Vue de l’atelier du designer et plasticien Baptiste Meyniel au Jardin des métiers d’Art et du Design à Sèvres
© CD 92 / Julia Brechler
Traversez le pont de Sèvres et vous y êtes : derrière la manufacture et le musée national de la Céramique, se niche le Jardin des métiers d’Art et du Design, dans un étonnant bâtiment Art déco construit en 1932 et restauré il y a tout juste deux ans. Classé monument historique, il abritait l’École nationale supérieure de Céramique qui, en 1979, a déménagé à Limoges.
En résumé, c’est un lieu de valorisation des savoir-faire et du design initié par le Département des Hauts-de-Seine. Il accompagne les projets de ses résidents par un Programme de recherches et d’innovations collaboratives. À la clé : des partenariats, des subventions, l’accès au MakerLab (un lieu de mise à disposition de machines et d’expertise ouvert à tous) et, surtout, un atelier au loyer très peu élevé, à disposition pour quatre années minimums.
« Je pense à faire changer la serrure », plaisante la designer textile Marion Gouez en nous recevant dans le sien, un espace hyper lumineux qui donne sur des serres en contrebas. Pas question pour elle de quitter ce petit coin de paradis dans lequel pullulent ses échantillons textiles et où elle peut laisser libre cours à sa créativité.
Le lumineux bâtiment accueillant le Jardin des métiers d’Art et de Design
© CD 92 / Julia Brechler
Derrière les portes fermées le long des couloirs, les ateliers – qui vont de 30 à 100 m2 – se partagent parfois avec d’autres résidents et se personnalisent, tous baignant dans le charme de l’ancien avec leur longue paillasse carrelée sous de grandes fenêtres. Le public ne les visite qu’occasionnellement, lors des Journées européennes du patrimoine, des Journées européennes des métiers d’art ou pendant la Paris Design Week.
Passons donc à celui de la stupéfiante Rose Ekwé, où des sortes d’immenses stores aux motifs variés sont accrochés aux murs : ce sont des expérimentations avec des fils fabriqués à partir d’algues, un matériau innovant qu’elle a « cuisiné » chez elle puis breveté. Ceux-ci ressemblent à des scoubidous en plastique, sauf qu’ils sont compostables. En les tissant avec des fils de coton ou de lin, elle obtient d’extraordinaires jeux de motifs et de couleurs. Il faut préciser que la créatrice est aussi tisserande : elle est passée par la prestigieuse école Duperré à Paris, puis la Haute école des arts du Rhin de Mulhouse (HEAR) avant de se lancer dans la création textile artisanale.
L’artiste et tisserande Rose Ekwé à l’œuvre dans son atelier du Jardin des métiers d’Art et du Design à Sèvres
© Eva Pierrot
Plus loin, celui de la sculptrice céramiste Anne Agbadou-Masson est saturé par un gigantesque four et des étagères sur lesquelles reposent ses œuvres, des blocs d’argile, des vases miniatures… Exaltée par une commande pour le département obtenue grâce au JAD, elle nous dit sa fierté d’avoir pu y rentrer. Car la sélection est rude : les résidents sont sélectionnés à l’unanimité par un comité comprenant des élus du Département, des designers, des maîtres d’art… Autrement dit, il faut tous les convaincre, sans exception.
Chaque atelier recelant de trésors et d’inventivité, on y passerait des heures à dialoguer avec ces jeunes prodiges (pour la plupart âgés d’une trentaine d’années) qui voyagent aux quatre coins du monde pour faire avancer leurs recherches. C’est le cas notamment de Tony Jouanneau, sur le départ pour le Japon où il extrait le pigment des oursins. L’ennoblisseur textile nous montre ses avancées, des carrés de soie allant du rose nude au gris perle en passant par le pourpre. De quoi, là encore, révolutionner l’industrie de la mode.
Vue de l’exposition « Chroniques de la création, dans les coulisses du JAD »
© CD 92 / Willy Labre
Entre eux, la « mayonnaise a pris », souligne le commissaire Hugues Jacquet, en charge de l’exposition gratuite « Chroniques de la création, dans les coulisses du JAD » où sont dévoilés sur une immense table les projets collaboratifs des résidents, leurs carnets de croquis, leur collecte de matériaux… On y trouve des lampes en papier washi imprimées de cyanotypes, nées de la rencontre entre le designer Baptiste Meyniel et l’héliograveur Marie Levoyet. Ou une chaise conçue par Marion Gouez en dialogue avec le sculpteur sur bois Cédric Breisacher, dont le motif du tissu jacquard est inspiré de mousses récupérées en forêt. De belles preuves qu’au JAD se cultive le goût du vivre-ensemble et de l’audace.
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