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ENQUÊTE

De la science à l’art, qu’est ce que le rêve ?

Par • le
On ne peut pas le voir, on ne sait pas quand il advient et il est impossible de le contrôler. Quoi de plus mystérieux et fascinant que le rêve, source de connaissance dans l’Antiquité et aujourd’hui objet d’étude des neurosciences, auxquelles il continue d’échapper… Un phénomène qui passionne aussi les artistes, dont on admirera l’imaginative production dans une riche exposition à Lyon.
Hans Op de Beeck, Mon lit est un radeau, la chambre est la mer, et puis j’ai ri d’une certaine tristesse en moi
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Hans Op de Beeck, Mon lit est un radeau, la chambre est la mer, et puis j’ai ri d’une certaine tristesse en moi, 2019

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À l’image de cette enfant endormie après sa lecture, sculptée de façon ultra réaliste en monochrome gris par l’artiste flamand, laissez-vous embarquer à bord d’un lit à la dérive vers les contrées mystérieuses et insaisissables du rêve.

Polyester, polyuréthane, métal, polyamide, époxy, bois, enduit, dimensions variable • © Studio Hans Op de Beeck, Bruxelles

David Lynch disait entrer dans une salle de cinéma comme dans un rêve. Et c’est en abordant ses films à travers ce prisme onirique que surgissent les explications les plus convaincantes quant à ses œuvres envoûtantes et mystérieuses, de Twin Peaks à Mulholland Drive, dont le cinéaste disparu en janvier dernier s’était d’ailleurs toujours refusé à donner les clés. On retrouve quelques-unes des images indélébiles produites par ce réalisateur hors norme dans le parcours pléthorique que le musée des Confluences consacre au rêve.

À ses côtés, d’autres songes créatifs, délires de Max Ernst, de Dalí et des surréalistes, visions d’Odilon Redon, planches vintages d’un Little Nemo in Slumberland (Petit Nemo au pays du sommeil) signées du maître de la BD Winsor McCay en 1907, ombres évanescentes d’une vidéo hypnotique d’Apichatpong Weerasethakul, fantasme filmé par Youssef Nabil où Tahar Rahim dormant devient l’objet de désir de Salma Hayek, mais aussi, et surtout, une multitude d’autres images et documents hors du champ artistique.

Winsor McCay, Little Nemo in Slumberland
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Winsor McCay, Little Nemo in Slumberland, 24 février 1907

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Une planche, une histoire complète et l’art de rétracter le temps tout en multipliant les fantasmagories : tel fut le parti pris de Winsor McCay, maître américain du 9e art, pour conter les aventures du petit Nemo au pays du sommeil.

Page originale, papier, encre • 54,6 × 39,6 cm • © The Ohio State University Billy Ireland Cartoon Library & Museum

Bien au-delà de l’inépuisable source d’inspiration qu’il a toujours représentée pour la création, il s’agit ici d’aborder le rêve dans sa « polyphonie » (le terme est du psychanalyste René Kaës), à travers des approches neuroscientifiques, historiques, sociologiques, psychologiques et anthropologiques réalisées depuis la seconde moitié du XXe siècle.

Des guérisons par le songe

Dans le grand temple du sanctuaire d’Asclépios à Épidaure, les malades dormaient en espérant faire un rêve où la divinité apparaîtrait, avec à la clé une sorte de diagnostic, voire des prescriptions médicales.

Il n’en fallait pas moins pour tenter d’embrasser ce sujet finalement peu exploré, pas assez pris au sérieux et considéré comme superflu, voire inutile, alors que nous passons un tiers de notre vie à dormir. Ce désintérêt, « cette mise à distance du rêve en Occident remonte au XIXe siècle alors qu’auparavant il avait toute sa place dans notre vie quotidienne, explique Yoann Cormier, commissaire de l’exposition. Les individus dormaient par segments, se réveillaient pour faire l’amour ou se raconter leurs rêves. La deuxième phase de sommeil était plus courte et intervenait avec le lever du jour.

Mais, depuis la révolution industrielle, nous avons cessé de nous raconter nos rêves ; nous sommes passés au sommeil monophasique [faire une nuit d’une traite]. Cela correspond à la découverte de la lumière artificielle, qui a changé notre rapport au jour et à la nuit, mais surtout à la soumission à l’horaire de travail, beaucoup plus stricte. » La réorganisation du travail a bouleversé ce rythme ancestral mais notre corps l’a gardé en mémoire et il est naturel de se réveiller la nuit. « On sent bien qu’on n’est pas fait pour dormir d’une traite ! La notion de premier et de deuxième sommeil est présente dès l’Antiquité où il existait même un repas au beau milieu de la nuit », poursuit Yoann Cormier.

David Lynch, Sans titre
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David Lynch, Sans titre, Non daté

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Le cinéaste-auteur fut d’abord un plasticien sous la coupe de Kandinsky, Hopper ou Bacon. C’est en voyant une peinture bouger sous l’effet du vent qu’il eut l’idée de réaliser son premier film.

Technique mixte • Coll. Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris • © David Lynch / Courtesy Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris

Les Grecs accordaient au rêve une importance majeure. En témoigne le rituel dit d’incubation. Ce protocole de guérison se déroulait dans le grand temple du sanctuaire d’Asclépios à Épidaure (dans la péninsule du Péloponnèse), dieu de la médecine qui a laissé à la postérité son principal attribut, le fameux bâton enroulé d’un serpent. Dans ce temple construit au IVe siècle avant notre ère, haut lieu de la médecine, des prêtres savants guérissaient par les songes. Les malades y dormaient en espérant faire un rêve où la divinité apparaîtrait, avec à la clé une sorte de diagnostic, voire des prescriptions médicales. Les prêtres interprétant les visions nocturnes ayant de nombreuses connaissances, les rêves d’Asclépios se réalisaient parfois – à force aussi de volonté et d’autopersuasion ; il y eut des guérisons. Cette pratique, qui dura mille ans, connut des équivalents au Japon, en Égypte et dans bien d’autres pays.

Dans de nombreuses cultures, le rêve est considéré comme une porte d’accès à des mondes invisibles mais tout aussi réels que celui dans lequel on vit. Certaines productions et statues Baoulé (de Côte d’Ivoire ou du Ghana) incarnent les époux d’un univers parallèle au nôtre, le blolo, auquel on accède par des rites de sorcellerie mais aussi au moment du rêve. L’histoire d’amour entre ce mari et cette femme de l’au-delà peut coexister avec une vie de couple classique dans la réalité visible, mais parfois cette relation est tellement intense que certaines personnes lui consacrent un amour exclusif, ne prenant pas le risque d’attiser sa jalousie…

Youssef Nabil, I Saved My Belly Dancer #XXV
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Youssef Nabil, I Saved My Belly Dancer #XXV, 2015

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Dans cette vidéo nostalgique de l’âge d’or du cinéma égyptien, Youssef Nabil dirige l’actrice Salma Hayek et l’acteur Tahar Rahim dans un monde onirique aux couleurs surannées.

Tirage argentique coloré à la main • 27 × 39 cm • Courtesy Laurent Montaron et Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris

Quand on y croit, l’imaginaire façonné est si puissant, la force du rêve est telle qu’il devient possible de retrouver son ou sa partenaire presque toutes les nuits… Ouverture sur l’invisible, le rêve entretient un lien privilégié avec les esprits, particulièrement ceux des ancêtres décédés. Comme chez les Kanaks où son rôle est collectif. Raconté, partagé et utile, le rêve fournit une quantité de conseils quotidiens et permet de prendre des décisions importantes. Quant aux visions des chamans d’Amérique, même si elles sont induites par la privation de nourriture et de sommeil ainsi que par la prise de psychotrope, elles sont considérées comme permettant là aussi d’accéder à des environnements invisibles, de communiquer avec des entités non humaines.

L’importance de la langue du rêveur

« En fonction des expressions de son pays, on ne rêve pas avec les mêmes images. »

Yoann Cormier

Pour celles et ceux qui voudraient interpréter eux-mêmes leurs rêves, il existe différentes sources, certaines très anciennes comme l’ouvrage d’Artémidore, écrivain et philosophe syrien du IIe siècle qui recueillit des récits de rêves venant de Grèce, d’Asie Mineure ou d’Italie, donnant des clés pour en faciliter l’explication. Depuis, dictionnaires et imagiers accessibles au plus grand nombre se sont multipliés, certains avec une méthode bien particulière. Dans la région napolitaine, ces clés correspondent à des numéros, de 1 à 90, qu’il s’agit de jouer à la loterie – il existe même aujourd’hui une application sur smartphone liée à cette pratique, appelée « la smorfia » !

Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant Jésus
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Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant Jésus, vers 1503–1519

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Huile sur bois de peuplier • 168,4 × 130 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

Mais le champion, toutes catégories confondues, de l’interprétation des rêves (comme l’indique le titre de son ouvrage le plus célèbre) demeure sans doute Sigmund Freud. Inspiré par les récits de rêves des érudits du XIXe siècle, tels Alfred Maury, le grand psychanalyste avait fait du rêve la voie royale pour accéder à l’inconscient. Et offert à ses lecteurs, dans un ouvrage plus confidentiel mais ô combien savoureux, intitulé Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, une analyse vibrante du chef-d’œuvre la Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne, reliant le vautour qu’il avait cru déceler dans les plis du voile de la Vierge au déchirement ressenti par le génie de la Renaissance lorsqu’il fut arraché tout petit à sa mère naturelle. Une interprétation pour le moins osée, qui avait en outre le mérite d’ouvrir des chemins de traverse à l’histoire de l’art, discipline trop souvent linéaire et fermée.

Les images visuelles produites lors du rêve ne sont pas les seuls éléments ayant retenu l’attention des psychanalystes. Car dans cette affaire de songes, les mots revêtent parfois une importance considérable et des détails incongrus peuvent trouver une signification pertinente dès lors qu’ils se rattachent au vocabulaire, au double sens, au jeu de mots et autres subtilités de sa langue. Ne soyez donc pas surpris de trouver une chimère Misfit Âne/coq signée Thomas Grünfeld dans les espaces des Confluences : elle est un clin d’œil aux sautes d’humeur du rêve qui passe d’un sujet à l’autre sans crier gare. « Un mot peut donner tout son sens au rêve. D’où l’importance de la langue du rêveur, note Yoann Cormier. En fonction des expressions de son pays, on ne rêve pas avec les mêmes images. L’ethnopsychanalyste Georges Devereux fut le premier à montrer combien la culture du rêveur était essentielle pour analyser le songe. »

Sophie Calle, Les Dormeurs [détail]
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Sophie Calle, Les Dormeurs [détail], 1979

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15 × 20 cm • Courtesy Perrotin, Paris-New York / © Adagp, Paris 2025

Après l’histoire, l’histoire de l’art, l’anthropologie, la psychanalyse, que nous dit la science ? A-t-elle trouvé la fonction première du rêve ? Depuis près de vingt ans, il y a un consensus scientifique général pour considérer le rêve comme un régulateur émotionnel, une fonction essentielle à la survie de l’espèce humaine, comme nous l’explique Perrine Ruby, neuroscientifique associée au commissariat de l’exposition, qui a choisi ce domaine de recherche par essence insaisissable et quasi impossible, sans débouchés financiers évidents et sans usages marchands… « Le rêve intéresse pourtant déjà certaines entreprises, parties à l’assaut de nos nuits avec des projets de gadgets censés permettre des rêves lucides [phénomène où le dormeur arrive à influencer le scénario de son rêve] », souligne Yoann Cormier. Le cofondateur de Netflix, Reed Hastings, n’a-t-il pas déclaré en 2017 que son principal concurrent était « le temps de sommeil humain » ? Alors éteignons nos écrans, rêvons mais restons vigilants.

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Le temps d’un rêve

Du 18 octobre 2024 au 24 août 2025

museedesconfluences.fr

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Hans Op de Beeck. Voyage nocturne

Du 22 mars 2025 au 17 août 2025

kmska.be

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What Is the Dream That Makes You Dream

Jusqu’au 15 juin 2025

www.kunsthalle-mainz.de

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La Fabrique du rêve

Par Victor I. Stoichita

Éd. Hazan • 280 p. • 110 €

Du manuscrit médiéval du Roman de la rose (XIVe siècle) à la Jeune Fille endormie de Vermeer en passant par le Songe de Constantin de Piero della Francesca, l’écrivain et historien de l’art confronte l’art pictural occidental au monde du songe. Un ouvrage inspirant pour naviguer entre interprétation des rêves et analyse iconographique, pour approcher l’invisible, l’indistinct, l’évanescent.

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Dormir, rêver… et autres nuits

Collectif

Éd. Fage • 190 p. • 25 €

Pour la manière dont la création contemporaine s’empare du sommeil, des nuits qui l’abritent et des nombreuses images qu’il suscite, (re)lire cet ouvrage publié en 2006 à l’occasion d’une exposition sur le rêve au CAPC de Bordeaux, sous la direction de Maurice Fréchuret et François Poisay. Avec des œuvres de Nan Goldin, Bill Viola, Jim Shaw, Rodney Graham, Pascal Convert…

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