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Ses affiches sont devenues les symboles du Paris effervescent de la Belle Époque ! À la faveur d’une grande liberté accordée à la presse mais aussi à l’affichage et au commerce, ce médium connaît son âge d’or, saturant de couleurs les rues de Paris. Si Henri de Toulouse-Lautrec (1864–1901) n’en est pas le maître le plus prolifique – il n’en a produit que 31 contre un millier pour Jules Chéret –, il est celui qui en a fait un art d’une modernité absolue, un terrain d’expérimentations et d’innovations stylistiques inédites.
C’est aussi grâce à l’affiche que l’Albigeois devient un artiste célèbre ! La silhouette de Jane Avril au Divan japonais comme la figure impériale d’Aristide Bruant, chapeauté et drapé de rouge, restent à jamais gravées dans l’imaginaire collectif tant l’artiste fait preuve d’inventivité. Expression, mouvement, synthétisme, composition, palette réduite… Toulouse-Lautrec parvient à une maîtrise totale de ce moyen d’expression tout en saisissant bien ses enjeux commerciaux.
Alors que le musée d’Orsay montrait, ce printemps, avec « L’art est dans la rue », comment l’affiche a transformé le paysage parisien et la société française à la fin du XIXe siècle, le musée Toulouse-Lautrec à Albi réunit la totalité des affiches de l’enfant du pays, fraîchement restaurées, pour nous plonger dans l’élaboration d’un nouveau langage visuel. Portée par une scénographie vivante et particulièrement didactique (playlist d’époque à écouter, atelier d’imprimeur reconstitué…), l’exposition élaborée par la jeune conservatrice Fanny Girard, révèle comment l’affiche, à travers l’un de ses plus éminents représentants, a profondément marqué l’histoire de l’art. La preuve par cinq.
Henri de Toulouse-Lautrec, Ambassadeurs. Aristide Bruant dans son cabaret, 1892
Lithographie au pinceau et au crachis en six couleurs • 145,6 × 100,8 cm • Coll. Musée Toulouse-Lautrec, Albi • © F.Pons, musée Toulouse-Lautrec, Albi
En 1891, Henri de Toulouse-Lautrec est saisi par la puissance graphique de l’affiche « France-Champagne » de son ami le nabi Pierre Bonnard. Celui-ci le présente à l’imprimeur Ancourt et lui apprend les rudiments d’une technique en plein essor : la chromolithographie. Simple et offrant une grande liberté, elle consiste à reporter son esquisse avec un crayon ou une encre grasse sur une pierre lithographique, qui sera ensuite passée sous presse. À chaque pierre sa couleur, dont le peintre accentue la puissance visuelle en usant d’aplats. Contrairement à la plupart des affichistes, il ne fournit pas seulement aux opérateurs son esquisse, mais intervient directement au pinceau sur la pierre, puis travaille la surface au grattoir ou avec une brosse à dents, afin d’obtenir des demi-teintes d’aspect moucheté. La technique de la lithographie devient ainsi pour l’artiste un stimulant terrain d’expérimentation. Il n’hésite d’ailleurs pas à exposer ces œuvres aux côtés de peintures, comme par exemple au Salon des XX à Bruxelles, en 1892.
Henri de Toulouse-Lautrec, Moulin-Rouge. La Goulu (à gauche), Moulin Rouge. La Goulue et Valentin le désossé (à droite), 1891
Lithographie au pinceau et au crachis en quatre couleurs (pierre de trait en noir, pierres de couleur jaune, rouge, bleu) sur papier vélin (à gauche), Fusain, pastel, rehauts de peinture à l’eau (à droite) • 172 × 125 cm (à gauche), 155 × 116 cm (à droite) • Coll. Musée Toulouse-Lautrec, Albi • © F.Pons, musée Toulouse-Lautrec, Albi
Peintre de talent et dessinateur de génie, Toulouse-Lautrec comprend que l’affiche a son langage propre qui se doit d’être synthétique et visuellement efficace. Malgré tout, il parvient à faire pénétrer le spectateur dans des scènes complexes, pleines de vie, comme c’est le cas avec cette célèbre affiche du Moulin-Rouge, qu’il réalise en 1891, d’après une esquisse lauréate d’un concours lancé par le cabaret. C’est le début de sa carrière d’affichiste. Cet habitué des lieux met ici en scène la vedette Louise Weber, alias La Goulue, exécutant son numéro phare : « la guitare ». Elle apparaît en pleine lumière dans un nuage de jupons tandis qu’autour, la foule et son partenaire de scène, le bien nommé Valentin le Désossé, sont traités en ombres chinoises de différentes valeurs. Afin de donner l’illusion de la profondeur, Toulouse-Lautrec décentre la composition, crée trois niveaux de lecture et combine deux perspectives différentes (en plongée et frontale) sur le modèle des estampes japonaises, dont il est un grand amateur. Couleur, lettrage, transparence… Tout concourt à guider l’œil du spectateur.
Henri de Toulouse-Lautrec, Divan Japonais, 1892 (à gauche), Yvette Guilbert, 1894 (à droite)
Lithographie (à gauche), Fusain (à droite) • 81,7 × 60,8 cm (à gauche), 184 × 92 cm (à droite) • Coll. Musée Toulouse-Lautrec, Albi • © F.Pons, musée Toulouse-Lautrec, Albi
Aristide Bruant, La Goulue, Jane Avril, Yvette Guilbert, Albert Caudieux, May Milton… Toutes ces figures du monde du spectacle, stars de la Belle Époque, peuplent encore l’imaginaire grâce à ces affiches. En quelques traits et accessoires (les gants de la chanteuse Yvette Guilbert, l’écharpe rouge du chansonnier Aristide Bruant, le chapeau à plumes de la danseuse Jane Avril…), Toulouse-Lautrec parvient à rendre l’essence même de ces personnalités, loin des figures féminines stéréotypées et sexualisées de son concurrent Jules Chéret – surnommées les « chérettes ». Mais ce talent de portraitiste n’est pas du goût de tous : les mimiques et les traits émaciés d’Yvette Guilbert, croqués pour une affiche qu’elle lui commande, déplaira fortement au modèle, qui lui préfèrera une version plus flatteuse signée Théophile-Alexandre Steinlen.
Henri de Toulouse-Lautrec, Confetti
Lithographie • 57 × 44,7 cm • Coll. Musée Toulouse-Lautrec, Albi • © F.Pons, musée Toulouse-Lautrec, Albi
En artiste post-impressionniste, proche des avant-gardes, Toulouse-Lautrec cherche à saisir la vie moderne… L’une des originalités de ses affiches réside dans le mouvement qu’il insuffle à ses figures. Il représente tantôt le chanteur Albert Caudieux, dit « l’homme-canon », s’élançant d’un pas vigoureux hors du cadre, tantôt la troupe survoltée des danseuses de Jane Avril lancées dans un quadrille effréné. Mais Toulouse-Lautrec ne réserve pas ce traitement dynamique aux seuls artistes de scènes. Lorsqu’il réalise une affiche pour le lancement du journal satirique La Vache enragée en 1896, il dépeint une hilarante course folle dans les rues de Montmartre. De même, il fait virevolter dans l’espace une fillette sous une pluie de confettis pour une affiche publicitaire destinée à promouvoir ces nouveaux accessoires de fête en papier visant à remplacer les dangereux morceaux de plâtre coloré, interdits en France à partir de 1892. En quelques traits, avec deux couleurs et sa technique du crachis, Toulouse-Lautrec obtient une grande impression de légèreté, de fête, de gaieté.
Henri de Toulouse-Lautrec, La Chaîne Simpson, 1896
Lithographie • 124,6 × 86,9 cm • Coll. Musée Toulouse-Lautrec, Albi • © F.Pons, musée Toulouse-Lautrec, Albi
Oiseau de nuit habitué des cafés-concerts et autres cabarets qui animent Montmartre, Toulouse-Lautrec reçoit tout naturellement l’essentiel de ses commandes du monde du spectacle, et connaît ainsi ses premiers succès. Mais l’artiste fréquente également les cercles littéraires et intellectuels de son temps, en particulier celui de La Revue blanche pour laquelle il réalise une affiche promotionnelle en 1895. Le monde de l’édition étant en pleine croissance depuis la promulgation de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, le peintre crée aussi des publicités pour la sortie de romans (Reine de joie, Babylone d’Allemagne) et de journaux (La Vache enragée, Le Matin, L’Aube…). Autre domaine investi : la réclame, mise au service de produits aussi variés que des encres d’imprimerie, des confettis, du papier à cigarettes, de l’ameublement, et même des chaînes de vélos… Pour l’enseigne Simpson, il immortalise le champion français Constant Huret en plein sprint, témoignant de la passion réelle de l’artiste pour le cyclisme.
Toulouse-Lautrec et l’art de l’affiche
Du 29 avril 2025 au 31 août 2025
Musée Toulouse-Lautrec • Place Sainte-Cécile • 81000 Albi
musee-toulouse-lautrec.com
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