Il figurera, au printemps 2025, parmi les plus éminents affichistes français au cœur de l’exposition du musée d’Orsay « L’art est dans la rue ». Car Henri de Toulouse-Lautrec (1864–1901) a su immortaliser par un style redoutablement efficace les hauts lieux de la nuit parisienne, à commencer par le Moulin-Rouge.
Ses lithographies cachent pourtant une grande diversité de talents… Peintre de formation académique, il a notamment figuré ses amies prostituées dans l’intimité, et non sous le seul angle du désir. Il a produit 737 peintures, 369 lithographies, 275 aquarelles et plus de 5 000 dessins en seulement deux courtes décennies qui représentent sa carrière… C’était avant tout une bête de travail !
Toulouse Lautrec avec sa mère, au Château de Malromé, 1897
© Leonard de Selva / Bridgeman Images
La petite taille d’Henri de Toulouse-Lautrec, qui n’excédait pas 1,52 mètres, est le moindre de ses secrets. Son handicap lui vient probablement d’un héritage familial, lié à sa particule. Le peintre est en effet issu de l’une des plus anciennes familles de la noblesse toulousaine, et l’endogamie est monnaie courante, au XIXe siècle, dans une aristocratie qui rechigne à diluer ses gènes. Les parents d’Henri sont en effet cousins au premier degré, par ses deux grands-mères qui sont sœurs. Ses membres cessent de croître après une chute en 1874, à cause d’une maladie qui affecte les os, la pycnodysostose, dont la consanguinité est l’un des principaux facteurs…
Henri de Toulouse-Lautrec, Cheval Blanc Gazelle, 1881
Huile sur bois • 49,5 × 56,1 cm • Coll. musée Toulouse-Lautrec, Albi
Si Toulouse-Lautrec est surtout connu pour ses représentations du Paris nocturne, des artistes de la scène et des prostituées, c’est par un autre sujet qu’il a fait ses premiers pas dans la peinture. Un sujet qui le rapproche de ses homologues Théodore Géricault et Edgar Degas. Par son milieu social, l’artiste grandit entouré de chevaux qu’il s’applique à dessiner dès sa tendre enfance. Alors que son handicap lui interdit de les monter, il vit son amour des équidés à travers la peinture, et en fait son premier thème de prédilection. Si les chevaux vont finalement laisser place aux figures de la vie parisienne, il continue d’en admirer dans un autre de ses milieux favoris : le cirque.
Henri de Toulouse-Lautrec, Portrait de Vincent van Gogh, 1887
Pastel sur carton • 54 × 45 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam
En 1886, Toulouse-Lautrec est étudiant dans l’atelier de Fernand Cormon quand arrive un peintre lunaire à la courte barbe rousse… Il s’agit de Vincent van Gogh, tout juste arrivé des Pays-Bas. Le Français se prend aussitôt d’admiration, comme en témoigne le portrait du célèbre peintre néerlandais attablé devant un verre d’absinthe. Henri est fidèle en amitié : il est invité au Salon des XX à Bruxelles de 1890 où le peintre belge Henry de Groux refuse que les toiles de Van Gogh soient présentées dans la même salle que les siennes. Aux protestations de Toulouse-Lautrec, ainsi qu’à celles de Paul Signac, Henry de Groux répond par des insultes qui poussent le premier à une invitation au duel, lequel n’aura finalement pas lieu. Reconnaissant, Van Gogh l’invite à dîner chez son frère Théo. Quelques semaines plus tard, c’est rempli de chagrin que Toulouse-Lautrec assiste aux funérailles de son ami.
Toulouse-Lautrec déguisé en femme, vers 1890
© Granger / Bridgeman Images.
« On ne peut pas tout miser sur le physique… » Cette réplique culte de notre regretté Michel Blanc, Toulouse-Lautrec aurait pu l’inventer avant le célèbre skieur amateur. Avec ses membres disproportionnellement petits et son zézaiement, le peintre n’a rien d’un jeune premier. Mais plutôt que de s’en plaindre, il se tourne lui-même en dérision. Ainsi pose-t-il amusé dans des clichés souriants, où on le voit tantôt travesti en empereur du Japon, tantôt vêtu du boa de son modèle mythique, Jane Avril, ou encore, entièrement nu, coiffé d’un turban sur le pont d’un bateau. Une manière de moquer le conformisme et le virilisme bourgeois, lui qui encouragea Suzanne Valadon à embrasser une carrière artistique.
Palais de la Berbie, ancien château urbain des évêques d’Albi, abrite le musée Toulouse-Lautrec, Albi
© Franck Guiziou / hemis
Du Moulin-Rouge au Divan japonais, l’art de Toulouse-Lautrec est indissociable de l’imaginaire du Paris fin-de-siècle, ce que trahit la multitude de reproductions de son œuvre qui saturent aujourd’hui les boutiques de souvenirs de la capitale. Pourtant, c’est bien du Midi qu’est originaire l’artiste. Passant à partir de 1881 l’essentiel de sa vie à Paris, il se rend néanmoins chaque année en Gironde, dans le bassin d’Arcachon où il pêche et se baigne en compagnie d’amis d’enfance. C’est aussi en Gironde que le peintre reste en convalescence durant ses derniers mois. Après la mort de l’artiste et face au refus des musées parisiens d’accueillir un legs, c’est tout naturellement que la mère d’Henri se tourne vers la ville d’Albi où ouvrira le musée Toulouse-Lautrec, au succès non démenti depuis 1922.
Double Toulouse-Lautrec photographié par Maurice Guibert
© The Philadelphia Museum of Art / Art Resource / Scala.
Henri s’enivre à en tomber malade, d’une absinthe qu’il coupe volontiers au cognac et transporte dans une canne creuse pour n’être jamais à sec. L’alcoolisme et la syphilis associés à sa santé fragile devaient le conduire à une mort prématurée, à 36 ans, à la suite d’une crise d’apoplexie et d’une lente agonie. À sa dernière heure, le 9 septembre 1901, son père, qui avait quitté le domicile familial à sa petite enfance, vient au chevet de son fils. Ce dernier ironise dans un ultime sursaut, selon les mots rapportés par Thadée Natanson : « Je savais, papa, que vous ne manqueriez pas l’hallali. » Puis, voyant son père chasser une mouche sur son lit de mort, Toulouse-Lautrec de pester : « Ah, le vieux con ! ».
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