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Michelangelo Pistoletto, Venere degli stracci [Vénus aux chiffons], 1967
reproduction de Vénus classique en ciment recouvert de mica, chiffons • 130 x 40 x 45 cm • Pinault Collection / Courtesy Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea / Photo Paolo Pellion di Persano
Ce qui les unissait, c’était « une expression libre, liée à la contingence, à l’événement, au présent. » Ainsi le critique d’art Germano Celant définissait-il la matrice de l’arte povera. Le seul trait d’union, peut-être, à ce groupe libre et libertaire qui enflamma la scène artistique italienne à partir des années 1960. Rapprocher l’art et la vie, telle était l’obsession de cette petite vingtaine d’artistes aux œuvres si diverses et si singulières. Jamais ils ne se sont réunis sous un manifeste, encore moins derrière un dogme.
« Le terme ‘arte povera’ a été inventé par Germano Celant, décédé en 2020 pendant la pandémie de Covid et auquel, d’une certaine façon, cette exposition rend hommage. Mais plutôt qu’une école, il s’agissait d’une vague association d’amis qui partageaient convictions et pratiques », rappelle Carolyn Christov- Bakargiev, éminente spécialiste du mouvement et commissaire de l’immense exposition qui en réveille la mémoire, cet automne, à la Bourse de Commerce.
Photo de groupe lors de l’exposition « Arte Povera Im-Spazio », à Gênes en 1967. De gauche à droite, debout : Grazia Austoni, Germano Celant, Mario Ceroli, Pino Pascali, Marcella Marchese, Cesare Tacchi, Emilio Prini ; en bas : Umberto Bignardi, Francesco Masnata, Renato Mambor, Jannis Kounellis (derrière), Eliseo Mattiacci, Nicola Trentalance.
© Archivio La Bertesca, Gênes
Elle a resserré sa sélection sur 13 de ces maestri, et il faut les citer tous, tant chacun est infiniment singulier : voilà ainsi à nouveau réunis, comme dans le Turin et la Rome qui les ont vus grandir, Giovanni Anselmo, Alighiero Boetti, Pier Paolo Calzolari, Luciano Fabro, Jannis Kounellis, Giulio Paolini, Pino Pascali, Giuseppe Penone, Michelangelo Pistoletto, Emilio Prini, Gilberto Zorio, Mario Merz et, seule femme du mouvement, l’épouse de ce dernier, Marisa Merz.
Cette amitié, ce désir de tout renverser aussi, voilà sans doute le seul lien persistant entre l’autoportrait en arroseur arrosé de Boetti, les natures mortes figées dans la glace de Calzolari, les écritures de feu de Kounellis. Terre, salade, pommes de terre, eau et charbon, arbres et corps vivants, ils se saisissent de tout ce qu’offre la nature autant que des artifices de la ville, néon, acier, plomb, ampoules, pour réinventer le monde. « Dans le contexte de l’industrialisation de l’Italie et de la domination de la scène artistique américaine, l’enjeu est alors d’inventer un nouveau rapport au monde, à rebours des forces déshumanisantes du consumérisme, tout en reprenant ‘possession de la réalité’ selon l’expression de Celant », rappelle Emma Lavigne, directrice de la Pinault Collection, à l’initiative de l’exposition.
Jannis Kounellis, Senza titolo [Sans titre], 1969–2012, fer, flammes, 25 × 105 × 11 cm.
Tracé par les flammes, le nom de cet artiste d’origine grecque installé à Rome dès les années 1950 fait écho aux révolutions en cours à la fin des sixties.
fer, flammes • 25 × 105 × 11 cm • Coll. Pinault Collection • © Pinault Collection / © Adagp, Paris 2024
« La pauvreté d’un matériau, pour l’arte povera, ce n’est pas l’idée que c’est forcément du caoutchouc ou du charbon, c’est plutôt l’idée que l’essentiel est lié au geste. »
Diane Dufour
Faire empreinte du réel, s’en emparer des deux mains, renouer avec le geste… Ces ambitions, modestes mais existentielles, traversent leurs oeuvres qui clament la prééminence du geste du créateur sur l’objet fini. Ainsi ont-ils transformé l’histoire de l’art occidental, élargissant la définition même de la création, portés par le contexte politique mouvementé des années 1960. Durant cette décennie, sont nés les concepts esthétiques d’action, d’attitude, d’expérience… que ces anarchistes de cœur (plutôt qu’attirés par le marxisme) porteront à incandescence.
L’exposition du Jeu de Paume, « Renverser ses yeux », le soulignait en 2022, rappelant notamment l’impact du philosophe américain John Dewey, auteur de l’Art comme expérience, traduit en italien en 1951. « Il connaît un fort retentissement dans les milieux artistiques, définit l’expérience comme le résultat de l’interaction de l’artiste avec son environnement, son milieu, à la fois action et conséquence de cette action, précisait alors l’exposition. Dans un contexte politique et social italien extrêmement troublé, marqué par des grèves et par le mouvement étudiant puis, dans les années 1970, par la violence politique, des artistes investissent la ville. »
Guiseppe Penone, Idee di pietra [Idées de pierre], 2010
Cette sculpture magistrale ouvre l’exposition dès le parvis de la Bourse de Commerce. L’arbre, la pierre, le ciel… Giuseppe Penone a réalisé plusieurs digressions autour de ce motif, dont la toute première, minuscule, est dévoilée en écho au coeur de la Rotonde.
bronze, pierres de rivière • 1000 × 520 × 540 cm. • Coll. Pinault • © Pinault Collection / Photo Photo Romain Laprade / © Adagp, Paris 2024
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la boule de journaux poussée sous les arcades de Turin par Michelangelo Pistoletto, devenue l’une des pièces iconiques du mouvement. « La pauvreté d’un matériau, pour l’arte povera, ce n’est pas l’idée que c’est forcément du caoutchouc ou du charbon, c’est plutôt l’idée que l’essentiel est lié au geste, c’est-à-dire qu’il faut faire un geste qui guide, qui encapsule énormément d’intentions, d’émotions ou de perceptions, mais qui est très simple », écrit Diane Dufour, co-commissaire de cette exposition qui a fait évoluer notre regard sur le mouvement. Celle de la Bourse de Commerce approfondit cette complexité.
« Tous ces artistes pensaient qu’une œuvre d’art est avant tout une expérience d’appréhension du réel, de compréhension du monde, à travers un microcosme qui forme une relation entre nous et la matière. L’œuvre ne réside pas dans les matériaux, mais dans notre relation à eux. Une pensée influencée par le structuralisme alors en vogue, précise Carolyn Christov-Bakargiev. À notre époque, où tout est abstrait, où la technologie qui nous permet de découvrir le monde reste opaque pour la plupart des gens, il est nécessaire de revenir à l’essentiel et d’affirmer pourquoi la matière compte. Pourquoi comptent la vie incarnée, la vitalité. C’est ce qui rend une telle exposition essentielle aujourd’hui. »
Cette vie, ils ont été parmi les premiers à l’apporter dans leurs œuvres (perroquets, chevaux) mais c’était surtout « le vivant au sens de flux d’énergie. La matière qui se transforme, l’entropie, explicite la commissaire. Penone dit toujours que la pierre est vivante, qu’il faut des millions d’années pour que le marbre naisse du calcium des squelettes animaux. Zorio, lui, explore les réactions chimiques et électriques.
En 1972, à la Documenta 5 de Kassel, l’installation en spirale de Mario Merz, avec au sol son Igloo (di Marisa). Étaient exposés aussi, Luciano Fabro, Alighiero Boetti et Janis Kounellis.
© Photo Elisabetta Catalano
Anselmo, avec ses aiguilles magnétiques, rappelle que nous appartenons à un système de forces qui régissent l’univers. » Cette vitalité, qu’elle soit biologique, électrique ou énergétique, nous emporte à nouveau aujourd’hui, invitant, selon Carolyn Christov-Bakargiev, « à nous sentir vivant, dans ce flux. Ces artistes ne sont pas forcément obsédés par la fragilité et la délicatesse, mais ils veulent que moi, si j’avance vers vous, je réfléchisse à chaque pas. »
La célèbre curatrice a grandi avec eux dès ses débuts, avant de les défendre dans les deux dernières décennies de sa carrière, à la tête du Castello di Rivoli qui, près de Turin, en conserve une collection exceptionnelle. « L’arte povera, c’est toute ma vie professionnelle ! J’ai commencé à m’y intéresser dans les années 1980, à un moment où la mode était plutôt à la trans-avant-garde [mouvement apparu en Italie à la fin des années 1970 en réaction à l’apologie de l’art conceptuel et minimaliste], très traditionnelle et désuète. Ce que j’aime dans l’arte povera, c’est sa capacité à être dans une pensée non binaire mais complexe, comme celle du baroque. »
Seule femme du mouvement, Marisa Merz, épouse de Mario Merz, s’est fait connaître dès 1967 avec ses Living Sculptures, des formes d’aluminium si légères qu’elles paraissent vivantes.
Courtesy Archivio Fondazione Merz / Photo Renato Rinaldi / © Adagp, Paris 2024
Carolyn Christov-Bakargiev était à deux doigts de prendre sa retraite quand Emma Lavigne lui a fait cette proposition. « La qualité des œuvres d’arte povera de la collection Pinault est tellement exceptionnelle que j’ai accepté. » À ses yeux, l’arte povera n’a rien d’une école, d’un mouvement précisément daté : « Il a toujours existé, clame-t- elle. Il remonte à 300 millions d’années ! C’est un point de vue sur l’enjeu esthétique et éthique de l’art, sur l’expérience de l’œuvre. Masaccio (1401–1428) a peint de l’arte povera, comme Caravage. » La leçon entendue d’Alighiero Boetti lui reste chère : « Rien ne sert de repartir à zéro, d’inventer quoi que ce soit, me disait-il souvent. Tout est déjà là. Il faut juste mettre au monde le monde. »
« Une exposition est une expérience totale. »
Carolyn Christov-Bakargiev
Auprès de ces artistes qu’elle a tous fréquentés, elle assure avoir appris davantage que pendant ses études d’histoire de l’art. « Notamment à faire des expositions ! Car ils ont imaginé le concept d’installation, qui n’existait pas, sous l’influence du théâtre d’avant-garde du Polonais Jerzy Grotowski. » Comment définir cette invention ? « L’installation, analyse-t-elle, c’est un espace fluide, où la limite entre ce qui est l’œuvre et ce qui ne l’est pas n’est pas claire. Le spectateur est partie prenante de cette scène presque théâtrale. L’art ne se situe pas dans l’objet physique, mais dans la différence phénoménologique entre les objets. Dans ce lieu, ce moment, sous cette lumière particulière, tu deviens vivant et conscient de l’être. Il n’y a pas d’un côté une peinture, et de l’autre un regardeur. Tout devient œuvre d’art. C’est la leçon que j’ai retenue comme curatrice : une exposition est une expérience totale. »
Leçon qu’elle s’attache une nouvelle fois à déployer, au gré des salles de la Bourse de Commerce. Pour cela, elle a pu collaborer avec les derniers survivants du mouvement, Penone, Paolini, Pistoletto, Calzolari, Zorio et Anselmo, mort depuis, en décembre dernier. « Il a eu le temps de mettre au point sa dernière œuvre, dévoilée dans la Rotonde. » C’est le seul espace où les 13 artistes sont réunis, notamment autour des créations de leurs débuts : le premier arbre de Penone (« Il est tout petit, mais remarquable ») fait un clin d’œil à celui qui trône sur la place, devant l’entrée, portant ses pierres vers le ciel.
Il rejoint la première structure vivante de Calzolari, quasiment jamais vue, le premier Igloo de Mario Merz, qui a fait de ce motif la cabane originelle de toute son œuvre. Et à partir de ce « cœur » sous la Rotonde rayonnent 13 subjectivités, dans des salles, elles, monographiques. Une promenade que la commissaire a savamment orchestrée, du plus sombre à l’aérien, du plus lourd à l’infiniment léger. Au sous-sol, les plombs et les noirs de Zorio : « L’antre de Vulcain, comme si nous étions sous terre. » Puis on monte vers Mario et Marisa Merz, jusqu’au plus haut, au plus immatériel avec Giulio Paolini et Pino Pascali.
Impossible d’évoquer tant d’incandescence sans rappeler les étincelles que le mouvement continue d’allumer. « Entre alchimie, archaïsme, panthéisme, phénoménologie et conscience politique tournée vers la place de l’être humain dans l’univers, cette exposition propose un ancrage dans le temps et l’espace de cet arte povera dont l’héritage continue à fertiliser la création la plus contemporaine », analyse Emma Lavigne. Commissaire en 2012 d’une Documenta de référence, Carolyn Christov-Bakargiev en est infiniment consciente.
Giulio Paolini, Senza titolo [Sans titre], 1961
De tous lesartistes de l’arte povera, Paolini est sans doute le plus hanté par les fantômes de la tradition picturale et de l’art antique. Toiles nues, enchâssées, jeux de châssis ou, comme ici, pots de couleur, il déstructure la peinture de façon poétique et conceptuelle.
pot de peinture, cadre, polyéthylène • 21 × 21 cm. • © Guilio Paolini / Courtesy Fondazione Giulio e Anna Paolini
C’est pourquoi elle a ponctué cet accrochage, historique à 90 %, d’œuvres d’aujourd’hui. « Certains artistes ont si bien compris ce mouvement, comme Pierre Huyghe, qui en est l’un des grands amants ! Il sait lui aussi que l’exposition est une expérience totale. » D’Agnieszka Kurant (« la Zorio d’aujourd’hui, en quelque sorte ») à Otobong Nkanga, qui fut élève de Penone, ils ont été invités à occuper les espaces d’interstices, vitrines ou escaliers. Comme elle, ces créateurs ont compris que « l’arte povera est à la fois matériel et immatériel, physique et mental. Son cœur même est sa vitalité, son caractère provisoire et sa capacité à changer, à apparaître et à disparaître. Si nous comprenons ces intentions comme des partitions musicales, l’arte povera peut être interprété encore et encore, comme un pianiste joue la musique de Beethoven ou de Bach. Il est possible, alors, qu’il soit éternel. »
Arte Povera
Bourse de Commerce - Pinault Collection
Du 9 octobre 2024 au 20 janvier 2025
Adresse : 2 Rue de Viarmes • 75001 Paris
Billetterie Beaux Arts présentée par Come to Paris.
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Dialogue stupéfiant entre l’élégance de l’antique et le quotidien le plus prosaïque, cette installation de Pistoletto est l’une des pièces maîtresses de la collection du Castello di Rivoli.