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Décryptage

Le micro-art ou l’éloge d’un art modeste

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Publié le , mis à jour le
Du plus petit tableau du monde aux sculptures microscopiques, l’art minuscule répond aux réalisations monumentales contemporaines par l’humilité du geste et l’économie de moyens. Zoom sur ces œuvres à part et ces artistes qui, de plus en plus, font le choix de la résistance modeste.
David A Lindon, Andy Warhol
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David A Lindon, Andy Warhol, 2022

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Avec ses reproductions microscopiques de chefs-d’œuvre, l’artiste anglais n’invente rien, mais pousse au bout la tradition de la miniature.

Techniques mixtes • 0,5 x 0,5 cm • © David A Lindon / ©. ADAGP Paris 2023

Dès l’ouverture de la Bourse de Commerce, une petite souris y a fait son trou. L’animatronique de Ryan Gander pointe son museau au ras du sol, si bien que distinguer cette bestiole robotisée et l’entendre nécessite de s’accroupir. Que chuchote-t-elle ? Des phrases sans queue ni tête, parce qu’elle ne les finit guère, hésite à formuler les choses, à s’affirmer, à élever le ton. Ses bégaiements essoufflés la rendent infiniment attachante. N’empêche, sa présence reste saugrenue, car sa taille, dérisoire, contraste avec le gigantisme des lieux, et tout particulièrement celui de la rotonde voisine où se succèdent, mois après mois, des accrochages d’œuvres d’un tout autre volume.

Si l’art contemporain sait, trop souvent, voir gros et grand en déployant des œuvres monumentales ou immersives, les pièces de la taille d’une souris, et plus petites encore, résistent avec panache. L’art minuscule se conçoit d’abord comme une pratique qui se refuse à prendre toute la lumière, toute la place, à s’imposer au vu et au su de tous. Et plus particulièrement de la foule des spectateurs que draguent aujourd’hui les musées, soucieux d’augmenter leur chiffre de fréquentation, leur notoriété et leur popularité.

Ryan Gander, I… I… I…
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Ryan Gander, I… I… I…, 2019

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Souris animatronique, trou dans un mur • 19,4 × 24 × 28,2 cm • Courtesy Esther Schipper / Photo Andrea Rossetti

En France, les quelques lieux d’art édifiés ces dernières années (de la Bourse de Commerce à la fondation Louis Vuitton), ainsi que les expositions qui choisissent d’investir toute une ville, ses quartiers, ses grandes places (du Voyage à Nantes à la Nuit blanche, en passant par Un été au Havre ou Les Extatiques, à La Défense) exigent des créations à la (dé)mesure de leur cadre gigantesque.

Les œuvres riquiqui tournent le dos à ces canons et leur opposent d’autres valeurs : l’humilité du geste artistique plutôt que la grandiloquence ; une vision rapprochée de l’objet d’art plutôt qu’une découverte distante et pressée ; le culte du secret, de la cachette, voire de l’invisible, plutôt que la mise en scène ostentatoire d’une œuvre incontournable, sans omettre l’économie de moyens que permet la réduction du format.

Une rétrospective en miniature de Duchamp

Marcel Duchamp, La Boîte-en-valise
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Marcel Duchamp, La Boîte-en-valise, 1936–1941

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Matériaux divers • 40,5 × 37 × 9,5 cm • Coll. et © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI. / © ADAGP, Paris 2023

De la sculpture à la peinture, de la photographie à l’installation, aucune pratique n’ignore les vertus du très petit. On recense même un certain nombre d’expositions qui ont réuni uniquement des pièces de ce calibre. À commencer par le célèbre musée portatif de Marcel Duchamp, la Boîte-en- valise (1936–1941), bagage recelant 69 œuvres de l’artiste reproduites à petite échelle, qui, une fois ouvert, présente une rétrospective en miniature. Quant à Robert Filliou, c’est dans une casquette qu’il loge, en 1962, les pièces réduites de sa Galerie légitime –couvre-chef(s)-d’œuvres. Un musée au poil qu’on emporte avec soi, qui redonne aux œuvres une qualité tactile et réduit la distance qu’avait fini de creuser entre l’art et le spectateur l’austérité intimidante du cube blanc.

Une galerie de 2,5 m2

Au début du XXIe siècle, l’Italien Maurizio Cattelan crée, avec deux comparses, un lieu d’art à New York dont l’exiguïté confine à la blague. Inaccessible en raison de sa taille – 2,5 m2 –, la Wrong Gallery proposait pourtant un programme d’expositions en bonne et due forme. À ce détail près qu’elle ne présentait qu’une seule œuvre à la fois, visible uniquement à travers la porte vitrée, infranchissable. La galerie eut même sa version miniature, sous forme d’une maquette, à l’intérieur de laquelle était présentée une nouvelle sélection de pièces adaptées à cette échelle lilliputienne.

À gauche : Damien Caccia, “Larmes” (2018-2023). À droite : Maurizio Cattelan, “The Wrong Gallery”.
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À gauche : Damien Caccia, “Larmes” (2018-2023). À droite : Maurizio Cattelan, “The Wrong Gallery”.

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À gauche : impression sur colle, diam. 1,5 cm. • © Damien Caccia. Courtesy Maurizio Cattelan’s Archive. / © ADAGP Paris 2023

À Kanal, Centre Pompidou à Bruxelles, le Suisse John Armleder reprenait en 2020 une exposition qu’il avait inaugurée en 2004 au Swiss Institute de New York (« None of the Above »). Les œuvres de Philippe Decrauzat ou d’Isabelle Cornaro, de la taille d’un timbre-poste, s’y faufilaient dans les recoins, engageant avec le visiteur une partie de cache-cache, tandis qu’à Bordeaux, en 2014, Tomoaki Suzuki peuplait le CAPC de sculptures en bois de personnages hauts comme trois pommes. Alors que l’institution d’art contemporain bordelaise était jusque-là le temple de projets pharaoniques, symboles d’un art viril et autoritaire, le Japonais réduisait drastiquement la voilure, livrant une exposition délibérément timide, discrète, modeste.

Maurizio Cattelan, Mini-Me
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Maurizio Cattelan, Mini-Me, 1999

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Résine, caoutchouc, cheveux synthétiques, peinture et vêtements • 45 × 20 × 23 cm • Courtesy Maurizio Cattelan’s Archive/photo Attilio Maranzano.

Des qualités qu’incarne le Mini-Me de Maurizio Cattelan. Cette sculpture, autoportrait à taille réduite, le figure assis, courbant le dos, au bord de l’étagère d’une bibliothèque. Ou comment s’incruster dans l’histoire (les livres) en se recroquevillant. De la même façon, les peintures de Sophie Varin peuvent tenir dans la poche, figurant des scènes, des silhouettes affairées sur un fond nébuleux, qui relèvent de visions oniriques et merveilleuses. Ces contes picturaux réduisent le format pour mieux augmenter le flou et l’incertitude de la vision. Dans ses peintures à peine plus grandes, Jennifer J. Lee parvient, elle, à jouer sur les deux tableaux : de loin le motif est parfaitement distinct, mais de près la trame et la texture épaisses de la toile reprennent le dessus, grêlant l’image de mille petits points. Ce qui revient à dire qu’un format minuscule sait faire écran. Ce n’est pas parce qu’on se rapproche qu’on y voit mieux.

Des nano-sculptures imperceptibles à l’oeil nu !

La dernière série de photos produites par Julien Carreyn est à cette image. À travers les bavures roses des tirages que l’artiste a travaillés dans leur chair, dans leur matière de papier et de film plastique, se distinguent à peine, comme en rêve, des nus, des buissons, des bosquets. Si près des yeux, et si loin cependant, tant l’image grésille et se voile d’un flou que même un zoom ne dissipera pas. La plupart des petites productions ont ceci de radical qu’elles déjouent toute possibilité de les agrandir sans que leur netteté (d’ores et déjà toute relative) ne s’abîme, ne s’évanouisse pour de bon. Mais il arrive qu’elle persiste. Et que, si on colle le nez à l’œuvre, celle-ci révèle toute son explosive insolence. Ainsi se dévoilent les clichés érotiques, au noir et blanc sulfureux, de Pierre Molinier (exposés en ce moment à Bordeaux au Frac Méca). S’ils sont si petits, c’est que leur taille fait écho à l’intimité des corps représentés, à leurs plaisirs privés, réservés aux initiés et parfois solitaires.

Pierre Molinier, Je rampe vers Gehamman
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Pierre Molinier, Je rampe vers Gehamman, 1970–1976

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Photographie • 12 × 16,5 cm • © Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA collection / photo Frédéric Delpech

Dans un registre tendre et comique, l’art miniature veut aussi délicatement attirer l’attention sur les choses a priori sans importance, celles qui ne font pas le poids par rapport au reste. Les sculptures miniatures que le street artist australien Michael Pederson dispose dans la rue tiennent ce rôle. Devant un brin de colza qui a réussi à fleurir à même le bitume, l’artiste installe un panonceau à son échelle signalant que la plante est en vie depuis quarante-deux jours (« Alive for 42 days ») ; ou bien, devant la minuscule embouchure d’une gouttière, il installe un tourniquet et une pancarte précisant : « Vous ne devez pas être plus grand que cela pour pénétrer dans le vide ».

Car l’art miniature est l’antichambre fantasmatique du rien, de l’immatériel, de l’invisible. Loris Gréaud avait ainsi produit des nano-sculptures, imperceptibles à l’œil nu. Qui, à l’échelle des reproductions de tableaux de maître du Britannique David A. Lindon (ill. à la Une), réalisées au microscope sur un support de moins d’un millimètre, semblent toutefois gigantesques.

À gauche : Jennifer J. Lee, “Untitled (Train)” (2023). À droite : Michael Pederson, installation dans les rues de Sydney, 2021.
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À gauche : Jennifer J. Lee, “Untitled (Train)” (2023). À droite : Michael Pederson, installation dans les rues de Sydney, 2021.

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© Michael Pederson / Courtesy Jennifer J. Lee et Klaus von Nichtssagend Gallery, New York. Coll.

Gigantesques, les installations de Liliana Porter (exposées cet été aux Abattoirs à Toulouse) le sont sans conteste, mais leurs héroïnes, elles, sont minuscules. L’artiste argentine met en scène des figurines de balayeuses nettoyant bravement un chaos indescriptible de porcelaines cassées en mille morceaux, d’horloges éclatées et de détritus en tout genre. Admirables Sisyphes, elles savent ne représenter qu’un grain de sable à l’échelle de l’univers, mais ne renoncent pas à œuvrer pour y mettre un minimum d’ordre et de sens.

Un art à échelle humaine

Œuvrer modestement. C’est ce que prôna, dès 1973 et la publication de son livre Small Is Beautiful – Une société à la mesure de l’homme, l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher. Il y défendait l’importance d’adapter les projets économiques à une échelle humaine, d’agir à un niveau local et communautaire plutôt que global, et insistait sur la nécessité de traiter les ressources naturelles comme un capital et non comme un revenu.

Liliana Porter, Forced Labor III (Woman Sweeping Blue Sand)
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Liliana Porter, Forced Labor III (Woman Sweeping Blue Sand), 2017

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Sable bleu et figurine en résine de 5 cm • Dimensions variables • © Damien Aspe / © ADAGP Paris 2023

Nombreux sont les artistes qui préfèrent aujourd’hui travailler à cette échelle humaine plutôt que de multiplier les projets faramineux, exportables aux quatre coins du monde, sans considération des écosystèmes locaux. À l’image de la Franco-Américaine Suzanne Husky qui fait œuvre au bord des rivières en cherchant avec des scientifiques les moyens les plus rapides et les plus viables de réintroduire les castors dans leur milieu naturel. Grâce à leurs barrages, ces mammifères contribuent en effet, aussi minutieusement que modestement, à la qualité de l’eau.

Finalement, l’art minuscule, la vision rapprochée qu’il induit, ses gains de place et de moyens coïncident opportunément avec les vertus du circuit court, ainsi qu’avec les pratiques économiques, sociales, écologiques mises en œuvre pour atténuer les effets des activités humaines sur l’écosystème. Un art bien de son temps.

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