On associe généralement Bruxelles aux chefs-d’œuvre Art nouveau de Victor Horta et aux peintures surréalistes de René Magritte, mais la capitale belge recèle bien d’autres trésors fabuleux. Nous avons sélectionné cinq lieux exceptionnels, parfois confidentiels, à découvrir absolument !
Des demeures Art déco ou Renaissance figées dans le temps, une secrète loge maçonnique reconvertie en scène pour l’art contemporain, une fondation de rêve en lisière d’une forêt ancienne, et la maison d’un couple d’artistes aux sublimes décors Art nouveau : cette sélection éclectique propose de voir Bruxelles autrement.
La salle à manger du musée van Buuren
© Ronny Harnie
Pour explorer l’un des plus beaux joyaux de l’Art déco bruxellois, il faudra vous déchausser et fouler pieds nus les soyeux tapis et sols patinés de la maison van Buuren – un ensemble figé dans le temps depuis sa création en 1928. Cette œuvre d’art totale révèle le goût sûr de ses commanditaires Alice et David van Buuren, inspirés par l’Exposition internationale des arts décoratifs de Paris en 1925. À l’extérieur, les architectes Léon Govaerts et Alexis Van Vaerenbergh s’inscrivent dans l’École d’Amsterdam, faisant la part belle aux briques.
Les intérieurs, tapissés de boiseries en palissandre et sycomore, sont confiés à des stars de l’Art déco telles que la maison Dominique, duo de décorateurs parisiens. Aux pièces raffinées de mobiliers, luminaires, vitraux et faïences s’ajoute une collection éclectique de sculptures et de tableaux : là, le Montparnassien Foujita ; ici, l’entourage de Pieter Brueghel l’Ancien. On a du mal à quitter ces intérieurs chaleureux et feutrés, si ce n’est pour se perdre dans les envoûtants jardins et leur labyrinthe enchanteur !
La maison d’Érasme
© Stefan Tavernier Superficies
« Moi aussi, je voudrais être peint par Dürer (…) mais comment cela pourrait-il se faire ? Il avait commencé ce travail à Bruxelles, au fusain, mais il m’a probablement oublié depuis longtemps… », écrit avec humour celui qui célébrait le voyage et l’amitié, militait pour la paix et l’unité européenne. De mai à octobre 1521, Érasme (1467–1536) séjourne à Anderlecht, aujourd’hui commune de Bruxelles, dans une demeure de chanoine au style gothique. Transformée en musée en 1932, elle permet aux visiteurs de s’immerger dans l’univers de l’humaniste.
Les mobiliers, les œuvres de Hans Holbein, Jérôme Bosch ou Cornelis Metsys, concourent à l’atmosphère studieuse et cossue de ces intérieurs reconstitués. La maison abrite également des livres du XVIe siècle, des éditions princeps – les premières impressions d’une œuvre. Toujours en lien avec l’auteur de l’Éloge de la folie, la bâtisse est entourée d’un jardin des Maladies, composé d’une centaine de plantes médicinales, et d’un jardin Philosophique, dont les parterres sont inspirés de son texte Le Banquet religieux. Le béguinage voisin fait partie de l’ensemble muséal et ouvrira ses portes au public courant 2025.
Entrée de la Loge
Discrète, La Loge se dévoile derrière une intrigante porte noire digne d’un film de David Lynch. Cet espace consacré à l’art contemporain et à l’architecture, avec trois expositions par an et une riche programmation de conférences et de concerts, occupe un ancien temple maçonnique moderniste. Celui-ci fut conçu entre 1934 et 1935 par les architectes Fernand Bodson et Louis van Hooveld pour Le Droit humain, le premier ordre maçonnique mixte en Belgique.
Sa façade sobre rompt avec les références à l’Égypte antique associées jusqu’alors aux temples. À l’intérieur, le plan, dicté par les contraintes d’un terrain irrégulier, joue sur les obliques. De subtiles mosaïques noires incrustent des sols revêtus de terrazzo. On y décerne des symboles maçonniques : l’équerre et le compas, le théorème de Pythagore. Sur le mur est du temple, vaste salle blanche rehaussée d’or, veillent encore des symboles : la Lune, le Soleil, le pentagramme. À partir des années 1970, l’édifice abrite les Archives d’architecture moderne, jusqu’à devenir La Loge en 2012, sous l’impulsion de la curatrice Anne-Claire Schmitz.
Vue de l’exposition « Hollow and Broken, a State of the World » par Gülsün Karamustafa à la Loge
© Lola Pertsowsky
Depuis, des artistes investissent ce sanctuaire épuré et intimiste, n’hésitant pas à jouer avec ses particularités architecturales et ses symboles. Par exemple, en 2022, Katinka Bock a condamné les portes du temple, pour faire observer une projection de photographies à distance, à travers une lucarne. Tandis que jusqu’au 6 avril 2025, l’artiste turque Gülsün Karamustafa installe une pièce sonore troublante derrière un moucharabieh orné de pentagrammes, où se plaçaient aussi des musiciens au temps de l’ancienne loge.
Si vous ne l’avez pas rencontrée à l’aube des années 1980 au générique d’Antenne 2, vous l’avez peut-être croisée sur une affiche, la couverture d’un livre ou d’un magazine : l’œuvre de Jean-Michel Folon (1934–2005), éminemment poétique, se déploie dans un écrin de verdure en lisière de la forêt de Soignes, à 15 km au sud de Bruxelles. En 2000, l’artiste belge choisit la ferme du château de La Hulpe pour accueillir sa fondation, et conserver ses créations et ses archives.
Les œuvres de Jean-Michel Folon dans la ferme du château de la Hulpe
© Fondation Folon, ADAGP, Paris, 2025
Folon a lui-même scénographié ce parcours immersif, un voyage au cœur des mondes oniriques qu’il n’a eu de cesse de dessiner et de peindre. L’occasion aussi de découvrir son travail plus tardif, détournement d’objets et matériaux. Ses créations, bien sûr, mais aussi la lumière tamisée, les jeux de miroirs, le mobilier en bois de cerisier sauvage, et la musique du compositeur Michel Colombier bercent les visiteurs jusqu’à les plonger dans un rêve éveillé. Une expérience voulue par l’artiste, dont on découvre au fil des œuvres les engagements pour les droits humains et la protection de la nature.
La Maison Cauchie : influences internationales allant de la Sécession viennoise aux torii japonais. Á droite, la façade, chefs-d’œuvre de l’Art nouveau
© Maxime Baldewyns
« Par Nous Pour Nous » : c’est l’émouvant et fier message que revendiquent Paul Cauchie (1875–1952) et Caroline Voet (1875–1969) sur la façade de leur maison, édifiée et décorée par leur soin en 1905. Moins connue que les bâtisses signées Victor Horta, elle n’en demeure pas moins l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’Art nouveau, à l’orée du parc du Cinquantenaire. La façade, justement, fait office d’affiche publicitaire à grande échelle des savoir-faire du couple, qui s’est rencontré sur les bancs de l’Académie des beaux-arts de Bruxelles – Caroline Voet est d’ailleurs l’une des premières femmes admises dans l’institution. S’y décline un audacieux décor de sgraffites, technique de grattage d’enduit empruntée à l’Antiquité, où d’élégantes muses aux accents préraphaélites s’épanouissent tout en hauteur.
On convoque des influences internationales allant de la Sécession viennoise à l’École de Glasgow (dans la géométrie des roses notamment), en passant par les torii japonais. Comme bien d’autres trésors de l’Art nouveau, la maison Cauchie a de justesse échappé à la démolition dans les années 1970. C’est à un autre couple, Guy et Léona Dessicy, que l’on doit sa préservation et son importante restauration. Le rez-de-chaussée également orné de sublimes sgraffites se découvre sur réservation et visite guidée menée par des bénévoles passionnés.
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