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Métiers des coulisses

Éclairagiste de musée ou comment révéler “la vérité des œuvres”

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Nulle œuvre ne peut se passer de lumière. Créateurs inventifs autant que techniciens rigoureux, les éclairagistes travaillent quotidiennement à la mise en valeur d’œuvres fragiles, sensibles à la moindre nuance lumineuse, dédiant tous leurs efforts à leur vérité. Un travail tout en subtilité, que nous a expliqué Arnaud Jung, responsable de l’atelier éclairages au Centre Pompidou depuis 2015.
Arnaud Jung utilisant un luxmètre pour l’éclairage d’un tableau de Pierre Bonnard
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Arnaud Jung utilisant un luxmètre pour l’éclairage d’un tableau de Pierre Bonnard, 2023

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© Franck Bohbot pour BeauxArts.com

Un matin d’hiver. Évoluant dans la lumière bleutée d’une journée nuageuse, Arnaud Jung (né en 1970) nous reçoit chez lui, dans le musée dont il connaît par cœur les salles et les entrailles, lui dont l’atelier se trouve au deuxième sous-sol du Centre Pompidou.

La visite commence salle 22, chez Pierre Bonnard, assurément peintre de la lumière. Arnaud Jung commence par nous montrer l’outil indispensable de tout éclairagiste, un luxmètre, qui lui permet de mesurer l’intensité de l’éclairage. En le plaçant devant deux peintures côte à côte, il nous révèle qu’elles ne sont pas éclairées de la même façon, l’appareil affichant pour le Nu de dos à la toilette (1934) 200 lux, et pour le Nu à la baignoire (1931) 130.

Être invisible pour rendre visible

Arnaud Jung, éclairagiste au centre Pompidou, Paris
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Arnaud Jung, éclairagiste au centre Pompidou, Paris, 2023

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© Franck Bohbot pour BeauxArts.com

La nuance est subtile, essentielle, mais surtout absolument invisible à l’œil nu. C’est tout le secret d’un éclairage en matière d’œuvre d’art : s’il est réussi, il ne se remarque pas. Ce n’est que s’il fait briller le vernis, crée des ombres, entrave la lecture qu’il devient visible, et qu’on le remarque. « Un bon éclairage, c’est quelque chose que tu ne vois pas car il ne vient pas en surimpression des œuvres. » Ici, il est à la fois direct et indirect, avec une lampe pointée vers le plafond et un « cadreur » ajusté sur chaque toile (une lampe dont la projection est soigneusement cadrée par des « couteaux » pour n’éclairer que l’œuvre, sans son cadre). Un étage plus bas, l’homme nous emmène chez Tarik Kiswanson, récemment lauréat du prix Marcel Duchamp, qui lui a demandé d’intenses recherches. Là, Arnaud Jung s’est mis au service de sa volonté d’artiste, tâchant de coller à ses exigences, quoique certaines se soient révélées complexes – impossible de se passer d’ombres, par exemple, comme le lui demandait l’artiste. Ils ont finalement choisi ensemble des lampes fluorescentes à la lumière « très diffuse ». L’éclairagiste œuvre donc chaque jour à rester dans l’ombre, à se faire le plus discret possible devant la « vérité des œuvres » et des créateurs.

« C’est la lumière qui m’a guidé. C’est un matériau qui est toujours autour de nous mais qu’on peut sculpter. »

Volubile, amusant, virevoltant, Arnaud Jung affiche pourtant une sacrée personnalité, bâtie en autodidacte absolu. Il nous raconte avoir grandi entre l’est de la France et de multiples voyages, les fonctions militaires de son père lui ayant permis de vivre en Guyane et au Togo avant même d’avoir dix-huit ans. « Le fait de voyager, de rencontrer l’Autre, l’altérité, ce n’est pas anodin. J’ai le sentiment de naviguer à vue depuis toujours, en restant ouvert sur le monde. » De retour à Charleville-Mézières, il passe son temps dans les soirées étudiantes de l’Institut international de la Marionnette ; c’est ainsi que, sans y être élève, il pénètre un peu par hasard le monde de la scène et des arts vivants.

Arnaud Jung devant une toile de Joan Miró au centre Pompidou
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Arnaud Jung devant une toile de Joan Miró au centre Pompidou, 2023

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© Franck Bohbot pour BeauxArts.com

C’est pour aider un copain qu’il se fait pour la première fois éclairagiste, œuvrant sur un spectacle de danse. « L’école, je m’en fichais complètement. C’est la lumière qui m’a guidé. C’est un matériau qui est toujours autour de nous mais qu’on peut sculpter, dont on peut changer la nature, avec lequel on peut créer des couleurs, des directions… » Arnaud Jung débarque à Paris avec son bagou, et commence à démarcher les théâtres. Il rencontre Jean-Claude Espardeilla, régisseur et éclairagiste au théâtre Sorano de Vincennes, et apprend le métier auprès de lui.

« L’époque était plus simple. Ma formation a plutôt été de l’ordre du compagnonnage. Jean-Claude m’a pris sous son aile ; j’ai commencé par la base, les projecteurs, les filtres, comment répondre à la demande d’un metteur en scène, comment éclairer un comédien. » Puis il reste deux ans au théâtre Trévise, « une autre école encore », où il enchaîne les semaines de 70 heures à éclairer des one-man-shows et des scènes ouvertes d’humoristes.

Le luxmètre effleure la toile de Pierre Bonnard
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Le luxmètre effleure la toile de Pierre Bonnard, 2023

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© Franck Bohbot pour BeauxArts.com

« On n’avait pas d’argent. Mais faire avec peu de moyens force à aller à l’essentiel, et à toucher à tout. » Petit à petit, les rencontres s’enchaînent, jusqu’à celle des metteurs en scène Irina Brook, fille de Peter Brook, et Dan Jemmett. Là, Arnaud Jung change de sphère et se met à travailler avec les plus grands, à la Comédie-Française, au théâtre des Champs-Élysées. De technicien, il passe à créateur.

Créer des lumières, c’est créer des images

La peinture l’habite. « À chaque fois que j’abordais un nouveau spectacle, je faisais une iconographie. » Par exemple, en convoquant l’atmosphère lumineuse d’une toile d’Edward Hopper pour un spectacle d’Anne Kessler. Il lit énormément sur la couleur et sa science si délicate, si précise aussi. Il collabore avec quelques musées, comme le musée de l’Air et de l’Espace, celui de l’Assistance publique. Jusqu’à la rétrospective du Centre Pompidou consacrée à Martial Raysse, en 2014, sur laquelle il travaille en indépendant et qui lui donne envie de postuler pour un contrat fixe en 2015.

Une boîte à filtres transparents
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Une boîte à filtres transparents, 2023

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© Franck Bohbot pour BeauxArts.com

« Le concept le plus important de l’éclairage muséal : la température de couleur. »

Depuis, les défis se multiplient. Comme celui de Christian Boltanski, qui lui demande un éclairage aux sources de lumière invisibles : impossible ! Mais « on a fait un travail en petites touches, tout a été hyper léché. » Ou celui d’Anselm Kiefer, qui l’invite à venir le voir dans son atelier, pour en reproduire l’exacte lumière zénithale dans les salles du Centre Pompidou. D’ailleurs, Arnaud Jung explique prendre volontiers en compte le contexte de création d’une œuvre. « Si tu veux éclairer un Vermeer qui a été peint à la bougie, tu ne vas pas l’éclairer avec une lumière froide ! »

Une formation désormais disponible

Ce qui nous introduit au concept le plus important de l’éclairage muséal : la température de couleur. Exprimée en degrés Kelvin, plus celle-ci est basse, plus la lumière est chaude, orangée ; à l’inverse, plus celle-ci est haute, plus la lumière est froide, bleutée. « La flamme d’une bougie, c’est 1 800 degrés Kelvin. Un jour d’hiver comme aujourd’hui, avec une lumière bleutée, c’est 10 000. »

Arnaud Jung fait de grandes tournées dans les salles du musée, pour vérifier les lampes, les filtres
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Arnaud Jung fait de grandes tournées dans les salles du musée, pour vérifier les lampes, les filtres, 2023

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© Franck Bohbot pour BeauxArts.com

Quant à ses semaines, elles se divisent en deux rythmes différents. En « exploitation », Arnaud fait une grande tournée des salles du musée, pour vérifier les lampes, les filtres ; il se prépare également aux événements futurs (en ce moment, la grande rétrospective dédiée à Constantin Brancusi à partir du mois de mars). En « montage », d’une durée de trois semaines en général, les journées sont plus intenses, et concentrées sur les éclairages d’une seule exposition temporaire. Des instructions lui sont données (dans l’ordre) par l’artiste, le commissaire et le scénographe ; il nous montre ainsi un document où sont indiquées des intentions salle par salle, pistes qu’il va tâcher de prendre en compte, de rendre possible ou de tempérer.

Avant de nous quitter, l’autodidacte qui s’est formé sur le tas tient à rappeler qu’aujourd’hui, et depuis peu de temps, il est possible d’apprendre les fondamentaux de l’éclairage d’expositions au Centre national de formation professionnelle aux techniques du spectacle (CFPTS) de Bagnolet. Avis aux amateurs, qui auraient envie de passer leurs journées à parler de lumière et de couleurs, en côtoyant comme des amies les œuvres des plus grands…

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Centre Georges Pompidou

Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 22 h
Nocturne le jeudi jusqu’à 23 h (uniquement pour les expositions temporaires du niveau 6)

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