La chronique de Louvre-Ravioli

« L’Arc de triomphe et le Théâtre d’Orange » d’Hubert Robert : quand la Mémoire façonne l’Histoire

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1787 : la mode des ruines antiques bat son plein. Le champion français du genre, Hubert Robert, livre sur commande des vues fantaisistes des monuments d’Orange, vestiges d’une Gaule romaine fantasmée. Devant la monumentale marche de l’Histoire, triomphante ou déplorable, le tout petit peuple de Robert se balade… Avec son regard libre et curieux, Louvre-Ravioli aka François Bénard enquête chaque mois pour Beaux Arts sur un chef-d’œuvre de la peinture.
Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange
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Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange, 1787

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Huile sur toile • 242 x 242 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Mais où sont donc croqués ces vestiges ? À Angkor Vat ? À Chichén Itzá ? Certainement pas. Un peu partout, des morceaux de colonnes, des bouts de linteaux. Certains édifices tiennent encore debout. Au loin, à gauche, on croit deviner un palais. Devant cette façade massive se dresse un mausolée. Sur la droite, un petit arc de triomphe s’est retourné vers les montagnes. On serait plutôt donc en terre romaine, répandue en ruines latines.

En plein centre, un impressionnant édifice structure l’ensemble. Là encore, un arc de triomphe, mais plus difficile à reconnaître : ses trois baies plongées dans l’ombre sont rétrécies par une vue de trois quarts. Le premier coup d’œil imaginait plutôt un ouvrage proche de la vieille tour du cimetière de Nuenen peint un siècle plus tard par Vincent van Gogh.

À gauche, « Le Vieux clocher de Nuenen » de Vincent van Gogh, mai-juin 1885. À droite détail de « L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange » d’Hubert Robert, 1787
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À gauche, « Le Vieux clocher de Nuenen » de Vincent van Gogh, mai-juin 1885. À droite détail de « L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange » d’Hubert Robert, 1787

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Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam. Coll. musée du Louvre, Paris

Ceci dit, la ruine monumentale est plus sereine, moins tourmentée, sans corbeaux. Une lumière douce révèle sa masse harmonieuse et ses colonnes corinthiennes élèvent l’ensemble. La paroi exposée au soleil présente des trophées militaires surplombant des ennemis vaincus. Les têtes sont baissées, les mains attachées. On devine une époque où les César rentraient à la maison en plastronnant sous la porta triumphalis. Depuis, de l’eau a coulé, les lauriers ont séché.

Autour du géant édifice, un tout petit peuple vit sa vie. Sur la gauche, près du lointain palais, un homme promène son chien, deux autres devisent face au mausolée. Au pied du monolithe, une troupe écoute un causeur public. Peut-être un dramaturge, un prosélyte ou un guide touristique.

Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange (détails)
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Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange (détails), 1787

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Huile sur toile • 242 × 242 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

En plein speech, il pointe du doigt un soldat légèrement en retrait, adossé à la pierre. Devant eux, au premier plan, trois militaires discutent près d’un bout de linteau transformé en comptoir. Après Les Bergers d’Arcadie, voici Les Soldats de la Cité perdue – pensifs, mélancoliques. Celui qui porte casque et épée s’est accoudé au bloc pour mieux écouter son frère d’armes juché sur un piédestal brisé. Entre eux, un troisième larron, tête penchée, semble loin de tout.

Au milieu du premier plan, une mère s’est assise à même le sol, avec ses deux petits. Adossée à un trio de marbres étalés comme des dominos, elle enlace son aîné et nourrit le plus petit. Détail cocasse : les blocs qui lui servent de dossier sont ornés de reliefs, l’un d’eux présente un enfant jouant de la flûte. Plus loin, un vieil homme plongé dans la pénombre du monolithe se retourne vers nous, en appui sur sa canne. Devant lui, en contrebas, des hommes papotent dans une faille. Enfoncés à mi-corps, ils font penser à des fossoyeurs ou des pseudo-vers de terre.

Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange (détails)
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Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange (détails), 1787

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Huile sur toile • 242 × 242 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Au loin, sur la droite, une paire de chevaux richement harnachés franchit l’arc de triomphe. L’attelage est proche du corbillard. Ils semblent revenir des paysages bleus, là où une chaîne de montagnes s’érode, s’évapore dans le ciel. En levant les yeux, l’azur vire au très pâle. Cette brume matinale qui s’étire haut dans le tableau, fait ressortir le bloc monumental – cette autre montagne.

Hubert des ruines

« Nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. »

Diderot

Au XVIIIe siècle, l’Europe redécouvre Paestum, Pompéi et tutti quanti. Les ruines antiques sont à la mode. Les arts plongent dans ce glorieux passé, dans l’expression de cette perfection détruite puis oubliée. Dans les parcs, à Paris, on commande des ruines, toutes neuves. Le sujet fascine Hubert Robert (1733–1808), depuis ses débuts. En 1754, l’artiste de 21 ans file à Rome pour se former, étudier l’antique et l’architecture. Il y restera 10 ans.

À gauche, « Ruines romaines avec un prédicateur » de Giovanni Paolo Pannini , XVIII<sup>e</sup> siècle. À droite, « L’Arc de Titus » de Piranèse, vers 1760
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À gauche, « Ruines romaines avec un prédicateur » de Giovanni Paolo Pannini , XVIIIe siècle. À droite, « L’Arc de Titus » de Piranèse, vers 1760

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Coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York

Là-bas, Robert rencontre deux grands faiseurs de ruines. Giovanni Paolo Panini d’abord, peintre et scénographe, qui dresse des décors sur les planches du théâtre. Giovanni Battista Piranesi, dit Piranèse, ensuite, graveur et archéologue, qui tire des fils sur les champs de fouille. Les ruines de ces deux-là l’inspirent. Le premier y met du baroque, ses figures drapées déclament parmi les pierres. Le second est plus grave, ses failles obscures inquiètent. Robert piochera dans tout ça pour élaborer son style, à la fois léger et profond, jamais écrasant, toujours charmant.

À son retour à Paris, Hubert des ruines intègre l’Académie et participe au salon de 1767. Ses vues sont déjà célèbres. Diderot commente notamment Ruine d’un arc de triomphe et autres monuments (1767) : « Nous attachons nos regards sur les débris d’un arc de triomphe, d’un portique, d’un temple, d’un palais, et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. À l’instant, la solitude et le silence règnent autour de nous. »

Le philosophe et critique d’art insiste sur la solitude. D’ailleurs, il n’aime pas les petits personnages de Robert. Il faut croire que chez le peintre, la poétique des ruines se vit à plusieurs. Toujours, son petit peuple cohabite harmonieusement parmi les décombres, sans jamais paraître ruiné. En écho, certains verront les vieilles Athéniennes d’Henri Cartier-Bresson photographiées en 1953, passant sous les sculptures de caryatides.

À gauche, « Caprice architectural avec des monuments de Nîmes » huile sur toile par Hubert Robert, 1788. À droite, « Athènes, Frèce », photographie de Henri Cartier-Bresson, 1953
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À gauche, « Caprice architectural avec des monuments de Nîmes » huile sur toile par Hubert Robert, 1788. À droite, « Athènes, Frèce », photographie de Henri Cartier-Bresson, 1953

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© Christie’s. © Magnum Photos

Au salon de 1785, Robert a présenté Réunion des plus célèbres monuments antiques de la France pour le grand duc de Russie. Ce caprice architectural réunit dans un même cadre différents vestiges gallo-romain du sud de la France. Gros succès. L’année suivante, les Monuments du roi commandent à l’artiste (54 ans, dont 33 ans de ruines au bout du pinceau) une série de tableaux sur le même sujet.

Au programme, quatre grands formats carrés alignant des ruines célèbres : l’Arc de triomphe et le Théâtre d’Orange ; l’Intérieur du Temple de Diane à Nîmes ; le Pont du Gard ; la Maison Carrée, les Arènes et la Tour Magne à Nîmes. Cette série, qui doit décorer le château de Fontainebleau, distingue deux ensembles. D’un côté, les monuments isolés que sont le Pont du Gard et le Temple de Diane. De l’autre, les assemblages fantaisistes de ruines avec les vues d’Orange et de Nîmes.

Bienvenue à Saint-Rémy d’Orange

La visite guidée du mashup de Saint-Rémy d’Orange ne prendra qu’une minute. Au fond à gauche du tableau, vous voyez le mur extérieur du théâtre antique d’Orange construit sous le règne d’Auguste. « La plus belle muraille de mon royaume », s’exclama Louis XIV face à cette enceinte de 104 mètres de long. Juste devant (à 50 kilomètres dans la réalité), c’est le mausolée de Glanum situé à Saint-Rémy-de-Provence.

Hubert Robert, À gauche, « Intérieur du Temple de Diane à Nîmes ». À droite, « Le Pont du Gard »
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Hubert Robert, À gauche, « Intérieur du Temple de Diane à Nîmes ». À droite, « Le Pont du Gard », 1786

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Huiles sur toile • Coll. musée du Louvre, Paris

Ce monument, érigé en l’an 30 av. J.-C., rend hommage à des Gaulois ayant gagné la citoyenneté romaine par leurs loyaux services à la légion. Au fond, sur votre droite (face aux Alpilles ?), c’est l’arc de triomphe de Glanum (à 10 mètres du mausolée dans la vraie vie). Enfin, plein centre : l’arc de triomphe d’Orange. Immanquable. Édifié vers l’an 25, il commémore les victoires de Tibère face aux soldats de Sacrovir. Ce chef gaulois accablé par les impôts s’était insurgé contre le fisc romain. Les esclaves enchaînés sous les trophées sont d’ailleurs ses guerriers.

Le passage du temps

La ruine fige un instant. Devant ses miettes, les passants s’interrogent.

Certains s’étonneront de découvrir une commande officielle célébrant les défaites de « nos ancêtres les Gaulois ». Mais avant le roman national du XIXe siècle pro-Vercingétorix, le XVIIIe siècle d’Hubert Robert revendique l’héritage romain. Au gré des époques, des modes et des gouvernances, la Mémoire sélectionne. Pour tisser son Histoire, elle éteint des dossiers, en rallume d’autres.

Finalement, les muses Clio et Mnémosyne dansent en permanence sur le fil du temps et sur le fil de frontières toujours changeantes. Mais la ruine, elle, fige un instant. Devant ses miettes, les passants s’interrogent. Au menu des possibles réflexions : quel est l’intérêt de combats qui seront fatalement oubliés ? À quoi bon les trompettes d’une renommée qui finira en sourdine ? Le prédicateur de Robert tourné vers le soldat lancerait-il le débat ? Peut-être que le sujet traverse aussi les trois soldats mélancoliques du premier plan. Chacun verra…

Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange (détails)
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Hubert Robert, L’Arc de triomphe et le théâtre d’Orange (détails), 1787

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Huile sur toile • 242 × 242 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Devant la monumentale marche de l’Histoire, triomphante ou déplorable, le tout petit peuple de Robert se balade – comme une signature du peintre et de sa bonhomie. Des nains sur l’épaule des géants, comme nous autres, si petits face aux ruines.

Chez Robert, la cohabitation est douce entre les contemporains et leurs vestiges, entre le présent et le passé. Tout disparaît, c’est entendu. Et tout réapparaît, c’est évident. Y a qu’à voir ce vieil homme, les fossoyeurs, le corbillard. Y a qu’à voir les enfants de la maman au premier plan. Des saynètes anecdotiques sans doute, au regard de l’édifice géant dont les arêtes effritées amorcent une pointe proche de l’aiguille d’un cadran solaire. Avec ses jeux d’ombres et de lumière, l’arc de Robert nous donne l’heure, pour un temps. Si les armées de César ne défilent plus là-dessous, le souverain Chronos et son contingent de sable n’arrêteront jamais de lui couler dessus.

Retrouvez dans l’Encyclo : Hubert Robert

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