Article réservé aux abonnés

Musée d'Arts de Nantes

Comment les paquebots ont fasciné les artistes de l’entre-deux-guerres

Par • le
Graphisme, photographie, peinture, design… Avec leur silhouette d’une pureté radicale, les grands paquebots transatlantiques qui reliaient Le Havre à New York ont été une importante source d’inspiration pour les artistes modernistes de l’entre-deux-guerres. Au musée d’Arts de Nantes, une passionnante exposition retrace l’influence de ces géants des mers, dont les espaces intérieurs se paraient de merveilles Art déco.
Jean-Émile Laboureur, Le Roulis transatlantique
voir toutes les images

Jean-Émile Laboureur, Le Roulis transatlantique, 1907

i

Huile sur toile • 55 x 55,6 cm • Coll. Nantes, Musée d’arts de Nantes • © Musée d’arts de Nantes / photo. C. Clos

L’exposition s’ouvre sur une image frappante. Imperturbable, un colossal paquebot fend la mer de son immense bec noir. Alors qu’il se dirige droit vers nous, son imposante modernité menace de nous engloutir ! Dans les années 1920–1930, la silhouette massive et impressionnante des paquebots inspire aux graphistes des affiches publicitaires d’une épure extraordinaire, qui soulignent à la fois le gigantisme et l’aérodynamisme de ces navires flambant neufs.

L’aviation de ligne n’existant pas encore, les grands paquebots transatlantiques demeurent dans l’entre-deux-guerres le seul moyen de relier l’Europe et les États-Unis. Toujours plus grands, rapides et luxueux, ces immenses vaisseaux construits sur les chantiers de Penhoët à Saint-Nazaire, puis lancés depuis le port du Havre, connaissent alors un véritable âge d’or.

André Wilquin, Couverture avec le paquebot Normandie devant Manhattan, coupe dépliante longitudinale
voir toutes les images

André Wilquin, Couverture avec le paquebot Normandie devant Manhattan, coupe dépliante longitudinale, vers 1925

i

Papier imprimé • 32,2 × 20,4 • Coll. Saint-Nazaire Agglomération Tourisme – Écomusée • photo. Jean-Claude Lemée

Pour les promouvoir, les compagnies maritimes engagent aussi des photographes. Inspirés par l’épure de ces navires, ces derniers se mettent à prendre des clichés artistiques d’un genre nouveau : un gros plan sur un morceau de cheminée ou une hélice géante saisie en contreplongée deviennent de véritables tableaux abstraits en noir et blanc, représentatifs du courant photographique de la Nouvelle Vision, qui se développe dans les années 1920.

Le paquebot à l’origine de l’art abstrait

« Le paquebot a une esthétique tellement pure qu’il permet d’être à la fois réaliste et abstrait. »

Ces photographies fascinantes inspirent des peintres comme le naïf Jules Lefranc (1887–1972), qui en tire des tableaux en couleurs. Le paquebot intéresse également les peintres Charles Sheeler (1883–1965) et Charles Demuth (1883–1935), figures du précisionnisme américain, qui se concentrent sur des éléments techniques du navire, reproduits avec un réalisme net et léché. Ces détails sont cependant si dépouillés et si isolés de leur contexte par le cadrage, qu’ils forment des compositions presque abstraites.

Charles Demuth, Paquebot Paris
voir toutes les images

Charles Demuth, Paquebot Paris, 1921–1922

i

Huile sur toile • 63,5 × 50,8 cm • Coll. Columbus, Columbus Museum of Art • © Columbus Museum of Art, Ohio : Don de Ferdinand Howald

« Le paquebot a une esthétique tellement pure qu’il permet d’être à la fois réaliste et abstrait. C’est ce qui explique en partie la fascination qu’il a exercée sur les artistes d’avant-garde », explique Adeline Collange Perugi, co-commissaire (au côté de Sophie Lévy, directrice du musée d’Arts de Nantes) de cette exposition coproduite avec le MuMa (Musée d’art moderne André Malraux) du Havre.

Ces géants des mers jouent en effet un rôle dans le développement de l’art abstrait. Dans les années 1920, ils influencent Fernand Léger (1881–1955) pour plusieurs compositions cubistes, ainsi que le peintre belge d’avant-garde Victor Servranckx (1897–1965) avec un superbe tableau aux formes géométriques évoquant notamment, simplifiées à l’extrême, une proue et des manches à air.

Albert Gleizes, Au Port
voir toutes les images

Albert Gleizes, Au Port, 1917

i

Huile et sable sur carton • 153 × 120 cm • Coll. Madrid, Museo Nacional Thyssen- Bornemisza • © Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid

Ces paquebots émerveillent également les architectes et les designers modernistes des années 1920–1930, comme Le Corbusier (1887–1965) et Robert Mallet-Stevens (1886–1945), qui s’en inspirent pour leurs bâtiments, et imaginent des cabines à leur goût – qui ne seront jamais construites, les compagnies préférant des intérieurs chaleureux et chargés, destinés à faire oublier la froideur de l’enveloppe extérieure. Pour leur villa moderniste E-1027, construite dans les années 1920 à Roquebrune-Cap-Martin, Eileen Gray (1878–1976) et Jean Badovici (1893–1956) créent des meubles marqués par l’esthétique extérieure de ces navires, comme un cabinet à tiroirs pivotants inspiré des malles cabine et doté d’une sorte de proue arrondie. En 1935, le designer allemand Peter Müller-Munk (1904–1967), installé à New York, rend hommage au paquebot Normandie (à flot de 1935 à 1942) avec un incroyable pichet en laiton chromé aux lignes dynamiques.

De luxueux intérieurs Art déco

Par sa construction et sa scénographie élégante, l’exposition souligne le contraste saisissant entre l’extérieur moderniste du paquebot (auquel est consacrée la première partie du parcours) et ses luxueux intérieurs de style Art déco, présentés dans la deuxième partie.

Dans une très belle section, un dessin de la salle à manger du Normandie, avec ses fantastiques luminaires créés par le verrier René Lalique (1860–1945), côtoie de la vaisselle Art déco qui servait à bord de ce palais flottant, ainsi que de superbes versions réduites des décors figuratifs animaliers en laque de l’artiste Jean Dunand (1877–1942) conçus pour son fumoir de luxe, et un incroyable décor de Jacques-Charles Champigneulle (1907–1955) et Jean Dupas (1882–1964), qui ornait son grand salon de première classe.

Jean Dunand, La Conquête du cheval, Quatre chevaux sauvages sans cavalier
voir toutes les images

Jean Dunand, La Conquête du cheval, Quatre chevaux sauvages sans cavalier, vers 1935

i

Panneaux de laques décoratifs reprenant en version réduite un motif du décors du Fumoir de la première classe du paquebot Normandie • 80 × 170 cm • Coll. Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux (MuMA)

Réalisée sur des panneaux de verre poli, peints, dorés et argentés à la feuille, cette flamboyante scène mythologique Art déco est lézardée de brisures survenues lors du naufrage de ce paquebot mythique, qui chavira suite à un incendie en 1942. Une évocation émouvante de la fin de l’âge d’or des géants transatlantiques…

Une traversée inspirante

Place ensuite à la traversée : des photographies documentent la vie à bord, tandis qu’une belle installation vidéo à trois écrans nous embarque dans un voyage en mer grâce à un mélange d’extraits de vidéos d’archives et de films d’artistes, de Charlie Chaplin à Man Ray. Des riches en robes de bal aux immigrants démunis, des réalités sociales opposées se télescopent dans ce fascinant huis clos en suspension dans l’immensité de l’océan. Plus loin, quelques peintres s’inspirent du périple en paquebot, jusqu’à la Boîte-en-valise (1936–1941) de Marcel Duchamp (qui fit 19 fois la traversée de l’Atlantique) et la mystérieuse Magie Blanche de Georges Malkine (1926), seul exemple connu d’un tableau surréaliste évoquant un paquebot.

Anonyme, Des passagers sont à bord d’une vedette d’embarquement du paquebot France
voir toutes les images

Anonyme, Des passagers sont à bord d’une vedette d’embarquement du paquebot France, 6 avril 1932

i

Épreuve gélatino-argentique, tirage d’époque • 10,2 × 15,2 cm • Coll. Saint-Nazaire Agglomération Tourisme – Écomusée • Fonds Commandant Burosse

Le parcours se termine dans la chapelle de l’Oratoire avec une installation à la fois planante et malaisante de l’artiste belge Hans Op de Beeck (né en 1969) : une grande maquette de paquebot ultra moderne luisant dans l’obscurité, associée à un film (Sea of Tranquillity, 2010) qui nous plonge dans l’existence froide, vide et aseptisée de ses passagers. Dans cette absurde bulle de solitude à la dérive, l’artiste révèle, derrière les paillettes, la noirceur mélancolique des énormes paquebots de croisière contemporains…

Arrow

Paquebots 1913-1942. Une esthétique transatlantique

Du 25 octobre 2024 au 23 février 2025

museedartsdenantes.nantesmetropole.fr

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi