Bien qu’il n’aimât pas les étiquettes, Tom Wesselmann est considéré comme l’un des acteurs majeurs du pop art, ce courant américain apparu à la fin des années 1950, dans le sillage de la naissance de la société de consommation et de l’ère des médias. Au sein de cette communauté d’artistes, Wesselmann réinvente les genres traditionnels de l’art occidental que sont le nu, la nature morte et le paysage. Peintre moderne qui joue avec les limites entre réel et fiction, histoire de l’art et imagerie populaire typiquement américaine, mais aussi entre peinture, collage, sculpture et installation, Wesselmann est parvenu au but qu’il s’est assigné, celui de « rendre les œuvres figuratives passionnantes ».
Tom Wesselmann en 1962 dans son premier atelier, au 175 Bleecker Street à New York avec « Great American Nude #21 inachevé
Photo Jerry Goodman / © Adagp, Paris 2024
« La mission première de mon art, au début, et qui se poursuit toujours, est de rendre l’art figuratif aussi passionnant que l’art abstrait. »
Tom Wesselmann est né le 23 février 1931 à Cincinnati (Ohio) mais il grandit en bordure de la ville, quasiment à la campagne. Son milieu familial n’est aucunement en lien avec la culture artistique. De 1949 à 1951, le jeune homme étudie la psychologie à l’université. L’année suivante, il est incorporé dans l’armée et commence à dessiner des scènes humoristiques mettant en scène des soldats. Wesselmann se familiarise avec l’image en intégrant l’École générale des Armées, au Kansas, où il étudie l’interprétation des photographies aériennes.
Sortant de l’armée, Wesselamnn achève son cursus universitaire mais s’inscrit aussi à l’Art Academy de Cincinnati. Il est ensuite accepté à la Cooper Union, à New York. Installé à Brooklyn, il suit cette formation très complète et se passionne pour la bande dessinée. Wesselmann est un visiteur assidu des musées et découvre la scène contemporaine expressionniste, en particulier l’œuvre de Willem de Kooning.
En 1958, Wesselmann décide d’entreprendre une carrière de peintre. Il commence à investir aussi la technique du collage qui conservera une importance majeure dans sa pratique artistique. Renonçant à l’expressionnisme abstrait, il s’empare de la figuration et trouve son inspiration à la fois dans l’histoire de l’art ancien et moderne (en particulier Henri Matisse). À la fin des années 1950, il débute sa réflexion sur le thème du nu féminin.
Alors qu’il enseigne l’art et les mathématiques dans des écoles publiques pour gagner sa vie, Wesselmann se fait connaître dès 1961 grâce à sa série débutante des « Great American Nudes ». Revisitant un thème classique de l’histoire de l’art – le nu féminin allongé, les odalisques –, il s’emploie à l’actualiser et à le faire entrer dans l’histoire de l’art américain en intégrant des éléments typiques de cette culture visuelle (des références aux étoiles, au drapeau, des collages d’éléments publicitaires…). Sa première exposition personnelle a lieu cette même année à la Tanager Gallery, à New York, sous le titre « The Great American Nudes, collages: Tom Wesselmann ». Il devient aussi une figure associée au pop art, aux côtés de Andy Warhol ou Roy Lichtenstein, bien que Wesselmann ait toujours réfuté appartenir à cette mouvance. En 1962, il entreprend une réflexion au long cours sur le genre de la nature morte, qu’il s’emploie aussi à réinventer.
Marié avec Claire Selley en 1963 (le couple aura trois enfants), Wesselmann s’engage pleinement dans son travail pictural sur le nu, la nature morte et le paysage. À la différence d’autres pop artistes, les objets issus de la société de consommation l’intéressent davantage pour leurs qualités esthétiques que consuméristes.
Son travail gagne une audience internationale, et il commence à intégrer dans ses compositions des éléments empruntés au réel, faisant entrer la troisième dimension dans ses œuvres (par exemple un téléviseur en marche, des répliques d’objets du quotidien), interrogeant le rapport entre la fiction et la réalité. L’artiste ne cesse d’expérimenter des techniques innovantes. Ses nus gagnent en érotisme, en plaçant l’accent sur des détails érogènes (la bouche entrouverte, les seins, la chevelure, les pieds, la cigarette qui se consume). Si l’artiste érotise les nus féminins, puisant dans l’imaginaire glamour de la pin-up américaine, il n’en réifie pas pour autant la femme. Elle est à la fois objet du désir mais aussi sujet désirant. S’ensuivra, dans les années 1970, une prédilection pour le thème du « Smoker » ou des « Mouths » mais aussi pour des compositions de plus en plus monumentales.
En plein maîtrise de son vocabulaire personnel, Wesselmann est indéniablement considéré comme l’un des grands artistes pop de sa génération. Présentée par la Sidney Janis Gallery, son œuvre est également mise en valeur lors de la 34e Biennale de peinture américaine contemporaine à la Corcoran Gallery of Art en 1975. L’année suivante, il participe à l’exposition « American Pop Art and the Culture of the Sixties » à la New Gallery of Contemporary Art de Cleveland. Il débute également l’écriture de son autobiographie.
Dans les années 1980, Wesselmann s’empare également de la sculpture en trois dimensions et des techniques de dessin en métal, devenant un véritable pionnier en la matière. En 1988, il participe à la 43e Biennale de Venise. Dans les années 1990, une grande rétrospective de son œuvre sillonne l’Europe.
À partir des années 2000, Wesselmann opère un retour vers l’abstraction, vers les couleurs primaires, mais aussi vers les maîtres qui ont marqué sa jeunesse. Ayant clos sa série des « Great American Nudes » en 1973, il débute celle des « Sunset Nudes » qui manifeste son désir de dialogue avec Matisse. Wesselmann souffre à cette époque de problèmes cardiaques. Il décède au cours d’une opération chirurgicale le 17 décembre 2004.
Great American nude #44, 1963
collage acrylique et papier sur carton avec radiateur, téléphone, manteau et porte • 206 × 268 × 22,9 cm • © 2024 The Estate of Tom Wesselmann / Courtesy Estate et Almine Rech / © Adagp, Paris 2024
La série des « Great American Nudes », débutée en 1961, nous plonge dans un univers domestique, voire intime. Un nu féminin est peint dans un intérieur qui tient lieu de trompe-l’œil. Wesselmann intègre en effet dans l’œuvre des objets empruntés au réel (un téléphone, un radiateur, un vêtement et une reproduction encadrée d’un portrait de femme d’Auguste Renoir) et, plus encore, fait interagir la scène avec le spectateur. En effet, le téléphone rouge accroché au mur sonne six fois toutes les six minutes. Ce réalisme contraste avec le caractère proprement stylisé, et comme stéréotypé, du nu féminin.
Tom Wesselmann, Still Life #30, 1963
Huile, émail et acrylique sur carton avec collage de oublicités imprimées, fleurs en plastique, répliques en plastique de bouteilles de 7up, reproduction en couleurs vitrée et encadrée et métal estampillé • 122 × 167 × 10 cm • Coll. Metopolitan Museum of Art, New York • © 2024 The Estate of Tom Wesselmann / Courtesy Estate et Almine Rech / © Adagp, Paris 2024
Cette nature morte iconique du pop art témoigne de l’appétence de Wesselmann pour la technique du collage en association avec la peinture. Sur la table d’un coin-cuisine typique de la middle-class américaine s’étalent des reproductions photographiques plus vraies que nature de produits alimentaires. Sur la gauche du tableau, figure une vraie porte de réfrigérateur, surmontée de simulacres de bouteilles de soda. Les oranges sont peintes mais le rebord de la fenêtre s’orne de « véritables » fleurs en plastique. Ce monde fictif, sans humain, brouille nos perceptions entre le vrai et le faux, entre la planéité et le volume.
Tom Wesselmann, Still Life #57, 1969–1970
Huile sur toile et base de peinture acrylique sur tapis, en six parties • 312,5 × 495 × 182,8 cm • Coll. The Museum of Modern Art, New York • © 2024 The Estate of Tom Wesselmann / Courtesy Estate et Almine Rech / © Adagp, Paris 2024
Dans cette nature morte du début des années 1970, Wesselmann joue sur l’esthétique du fragment et du grossissement. Peints de manière réaliste, les objets appartiennent pourtant au domaine du rêve, du surréalisme, comme si le spectateur se trouvait plongé dans un pique-nique au monde d’Alice au pays merveilles. Différents auteurs ont d’ailleurs souligné l’analogie entre le monde de Wesselmann et l’univers de Lewis Carroll.
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