Oli dans l’exposition “Le musée imaginaire d’Oli”, au musée des Abattoirs, devant des toiles d’Andy Warhol, 2024
Photo Alexandre Leclercq
De la place du Capitole au musée des Abattoirs, la Ville rose était noire de monde des deux côtés de la Garonne ce jeudi 5 décembre 2024. Alors que plusieurs milliers de personnes défilaient contre la réforme de la fonction publique, c’est un autre genre de manifestation qui a déplacé les foules devant le centre d’art de la ville. À quelques minutes de l’ouverture de l’exposition orchestrée par le rappeur Oli (de son vrai nom Olivio Ordoñez, né en 1996), des centaines de visiteurs faisaient le pied de grue sur le parvis – une file d’attente digne d’un concert à l’Olympia !
À la question : « vous êtes pour là pour JR ou Oli ? », la réponse fuse : « les deux ! » Si l’artiste star n’a pas fait le déplacement, son nom était sur toutes les lèvres lorsque est apparu, à l’entrée du musée, son camion photographique « Inside Out » prêté sans hésitation à son ami Oli – qu’il surnomme affectueusement « son stagiaire » depuis ce jour où il l’a embarqué quelques semaines dans ses pérégrinations. JR a ainsi tiré le portrait de dizaines de Toulousains pour l’inauguration de l’exposition. En noir et blanc, leurs sourires XXL habillent désormais les espaces extérieurs des Abattoirs.
JR a tiré le portrait de dizaines de Toulousains pour l’inauguration de l’exposition au musée des Abattoirs à Toulouse, 2024
Photo Alexandre Leclercq
Déjà à l’annonce du projet mi-novembre dernier, Oli avait créé la surprise. Un commissariat confié à un rappeur ! La proposition avait de quoi intriguer. À quoi cet accrochage inédit – qui révélait une liste d’artistes prometteuse – pouvait-il bien ressembler ? Parmi la cinquantaine d’œuvres présentées, la plupart ont été piochées dans les réserves du musée. Mais d’autres sont des créations pour l’occasion. Ensemble, elles racontent le rapport d’Oli aux arts plastiques à travers trois thématiques : la famille, la ville et le mélange des genres.
Tout le défi des deux commissaires a été de trouver le bon équilibre entre récit autobiographique et discours institutionnel.
« Rappel : on a le droit de prendre son temps, de critiquer, d’inventer des explications, de ne pas tout lire, d’aimer », nous signale « Jean-Publik », un personnage inventé par le dessinateur Pierre Mortel pour guider les visiteurs jusqu’au sous-sol du musée. Arrivé en bas, une autre œuvre créée spécialement pour l’exposition et signée Juliette Green (née en 1995) pose la question suivante : « Comment peut-on rendre les musées plus accueillants ? » Dans un grand dessin, l’artiste esquisse quelques réponses : « pour convaincre Claude de visiter plus de musées, il faudrait utiliser moins de jargon. Quand il lit des textes sur l’art, il est obligé de chercher les définitions de certains mots. » Le ton est donné : le jeune rappeur veut parler au plus grand nombre.
« Jean-Publik », un personnage inventé par le dessinateur Pierre Mortel, 2024
Photo Alexandre Leclercq
Invité par le musée à porter un regard personnel sur les collections, le Toulousain a conçu cet accrochage pendant un an, en duo avec Lauriane Gricourt, directrice des Abattoirs depuis janvier 2024. Une carte blanche qui permet, selon elle, de « questionner le rôle des institutions culturelles aujourd’hui : quels sont les modes d’accessibilité de l’art ? Quelle est la place des publics ? ». En forme de « manifeste », cette proposition fait aussi les affaires du musée en attirant en son sein les nombreux fans de Bigflo et Oli. Tout le défi des deux commissaires a été de trouver le bon équilibre entre récit autobiographique et discours institutionnel.
Dans l’introduction de l’exposition, Oli partage ses premières rencontres avec l’art contemporain à travers des archives vidéo, notamment une exposition de Joël Hubaut (né en 1947) aux Abattoirs en 2001, lequel avait demandé aux visiteurs de ramener un objet rose. Dans son panthéon personnel, on trouve aussi les pois hypnotiques de Yayoi Kusama (née en 1929) et une performance du collectif Royal de Luxe, qui avait catapulté des pianos à Nantes. Grand amateur d’art qui fréquente les foires d’art contemporain les plus pointues (Art Basel Paris, Frieze Los Angeles…), il nous confie également admirer Sophie Calle (née en 1953), qui à partir de sujets intimes invente un langage universel.
L’installation d’Oli reproduisant une échoppe de kebab au musée des Abattoirs à Toulouse, 2024
Photo Alexandre Leclercq
Ses premiers émois artistiques sont aussi nés dans la rue. Des graffiti aux bancs publics gribouillés, tout est matière à inspiration pour le jeune interprète en devenir. Dans la première salle, les affiches lacérées de Jacques Villeglé (1926–2022) et Raymond Hains (1926–2005), figures historiques du Nouveau Réalisme, résonnent avec les graffs de street artistes toulousains comme Onesiker ou Reso, mais aussi Fafi. Inès Longevial (née en 1990) a, quant à elle, été invitée à produire un cadavre exquis inspiré de la Ville rose, tandis que Invader a réalisé un « Alias » d’un de ses petits aliens pixelisés. Une enseigne lumineuse de Franck Scurti (né en 1965), intitulée Sandwich grec/turc, a été placée au-dessus d’une série de photos d’Ulrich Lebeuf (né en 1972). Voilà qui nous plonge dans l’ambiance nocturne d’un kebab, dont une échoppe est reproduite fidèlement par Oli lui-même.
Monumental, un cube transparent trône dans la deuxième salle. À l’intérieur, le studio du musicien a été reconstitué. Les adeptes de Bigflo et Oli le reconnaîtront en un coup d’œil : en 2022, le duo l’avait installé sur la place de la République à Paris et sur la place du Capitole à Toulouse pour le clip de leur morceau « Sacré Bordel ». Cet objet qui a été au cœur d’une performance artistique, témoigne de la proximité des deux frangins avec leur public. Mais aussi de la « porosité entre tous les membres d’une même famille, qui crée un environnement aussi solide que perméable », nous explique Oli.
Reconstitution du studio de Bigflo & Oli au musée des Abattoirs à Toulouse, 2022–2024
Photo Alexandre Leclercq
Autour du cube, il dévoile un singulier album de famille. Aux côtés des œuvres de César (1921–1998), Bianca Bondi (née en 1986) ou Eduardo Basualdo (né en 1977), les commentaires de son père musicien, a priori peu réceptif à l’art contemporain, ont été annotés. Face à l’« outrenoir » de Pierre Soulages (1919–2022) est écrit : « ça me fait penser à la chanson de Johnny, Noir c’est noir. »
Pierre Soulages, Peinture 222 × 157 cm, 30 mars 1984
Huile sur toile • 222 × 157 cm • Coll. les Abattoirs, Musée-Frac Occitanie Toulouse • © Adagp, Paris, 2024 / Photo Auriol-Gineste
Dans une vidéo très touchante, le commissaire en herbe explique la démarche de son « musée imaginaire » à son père et l’encourage à exprimer son ressenti, sceptique certes, mais tout aussi légitime. En hommage à sa mère, en chimiothérapie pendant la préparation de l’exposition, Oli a demandé au photographe Odieux Boby de faire son portrait en s’inspirant d’une Marilyn d’Andy Warhol, repérée dans les collections du musée [ill. en Une].
« Ce n’est pas une exposition classique. Il s’agit d’un projet très immersif qui fait dialoguer des cultures qui ne se croisent pas toujours. »
Lauriane Gricourt
Enfin, dans la plus basse et vaste salle du sous-sol du musée, tableaux et objets de collection révèlent « une cosmogonie personnelle » : Brassaï, Jean-Claude Loubières, Présence Panchounette, Daniel Spoerri, François Boisrond, Babi Badalov… Dans un accrochage à touche-touche digne des Salons du XVIIIe siècle, les œuvres couvrent un pan de mur complet. Mais elles ont été disposées sans hiérarchie aucune, à la différence de cet ancien rituel du monde de l’art, où étaient présentés les artistes « officiels ». De sa collection personnelle, Oli a glissé un maillot dédicacé de Diego Maradona, deux encres sur papier de Keith Haring ou encore un exemplaire dédicacé d’un album d’Eminem.
Au sous-sol du musée, la collection personnelle d’Oli présentée avec la collection du musée tel un accrochage à touche-touche, 2024
Photo Alexandre Leclercq
Au centre de la pièce, d’autres œuvres ont été mises sous verre au milieu de caisses en bois, donnant la sensation d’arpenter les réserves du musée. Quelle n’est pas notre surprise en tombant nez à nez avec la médaille olympique du rugbyman Antoine Dupont ! C’est un autre monument du patrimoine toulousain qui est évoqué un peu plus loin. Imaginé pour l’exposition, un piano sans pianiste joue du Claude Nougaro, à quelques pas du manuscrit original de la chanson « Toulouse » (1967). Stupéfaction, une nouvelle fois, en découvrant un autoportrait du chanteur, dessiné sur une cymbale de batterie.
« Ce n’est pas une exposition classique. Il s’agit d’un projet très immersif qui fait dialoguer des cultures qui ne se croisent pas toujours », nous indique Lauriane Gricourt, qui a sollicité l’avis de la commissaire d’exposition Julie Crenn afin d’avoir un regard extérieur sur le projet. Celle-ci, qui avait travaillé sur la précédente exposition des Abattoirs (« Artiste et paysans. Battre la campagne »), « a été surprise mais a apprécié l’idée de renverser les codes. »
Avec cette stupéfiante proposition, le musée annonce aussi une série de futures invitations, souhaitant mettre au cœur de sa programmation des enjeux de société : « Est-ce qu’on est là pour valider une certaine forme de création ou pour provoquer des dialogues ? », interroge la directrice. À ceux qui ne comprennent pas qu’un rappeur puisse s’improviser commissaire d’exposition, Oli assure : « Je n’ai pris la place de personne. On a juste rajouté un siège autour de la table. »
Le musée imaginaire d'Oli
Du 6 décembre 2024 au 4 mai 2025
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
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