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Bill Pallot, dans son appartement parisien, posant devant l’entrée de sa salle de bains, surveillée par des masques d’animaux réalisés en mosaïque de têtes d’allumettes, spécialité de l’artiste écossais David Mach, avril 2008
© Marc Domage pour BeauxArts Magazine
On le surnomme « le Père La Chaise ». Ceux qui ont lu Balzac trouveront ce sobriquet particulièrement bien senti en apprenant que ce fabriquant de faux sièges dit par ailleurs s’identifier au personnage de Rastignac – cet ambitieux sans scrupules qui, du haut de la colline du cimetière du Père-Lachaise, se lance le défi de conquérir Paris !
Si tout, dans cette affaire, est digne d’un roman, rien ne l’est autant que son personnage principal. Georges Boris (dit « Bill ») Pallot a d’abord une allure sortie tout droit des pages de la Comédie Humaine : cheveux mi-longs, petites lunettes rondes sur le nez, cravate précieuse, costume trois-pièces au gilet boutonné d’un autre siècle, auquel il ne manque plus que la montre à gousset. Paradant avec un sourire conquérant, le dandy aux yeux bleus pose sur de nombreuses photographies en compagnie de belles dames et de personnalités du monde de l’art. De salles d’expositions d’art contemporain en salons chargés de dorures, cet expert connu et respecté était de tous les événements mondains : il faisait partie des meubles.
Son ascension a été aussi fulgurante que sa chute. Le surdoué n’a que 23 ans lorsqu’il publie un ouvrage de référence mondial, L’Art du siège au XVIIIe siècle en France (1730–1775) (1987, ACR-Gismondi Éditeurs), préfacé par le couturier Karl Lagerfeld en personne, qui tirera plus tard son portrait. À 33 ans seulement, il est fait chevalier des Arts et des Lettres sous les ors du Louvre.
Pour réussir cet exploit, ce fils d’antiquaires bourguignons a combiné talent et roublardise. Après des études d’art et lettres classiques à Lyon, puis un doctorat d’histoire de l’art à la Sorbonne, il choisit, malin, de se spécialiser dans un domaine alors dépourvu d’experts : celui des sièges XVIIIe – un siècle dont raffolent certains grands collectionneurs fortunés, dont Lagerfeld et Maryvonne Pinault (épouse du milliardaire François Pinault), qu’il conseillera tous les deux.
« Ce que j’aime avant tout, c’est la patine. Rien ne peut égaler le passage du chiffon depuis un siècle d’une femme de ménage. »
Sa personnalité et son humour font le reste. Les mois qui précèdent la publication de son livre, en 1987, il entre à la galerie Didier Aaron, qui le considère comme son fils spirituel, au point de lui donner la place convoitée par son fils biologique. Sa jeunesse surprend, mais l’engouement du galeriste pour son protégé l’installe dans le milieu. Dès ses premiers salaires, Bill Pallot croque la vie parisienne à pleines dents : il sort chez Castel, s’habille en Kenzo et Yamamoto, se fait faire des costumes sur mesure, conduit une Porsche décorée par Victor Vasarely, dîne plusieurs fois par semaine à l’Hôtel Costes et se régale à la Maison du caviar.
Salon de Bill Pallot à Paris, avril 2008
© Marc Domage pour BeauxArts Magazine
Rien n’est trop beau, trop grand ou trop spécial pour Bill Pallot, qui est aussi un collectionneur compulsif. En 2008, il ouvre les portes de son antre à Beaux Arts Magazine, puis au Figaro, en 2013, pour une série d’articles consacrée aux « étonnants collectionneurs ». Le quotidien le décrit comme « une sorte de cousin Pons, aussi attendrissant qu’inquiétant ». Dans ces reportages, le passionné dévoile sa morbide collection de 140 têtes de mort (la plus grande de France, comprenant des têtes réduites par des Indiens Jivaros), ses masques nô et son salon aux murs rouges surchargé de couleurs vives et d’objets hétéroclites : siège-squelette, chaises XVIIIe tapissées de soie vert vif, tête de crocodile vaudou, tableau de Basquiat, manteau de cheminée en forme de bouche de démon hurlante, armure de samouraï…
Bill Pallot posant dans son salon à Paris, avril 2008
© Marc Domage pour BeauxArts Magazine
« Ce que j’aime avant tout, c’est la patine. Rien ne peut égaler le passage du chiffon depuis un siècle d’une femme de ménage » lance-t-il bourgeoisement au journaliste. Le chiffon n’avait en revanche pas poli depuis aussi longtemps les meubles qui lui ont valu son arrestation. Le 7 juin 2016, stupeur : Bill Pallot est placé en garde à vue. L’heure est grave. L’expert est soupçonné de « blanchiment aggravé, escroquerie en bande organisée et recel ». Rapidement, il avoue avoir fait fabriquer des faux sièges, dont certains ont terminé au château de Versailles. Pour la « beauté du geste », assure-t-il, pas par appât du gain !
À la maison d’arrêt d’Osny, où il va rester quatre mois en détention préventive, son costume trois-pièces détonne. « Eh M’sieur, on vous a serré à la sortie d’un mariage ? » lui lance un détenu. Le ponte déchu s’adapte. « J’ai décidé de vivre ça comme une expérience. J’ai choisi de tout faire, promenade, atelier. J’ai rencontré un genre de personnes que je n’avais jamais croisées de ma vie » raconte-t-il à Paris Match.
Bill Pallot n’aurait sans doute pas été arrêté sans l’imprudence de son complice. En février 2014, Tracfin, le service de renseignement financier de Bercy, est alerté par des achats suspects : une maison à Sarcelles et cinq appartements au Portugal par un simple chauffeur de maison de vente. L’enquête révèle que ce dernier agissait en réalité pour le compte d’un ébéniste très réputé du faubourg Saint-Antoine, meilleur ouvrier de France, à qui le château de Versailles a commandé la reconstitution du lit de Louis XVI : Bruno Desnoues. Chez qui sont saisis plus de 200 000 euros en liquide, et qui avoue vite sa combine élaborée avec Bill Pallot…
Bruno Desnoues travaillant sur la reconstitution du cadre de porte de Milord Saint Albin, octobre 2000
© Erik Sampers / Gamma-Rapho
Leur plus haut fait d’armes : avoir réussi à faire classer trésor national une fausse paire de chaises soi-disant réalisées pour le salon de musique de Marie-Antoinette.
Le plus grand expert et l’un des plus grands artisans du secteur : il fallait ce tandem de choc pour réussir l’une des plus grosses affaires d’escroquerie ayant jamais secoué le monde feutré des antiquaires. Cerveau du duo, Pallot se base sur sa fine connaissance des documents d’époque, qui lui permettent d’identifier des meubles ayant vraiment existé, mais dont la localisation reste inconnue. L’escroc peut alors les faire apparaître grâce à la main habile de son exécutant, qui transforme par le biais de « restaurations » des objets sans grande valeur en précieux artefacts d’époque !
Les deux hommes fabriquent ainsi toutes sortes de faux sièges (qui sont ensuite authentifiés par Pallot et vendus directement ou par le biais d’intermédiaires) sur lesquels se seraient posés d’illustres séants. Parmi eux, une paire de chaises censées avoir appartenu à la comtesse du Barry (maîtresse de Louis XV), acquises 1,68 millions d’euros par le château de Versailles via la respectée galerie Kraemer. Un meuble dont la fabrication n’avait en réalité coûté que 50 000 euros.
Chaise du Belvédère au Petit Trianon
Photo Starus
Leur plus haut fait d’armes : avoir réussi à faire classer trésor national une fausse paire de chaises soi-disant réalisées par le maître ébéniste François II Foliot pour le pavillon du Belvédère, salon de musique de Marie-Antoinette situé dans les jardins du Petit Trianon. Estampille, documentation retraçant leur histoire, tout y est. En 2013, la Commission consultative des trésors nationaux, louant « l’extrême qualité et finesse du décor sculpté », « caractéristiques des productions de Foliot », et « la virtuosité du sculpteur », décide que les deux meubles présentent « un intérêt majeur pour le patrimoine national ».
Le Sheikh Abdullah bin Nasser bin Khalifa al-Thani en 2013
© Karim Jaafar / Afp
La galerie Kraemer en demande 4 millions d’euros. Elle ne réussit pas à les vendre au château de Versailles, qui regrette de ne pas avoir les moyens de les acquérir, mais trouve finalement un autre acheteur pour 2 millions : Hamad bin-Abdullah Al-Thani, cousin de l’émir du Qatar, qui exposera sa collection d’art à l’hôtel de la Marine en 2020. Mais ce prestigieux client a finalement des doutes et missionne un expert. La galerie le rembourse discrètement…
Laurent Kraemer, interpellé par l’OCBC en juin 2016 en même temps que Bill Pallot, jure que sa galerie n’a « jamais acheté ou vendu de meubles dont elle aurait douté de l’authenticité ». D’autres antiquaires et experts de renom, la maison de vente Sotheby’s, la galerie Aaron, le grand collectionneur Hubert Guerrand-Hermès (décédé en 2016), le château de Versailles : tous, semble-t-il, n’y ont vu que du feu dans ces escroqueries dont le montant total est estimé par la police à 12 millions d’euros minimum !
Charles Hooreman, dans l’hôtel particulier parisien qui lui sert d’appartement et de galerie, 2017
© Baptiste Giroudon / Paris Match / Scoop
Dès 2012, l’antiquaire Charles Hooreman, ancien élève de Bill Pallot à la Sorbonne, avait tiré sans succès la sonnette d’alarme. Ayant découvert à la galerie Aaron une paire de tabourets pliants supposé de Foliot, mais qu’il identifie comme faux, le quarantenaire confronte Bill Pallot, qui, dit-il, le « baratine avec un aplomb incroyable ». Trois mois plus tard, il apprend que les deux meubles ont été achetés 380 000 euros par Versailles… Et donc avec l’argent public. Choqué, il adresse un mail à plusieurs conservateurs du château, mais ses messages ne sont pas pris au sérieux. Bill Pallot était le grand expert, alors qu’Hooreman n’était pas connu, arguera plus tard la directrice du château de l’époque, Béatrix Saule. Hooreman, lui, reste persuadé que l’institution a simplement voulu éviter le scandale.
« C’est un gentleman cambrioleur, un Arsène Lupin que tout le monde admire… »
Me Emmanuel Pierrat
Au procès, Bill Pallot fait le show. « On s’est dit qu’on allait faire ça par jeu, pour voir si le marché de l’art voyait ou ne voyait pas […]. C’est passé comme une lettre à la poste » se gargarise-t-il à la barre, avant de se lancer dans un cours magistral sur l’art de fabriquer de bons faux. « Il n’a pas fait ça pour l’argent, mais parce qu’il s’ennuyait, par défi intellectuel. C’est un gentleman cambrioleur, un Arsène Lupin que tout le monde admire » s’enflamme son avocat, Emmanuel Pierrat. « Il devait être très fier d’avoir eu Versailles, et de montrer que les conservateurs du moment n’étaient peut-être pas à la hauteur. S’il avait agi juste pour l’argent, il n’aurait vendu qu’à des étrangers » analyse également dans le magazine GQ le décorateur François Joseph Graf, qui avait acquis les chaises du Belvédère pour Al-Thani.
Bruno Desnoues travaillant sur la reconstitution du cadre de porte de Milord Saint Albin, octobre 2000
© Erik Sampers / Gamma-Rapho
Alors âgé de 69 ans, l’ébéniste Desnoues, lui aussi, assure n’avoir agi que par « plaisir de travailler, de faire des belles choses ». « Quand je suis arrivé il y a quarante ans dans le faubourg Saint-Antoine, c’étaient des copies, des copies, des copies. Ce genre de chaises, on en faisait toute la journée » ajoute-t-il pour se dédouaner.
Mais ces justifications d’escrocs en col blanc en irritent plus d’un. À commencer par Frédéric Castaing, président de la Compagnie nationale des experts (CNE), qui s’est porté partie civile. Car s’il y a eu « jeu », ce dernier a fait des victimes, écorné ou détruit des réputations, volé le contribuable, souillé le prestige du patrimoine français ! Arrangements en douce, négligence, fraude fiscale, autorité démesurée de certains experts…
L’affaire aura révélé la part peu reluisante des coulisses du marché de l’art et du commerce d’antiquités, éclaboussant tout un milieu. Sans parler de l’argument du désintéressement financier, qui peine à convaincre. Ainsi, il est révélé en 2017 dans le journal Le Monde que Bill Pallot possédait un compte en Suisse et une société-écran au Panama afin de mettre à l’abri et blanchir l’argent de ses arnaques…
Bill Pallot, surnommé « Père Lachaise », jugé pour escroquerie dans le monde des antiquaires, devant le tribunal de Pontoise, avril 2025
© Franck Dejardin / PsNewZ / Bestimage
Le 11 juin 2025, le « Père La Chaise », désormais âgé de 61 ans, est finalement condamné par le tribunal correctionnel de Pontoise, ainsi que son complice Bruno Desnoues, pour avoir fabriqué de toutes pièces et vendu sept sièges estampillés Louis Delanois, Georges Jacob, Jean-Baptiste-Claude Sené et Nicolas-Quinibert Foliot.
Verdict : quatre ans de prison avec sursis, dont quatre mois ferme (déjà purgés en détention préventive) pour Pallot ; trois ans avec sursis dont quatre mois ferme pour Desnoues, ainsi que des amendes respectives de 200 000 et 100 000 euros, auxquelles s’ajoutent des dommages et intérêts à verser aux victimes : 150 000 euros au château de Versailles, 420 000 euros à Sotheby’s, 530 000 euros à la famille Guerrand-Hermès… Soit l’équivalent de ce que ces faux sièges leur auraient rapporté : 1,41 millions d’euros. Un jugement « financièrement un peu dur » se plaint Pallot.
L’établissement public de Versailles, lui, a été jugé partiellement responsable pour ne pas s’être suffisamment renseigné, et avoir ignoré les mises en garde d’Hooreman. La galerie Kraemer et son représentant Laurent Kraemer sont en revanche relaxés, aucune intention de tromper n’ayant pu être prouvée.
« Quelqu’un qui connaît bien les faux, il connaît bien les vrais aussi… »
Bill Pallot
De son côté, Bill Pallot semble indestructible. Lui qui paradait déjà avec assurance sur les stands de la Fiac et dans les salles de Drouot dès sa sortie de prison, et a réussi à négocier financièrement son départ de la galerie Aaron, se voit déjà continuer à travailler dans le marché de l’art… Voire même poursuivre une activité dans le secteur du siège XVIIIe. « Quelqu’un qui connaît bien les faux, il connaît bien les vrais aussi… » glissait-il avec toupet en 2017. Sa condamnation va-t-elle refroidir quelque peu ses ambitions ? Pas si sûr, car pour un Rastignac, tout défi est bon à prendre…
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