition raconte aussi cette liaison de l’artiste avec la région », souligne Jean-Louis Prat.
Dans un Restaurant Bigeot I (1961), bouillon parisien en plein coup de feu, Dubuffet associe ses visages rondelets et souriants à un certain sens de la perspective et du détail, pour évoluer vers des formes nettement contourées qui annoncent sa période phare : L’Hourloupe. Néologisme qui s’inspire tant du hurlement et du hululement que du Horla de Maupassant, l’Hourloupe est un langage artistique qui, selon la légende nourrie par Dubuffet, lui serait venue alors qu’il griffonnait aux stylos à bille sur une feuille blanche.
Exposition « Jean Dubuffet, Le défi au quotidien »
© Tous droits réservés / © ADAGP, Paris, 2025
C’est le début de la gloire pour l’artiste qui a su s’entourer de marchands aussi légendaires que Pierre Matisse, René Drouin, Daniel Cordier ou Aimé Maeght. « Il a conservé du père un certain sens des affaires », note Jean-Louis Prat. L’artiste est en effet soucieux de la valorisation de son œuvre et bientôt de sa mémoire avec la Fondation qu’il crée en 1980, distincte d’ailleurs de la Collection Art Brut de Lausanne, ouverte quatre ans plus tôt, dédiée quant à elle aux artistes que collectionnait Dubuffet.
Jean Dubuffet, 1969
Photographie noir et blanc • © Fondation Dubuffet / © W. Slawny
Parmi les pièces marquantes de la période en question, il faut citer le Groupe de Quatre arbres de New York (1972), conçue pour l’immeuble de Rockefeller après que Giacometti a abandonné son projet de place dix ans plus tôt. Naturellement, l’abri de 10 mètres de haut n’est pas exposé à Brioude mais la Fondation Dubuffet, prêteuse exclusive, en propose une évocation sous forme de maquette (Groupe de Trois arbres (Nord), de 1970), qui permet d’observer cette manière poétique de ramener le végétal dans la ville à travers une œuvre praticable, double accent écologiste et démocratique souvent sous-estimé de Dubuffet.
Jean Dubuffet, Déambulatoire, 1981
Acrylique sur toile • 100 × 81 cm • Coll. Fondation Dubuffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2025
L’Hourloupe a donc assuré à l’artiste ses plus grands succès, mais l’intéressé fut bien attristé de se voir réduire à ce langage plastique devenu un argument de vente pour les galeristes. Une lassitude évidente dans Solitude illuminée (1974), autoportrait qui reprend le système de cellules hachurées et pleines mais uniquement en noir et blanc, avec un visage triste et difforme. « Dubuffet exprime ici sa volonté de sortir de l’Hourloupe » comme le rappelle Thomas Wierbiński, directeur-conservateur du Doyenné.
En 1979, l’artiste qui a encore beaucoup à dire, se lance dans les Théâtres de mémoire, une course à la synthèse, avec 96 tableaux faits de patchworks, assemblages de fragments de peinture sur papier découpés et marouflés. Dubuffet ne cesse de se renouveler, jusqu’à trois mois avant sa mort, en 1985, à travers ses Non-lieux, compositions fondées sur la ligne en liberté d’un artiste qui au soir de sa vie développe sa propre abstraction. En outre, Dubuffet est aussi un artiste des mots et dans l’exposition comme dans le catalogue sont reproduits les pages manuscrites du poème Oriflamme (1984).
Jean Dubuffet, Mire G 21 (Kowloon), 1983
Acrylique sur papier entoilé • 134 × 100 cm • Coll. Fondation Dubuffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2025
Didactique, chronologique mais jamais ronflante, l’exposition réussit le pari avec une sélection synthétique d’offrir à Brioude, dans une sous-préfecture de 8 000 habitants, un aperçu plus que substantiel du parcours de Dubuffet en tant qu’artiste pour tous les publics, le tout avec des pièces importantes. Pour les visiteurs venus de plus loin, ce sera l’occasion de découvrir la ville, sa Basilique Saint-Julien mais aussi, sous le prétexte de parcourir l’exposition Dubuffet, de visiter le monument historique qui l’accueille, cet hôtel du XIIIe siècle à l’incroyable plafond historié restauré en 2016. Finalement, les figures bonhommiques du peintre du XXe siècle sont bien à leur place ici, au voisinage des figures de bois peint du décor médiéval.
Jean Dubuffet. Le défi au quotidien
Du 28 juin 2025 au 2 novembre 2025
Le Doyenné • 43100 Place Lafayette • 43100 Brioude
www.brioude.fr
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