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Johann Heinrich Füssli, Les Trois Sorcières, après 1783
Huile sur toile • 75 x 90 cm • Coll. et © The Royal Shakespeare Company Collection, Stratford-Upon-Avon.
Impossible de détourner le regard. Au milieu des ténèbres, une jeune femme inconsciente, le teint aussi pâle que sa robe de soie, est étendue sur un lit, la tête et les bras renversés. Lourdement accroupie sur son ventre, une créature trapue, les oreilles pointues, nous fixe de ses yeux globuleux. L’ombre noire de sa silhouette démoniaque s’étend sur un rideau écarlate d’où surgit un improbable cheval spectral, le regard fou et la crinière hérissée. Sous la scène, un titre : le Cauchemar. Lorsque, en 1782, l’élégante société londonienne découvre cette toile au milieu des portraits raffinés et des paysages bucoliques typiques de l’art britannique, c’est la stupeur. « Shocking! » s’exclame le romancier Horace Walpole. Aux âmes sensibles, on déconseille de trop s’approcher. Son auteur, chuchote-t-on, se nourrirait de porc avarié et consommerait de la drogue pour mieux exciter son imagination… On l’appelle « le Suisse fou ».
Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781
Afin de résoudre cette énigmepicturale, certains ont établi un lien étymologique
entre la jument que l’on nomme mare en anglais et le mot
nightmare (« cauchemar »). Mais mare ici se réfère plutôt à la Mara, esprit
malfaisant issu du folklore nordique qui
vient tourmenter
les dormeurs en s’asseyant sur leur poitrine… D’autres ont aussi vu dans cette
beauté profanée
une terrible scène
de viol.
Huile sur toile • 101,6 × 127 cm • Coll. et © Detroit Institute of Art, États-Unis
L’œuvre, on le sait, est devenue une icône de l’histoire de l’art, citée, détournée et caricaturée à l’envi dès la fin du XVIIIe siècle où elle est déjà diffusée, via la gravure, dans le monde entier. Jusque dans le cabinet de Sigmund Freud, un siècle et demi plus tard. Car le Cauchemar a ceci d’unique qu’il est à la fois un pur produit de son époque, une image universelle qui puise dans nos terreurs ancestrales et l’expression la plus ambiguë des fantasmes d’un seul homme. Ceux de Johann Heinrich Füssli, génie paradoxal dont l’œuvre méconnue en France compte, outre le Cauchemar, pléthore de chefs-d’œuvre étranges et inclassables. De la Suisse au Royaume-Uni, son parcours ne ressemble à aucun autre, oscillant sans cesse entre désir de conformisme et subversion.
Né à Zurich en 1741, il est le deuxième fils d’un couple mal assorti. D’un côté le père, Johann Caspar Füssli, peintre, collectionneur et historien de l’art assez brillant pour correspondre avec des personnalités européennes telles que Johann Joachim Winckelmann, le grand théoricien du classicisme. De l’autre, Elisabeth Waser, femme pieuse et dévouée, qui mettra au monde 18 enfants. Seuls trois d’entre eux atteindront l’âge adulte – Rodolph, Heinrich et Caspar –, et c’est le premier que l’on destine à la peinture ! Le plus jeune est autorisé à assouvir sa passion pour l’entomologie. Quant à Heinrich, on l’oriente vers une respectable carrière cléricale. Seulement voilà, le garçon a très tôt le goût de la transgression : la nuit, il se glisse à la lueur de la bougie jusqu’au cabinet de son père où, en silence, il noircit des pages entières de scènes de combat, de héros victorieux et de parodies grinçantes inspirées de la collection de gravures du patriarche. Tout l’art de Füssli est déjà en germe.
James Northcote, Portrait de Johann Füssli, 1778
Sous le pinceau de son confrère, le peintre
du Cauchemar apparaît en dandy romantique, l’air crâne et le regard pénétrant, tandis que ses autoportraits esquissés à la même époque révèlent un tempérament plus fiévreux et inquiet.
Huile sur toile • 77,8 × 64,5 cm • Coll. et © National Portrait Gallery, Londres.
Qu’importe ! Le timide garçon se plie à la volonté paternelle et entre en 1758 au Collegium Carolinum, faculté de théologie de Zurich. Il en sort pasteur. Mais c’est là aussi, contre toute attente, que son esprit se libère, s’ouvre aux idées nouvelles. Germanophone, il apprend l’anglais, le français et l’italien, perfectionne son latin et son grec. Surtout, il fait des rencontres déterminantes. D’abord celle du professeur Johann Jakob Bodmer, son mentor qui l’initie à Homère, Milton et Shakespeare et partage avec lui ses idées républicaines. Ensuite, Johann Caspar Lavater, poète et futur inventeur de la physiognomonie (ou « l’art de juger le caractère de l’homme d’après les traits de son visage »), qui restera longtemps l’un de ses plus proches amis. À Zurich, les Lumières se diffusent. Et infusent.
À 20 ans, le jeune pasteur est connu pour sa verve et son érudition. Pour son audace aussi : son premier sermon porte sur le vice et la curiosité. Bientôt, il s’illustre en publiant avec Lavater et un certain Felix Hess un pamphlet dénonçant les abus d’un magistrat zurichois. C’est un scandale ! Les compagnons sont forcés de s’exiler. À Berlin dans un premier temps. Puis à Londres, où le clerc s’engage dans une carrière littéraire en traduisant notamment en anglais les célèbres Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques dans la sculpture et la peinture (1755) de Winckelmann. Il s’intéresse de près à la philosophie et, lors d’un séjour en France, rencontre Jean-Jacques Rousseau, auquel il consacrera un essai entier. Mais c’est dans la capitale britannique, si cosmopolite et bouillonnante avec ses coffee houses et ses clubs littéraires, que ce caractère exalté se sent le plus stimulé. Il adopte tant cette nouvelle patrie qu’il se fera désormais appeler Henry Fuseli.
Johann Heinrich Füssli, Thor luttant contre le serpent Midgard, 1790
Nous voilà dans les océans habités par le serpent-monde Jörmungand (ou
serpent de Midgard) que Thor, dieu du Tonnerre dans la mythologie nordique, s’apprête à frapper avec son marteau. La victoire ne fait aucun doute à en voir
la plastique vigoureuse du (super)héros, on ne peut plus michelangelesque !
Huile sur toile • 133 × 94,6 cm • Coll. et © Royal Academy of Arts, Londres/photo John Hammond
À 30 ans, l’autodidacte est décidé : il se dévouera désormais corps et âme à la peinture. Direction Rome.
Le démon du dessin l’aurait-il quitté ? Pas tout à fait. Füssli continue de jouer des crayons, en particulier au théâtre. À Covent Garden et à Drury Lane, il découvre l’acteur star David Garrick dont le jeu révolutionnaire inspire sa passion pour la dramaturgie et la plasticité des émotions. Mais il faut attendre une étincelle pour que la vocation s’éveille réellement. Ce sera sa rencontre avec un monument de la peinture britannique : sir Joshua Reynolds. De presque vingt ans son aîné, le cofondateur et président de la Royal Academy se montre impressionné par les esquisses de Füssli. Impensable, pense-t-il, que le jeune homme n’ait jamais mis les pieds en Italie, berceau des grands maîtres ! Qu’à cela ne tienne. À 30 ans, l’autodidacte est décidé : il se dévouera désormais corps et âme à la peinture. Direction Rome.
Durant ses huit années italiennes, Füssli enrichira son panthéon esthétique. Si sa connaissance de Winckelmann l’entraîne naturellement vers l’Antiquité, dont il retient « la noble simplicité », il se pâme également devant Raphaël, Titien, Corrège, Fiorentino, Parmesan… Mais l’épiphanie aura lieu à la chapelle Sixtine. Face à la terribilità de Michel-Ange, devant les corps en tension, les dieux musculeux, les chairs tourmentées, l’ancien pasteur se convertit. Une nouvelle voie s’offre à lui, aux antipodes du néoclassicisme. À tel point qu’il s’inspire de la structure de la fresque vaticane pour un décor dédié à Shakespeare en 1777, scellant l’union de ses deux grands maîtres. « Michel-Ange est de retour ! » s’écrient même certains de ses admirateurs. Dans la Ville éternelle, le dandy a continué de cultiver l’esprit cosmopolite qui lui est cher en s’entourant d’un cénacle d’expatriés parmi lesquels le sculpteur suédois Johan Tobias Sergel et le peintre danois Nicolai Abildgaard – qui produira plus tard sa propre version du Cauchemar. Tout un jeu d’influences se tisse entre eux. S’il n’a encore jamais exposé ses œuvres au grand jour, Füssli élabore son langage formel à cette époque, entre rigueur néoclassique, distorsions maniéristes, chiaroscuro baroque et romantisme noir. Un style grandiloquent qui se plaît à pervertir avec une liberté jouissive l’héritage classique. Croisé en 1775, Goethe ne pouvait rester insensible : « Quel feu et quelle furie en cet homme ! » écrit-il.
Johann Caspar Füssli, Au recto, « Le Cauchemar » et au verso, « Portrait de femme (Anna Landolt ?) », 1781
huile sur toile • 101,6 × 127 cm • Detroit Institute of Art, New-York • Detroit Institute of Art
Plus que le beau, c’est le sublime que vise le peintre, influencé par le concept de « terreur délicieuse » élaboré par Edmund Burke en 1757.
Le voyage initiatique prend fin en 1778. À Zurich, après avoir été éconduit par la nièce de Lavater dont il était profondément épris – la jeune Anna Landolt serait pour certains l’une des clés d’interprétation du Cauchemar au revers duquel se cache un portrait de femme –, il s’établit définitivement à Londres. Gonflé d’ambition, Füssli est déterminé à s’imposer sur la scène artistique. Il lui faut un coup d’éclat. Ce sera le Cauchemar, dont l’ombre portée le suivra tout au long de sa carrière. Avec cette toile, il touche son but : produire de l’effet. Car, plus que le beau, c’est le sublime que vise le peintre, influencé par le concept de « terreur délicieuse » élaboré par Edmund Burke en 1757.
Pour y parvenir, sa recette ne changera guère au fil du temps. Il privilégie les compositions dépouillées, comme dans les Trois Sorcières [ill. en Une] où la scène se réduit à une suite de profils sur fond sombre, frappés d’une lumière blafarde. Inquiétant à souhait, le clair-obscur que l’artiste emploie invariablement a, selon lui, l’avantage de conférer une présence, une substance aux figures – qu’elles soient réelles ou imaginaires… Pour obtenir ses effets, Füssli fait peu de cas des règles élémentaires de la perspective, trafique allègrement les échelles et torture l’anatomie. Dans Robin Goodfellow dit Puck (1787–1790), le personnage principal, un farfadet ailé affichant un sinistre rictus, se voit doté d’une tête d’enfant et d’un corps bodybuildé – bien loin de l’adorable bambin peint au même moment par Reynolds. Représenté de face et en contre-plongée, il survole les autres personnages du Songe d’une nuit d’été, qui ressemblent à des modèles réduits, comiques et troublants. Le grotesque n’est jamais loin…
Johann Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnambule, vers 1783
Huile sur toile • 221 x 160 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Photo RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Autre ingrédient indispensable, l’expression est chez Füssli toujours outrancière. Les visages sont des masques surjouant les émotions comme dans Kate la folle [ill. ci-dessous], où le regard délirant de l’héroïne traduit une agitation digne de la tempête qui fait rage autour d’elle. Ou dans la terrible Lady Macbeth somnambule (vers 1784) [ill. ci-dessus] qui déploie toute une palette d’émotions (effroi, folie, blâme) exacerbées par la lueur d’une torche.
Johann Heinrich Füssli, Kate la folle, 1806–1807
L’œuvre de Füssli regorge de héros déments – des femmes bien souvent. Cette égarée au regard halluciné trouve son inspiration dans la Tâche, un poème de son ami William Cowper, auteur précurseur du romantisme, atteint de dépression chronique.
Huile sur toile • 91 × 72,3 cm • Coll. et © Frankfurter Goethe Haus, Frankfurt-am-Main/ © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Lutz Braun
Les corps eux aussi s’expriment, s’étirent, se contorsionnent, se tendent jusqu’à l’absurde. Le peintre n’a que faire de la nature. Ce qu’il cherche à saisir, dit-il, c’est « la forme, dans son acception la plus large, c’est-à-dire l’univers visible qui enveloppe nos sens, et sa contrepartie, l’invisible, qui agite notre esprit de visions dont l’imagination féconde les sens, voilà l’élément et le royaume de l’invention. » L’invention, telle est la religion de Füssli ! La plupart de ses toiles puisent dans des récits littéraires, mythologiques ou bibliques pour en extraire la substance la plus noire, en subvertir les codes habituels de représentation. Ainsi de l’Expulsion du Paradis (1802), tableau dans lequel Adam et Ève se trouvent enveloppés de ténèbres, leurs membres nus s’entrelaçant comme des serpents tandis que, dans le ciel, Satan, viril et héroïque, triomphe. Ce personnage, issu du Paradis perdu (1667) de Milton, obsède l’artiste qui en fait, non sans provocation, une séduisante créature céleste.
Johann Heinrich Füssli, Lycidas, 1796–1799
Le sommeil n’engendre pas que des monstres… Ce jeune homme paisiblement endormi sous un croissant de lune reprend la figure du dormeur entouré de fées
dans le Rêve du berger (1793). Le titre est emprunté à une élégie pastorale de
John Milton (1608–1674), poète anglais dont Füssli était un grand admirateur.
Huile sur toile • 111 × 87,5 cm • Coll. part. © Studio Sébert Photographes
« Attention à Füssli ! » prévient son entourage. Éminemment savante, la peinture de ce lecteur insatiable ne cherche cependant jamais à intimider ou à égarer le spectateur par des références obscures. Sa grande culture, ouverte sur le monde, le conduit plutôt à explorer des thèmes encore inédits. Il est ainsi l’un des premiers en Angleterre à traiter des légendes nordiques. Avec Thor luttant contre le serpent Midgard [ill. p. 74], il s’empare de la mythologie scandinave riche en combats épiques et en monstres. Fasciné par le surnaturel, le peintre plonge également dans le folklore et les croyances occultes. L’époque, il faut le dire, se passionne pour les gothic novels dont Horace Walpole a lancé la mode en 1764. La Mandragore : un sortilège (1785) ou la Sorcière de la nuit rendant visite aux sorcières de Laponie (1796) offrent de terrorisantes messes noires d’où émergent des mains coupables, des chairs sacrifiées et des mines démoniaques que ne renierait pas le cinéma d’épouvante.
C’est cet aspect fantastique qui, depuis ses années de jeunesse, séduit Füssli dans l’œuvre de Shakespeare (1564–1616). Là encore, l’artiste tombe à pic. Depuis le début du XVIIIe siècle, l’Angleterre connaît une véritable « shakespearemania ». Aussi, en 1789, l’éditeur et aristocrate John Boydell invite la fine fleur de la peinture britannique à composer des toiles pour sa Shakespeare Gallery célébrant le génie du « Barde ». Aux côtés de Joshua Reynolds, James Barry, Benjamin West ou Angelica Kauffmann, Füssli expose pas moins de neuf toiles. D’Hamlet, qu’il est capable de citer dans le texte, il retient les spectres, les meurtres, la folie… [ill. ci-dessous]. Dans Songe d’une nuit d’été, ce sont les fées, les elfes et les gnomes que son pinceau tente de capturer. Une œuvre va particulièrement faire sensation auprès du public londonien : Titania et Bottom (1790), dans lequel la reine des fées pose telle une Vénus botticellienne aux côtés de son amant métamorphosé en âne au milieu d’une cohorte virevoltante de créatures fantasmagoriques aux regards tantôt concupiscents, tantôt moqueurs. L’artiste lance la mode très britannique des fairy paintings, qui fera florès sous l’ère victorienne, et gagne le titre officiel de « peintre de Shakespeare ». Un comble pour un Suisse !
Johann Heinrich Füssli, Hamlet et le spectre de son père, 1793
Amateur boulimique de théâtre, Füssli a hissé la peinture au rang d’art dramatique. Pour ce fervent adorateur de Shakespeare, les trois premiers actes d’Hamlet constituent l’une des plus hautes expressions du génie humain. Bien avant les romantiques français, l’artiste interprète la pièce plusieurs fois au fil de sa carrière, à sa manière toujours spectaculaire et gothique. Cette œuvre, présentée au musée Jacquemart-André cet automne, fut produite pour la James Woodmason Gallery, un succédané de la Shakespeare Gallery fondée à Dublin en 1794.
Huile sur toile • Coll. et © Fondazione Magnani-Rocca, Mamiano di Traversetolo, Parme/ Mondadori Portfolio/Electa / Bridgeman Images
La nuit, le respectable professeur Füssli est assailli par un imaginaire érotique débordant. Bondage, orgie, sadomasochisme, lesbianisme…
Ce n’est pas là le dernier de ses paradoxes. En 1790, celui qui s’imposa en outrepassant toutes les règles de la peinture classique réalise enfin son rêve d’entrer à la Royal Academy, temple de l’académisme. Neuf ans plus tard, il devient même professeur (ses conférences, très appréciées, seront traduites en plusieurs langues), puis conservateur en chef. Mais, la nuit, le respectable professeur Füssli est assailli par un imaginaire érotique débordant. Bondage, orgie, sadomasochisme, lesbianisme… Les quelques feuilles intimes qui nous sont parvenues, dont certaines relèvent carrément de la pornographie, témoignent d’une vie (bi)sexuelle trépidante. On lui connaît de nombreuses conquêtes, auxquelles parfois il adresse des missives enflammées.
À l’âge de 47 ans, l’artiste se marie avec Sophia Rawlins, modèle d’origine modeste de vingt ans sa cadette, avec qui il partage une étrange passion : celle des coiffures sophistiquées. Les dessins qu’il exécute de son épouse, les cheveux formant d’improbables circonvolutions, des tresses pareilles à de la dentelle, témoignent de cet intérêt fétichiste. De même, il représente en gros plan des mains longilignes, lascives, terriblement suggestives. Des productions licencieuses dont Sophia Rawlins détruira une grande partie à la mort de son mari, en 1825.
« Les forces agissantes dans l’esprit de Füssli sont le blasphème, la luxure et le sang… Ses femmes sont toutes des putains et ses hommes des bandits. Putains elles ne le sont pas pour se délecter des envies de la chair mais par haine, par ressentiment à l’égard de la vertu », formulera l’un de ses élèves, le peintre Benjamin Haydon. Il y a quelque chose d’indéniablement sadien dans la personnalité de cet ex-pasteur « extrême en tout » selon les mots de Lavater. Esprit ouvert à la science, la philosophie, la spiritualité, Füssli agit en éclaireur pour le XIXe siècle. Ce qui l’intéresse par-dessus tout, c’est de sonder le mystère de l’âme humaine : « Le rêve, déclare-t-il, est une des régions les plus inexplorées de l’art. » Son univers anticipe le romantisme aussi bien que la psychanalyse, le symbolisme, le surréalisme ou le cinéma d’horreur, au même titre que ses contemporains, tout aussi singuliers, que sont Francisco de Goya et William Blake. Lequel aura prédit au sujet de son ami ce qui vaut davantage pour la France : « Ce pays devra faire un pas de deux siècles avant de l’apprécier. »
Füssli, entre rêve et fantastique
Du 16 septembre 2022 au 23 janvier 2023
www.musee-jacquemart-andre.com
Musée Jacquemart-André • 158, boulevard Haussmann • 75008 Paris
www.musee-jacquemart-andre.com
À lire
Catalogue
éd. Culturespaces / Fonds Mercator • 208 p. • 32 €
Le Fantôme d’une vie selon Füssli
de Nathalie Pourcel • éd. Ateliers Henry Dougier • 128 p. • 12,90 €
Dans ce récit fictionnel, l’autrice (qui a écrit une thèse sur Füssli) nous plonge dans la psyché du «Suisse fou», hanté par le souvenir douloureux de la belle Anna Landolt qui lui inspira le Cauchemar. Un texte qui révèle l’ambivalence fascinante du personnage.
Conférences sur la peinture de Johann Heinrich Füssli
éd. Beaux-Arts de Paris • 270 p. • 10 €
Toute la science picturale de Füssli se trouve condensée ici.
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D’une originalité absolue avec son cadrage serré qui évacue toute anecdote pour ne garder qu’une suite de profils battus par le vent et frappés d’une lumière surnaturelle, cette image est l’une des plus puissantes de l’iconographie shakespearienne. Le moment est celui
où les trois sorcières prédisent à Macbeth, chacune le doigt sur la bouche, son destin de roi d’Écosse. À gauche, dans l’obscurité, on discerne un funeste papillon « sphinx tête de mort ».