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Musée des Beaux-Arts de Caen

De la Renaissance à Olafur Eliasson, quand les artistes explorent l’horizon

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Publié le , mis à jour le
Des traités de perspective imprégnant la peinture de la Renaissance aux installations optiques d’Olafur Eliasson en passant par la photographie et le land art, cette insaisissable limite du monde fascine et inspire les artistes. Tour d’horizon au musée des Beaux-Arts de Caen qui consacre au sujet une vaste exposition en 170 œuvres.
Caspar David Friedrich, Moine au bord de la mer
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Caspar David Friedrich, Moine au bord de la mer, 1808-1810

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Dans la peinture du maître du paysage romantique allemand, la perception de l’horizon comme une ouverture vers l’infini plutôt que comme une borne témoigne d’une modification du regard qui, en élargissant l’univers, l’a rendu plus angoissant. L’immensité et la mort cohabitent.

Huile sur toile • 110 x 171,5 cm • Coll. Alte Nationalgalerie, Berlin / photo bpk / Nationalgalerie, SMB / Andres Kilger • © Alte Nationalgalerie, Berlin / photo bpk / Nationalgalerie, SMB / Andres Kilger

Dans une période où l’instabilité du monde ne cesse de croître, il n’est pas anodin de voir deux expositions aborder le thème de l’horizon, cette ligne imaginaire qui porte en elle nos espoirs comme nos anxiétés. Au coucher du soleil, quand l’astre disparaît et que la nuit s’instaure, l’énigme du futur s’épaissit et les artistes ne cessent d’en creuser l’abîme.

C’est sur ce présupposé que le musée des Beaux-Arts de Caen, à l’occasion du millénaire de la ville normande, a réuni 170 œuvres qui au fil des siècles ont exploré ce bord du monde qu’est l’horizon. Le terme dérive du grec horos qui signifie « borne ». Par un étrange effet de retournement, le mot, après avoir décrit la limite clôturant notre espace, a changé de sens au XVe siècle pour s’ouvrir vers l’immensité des possibles. Ce renversement du fini à l’infini, les peintres l’ont acté.

La révélation de l’inconnu

Maurice Denis, Baigneuses à Port-Blanc
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Maurice Denis, Baigneuses à Port-Blanc, 1925

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Prenant le contre-pied des cadrages favorisant le ciel au détriment de la mer, le peintre choisit de placer la ligne d’horizon dans la partie haute de la toile,
décentrant le regard.

Huile sur toile • 85 × 56 cm • Coll. musée de Pont-Aven, Pont-Aven / photo Patrick Goetelen • © musée de Pont-Aven, Pont-Aven / photo Patrick Goetelen

Jusqu’à la Renaissance, nombreux étaient les personnages dont les pieds parfois peints à la verticale ne touchaient pas le sol. Ils semblaient voler. Leon Battista Alberti, l’inventeur de la perspective, s’en moquait et les qualifiait du terme péjoratif de « gothiques ». En les ancrant sur terre, les peintres ont du même coup découvert le ciel et, dans ce mouvement, le paysage construit sur l’articulation du sol et de l’éther a pris forme. Il lui faudra quatre siècles encore pour devenir sujet de peinture à part entière.

À la Renaissance, l’architecte Filippo Brunelleschi, concepteur du dôme de la cathédrale de Florence (1436), semble comprendre l’importance de cette ligne d’horizon en ce qu’elle lui permet de placer les volumes de son bâtiment au-dessus et en dessous d’une droite toujours fixée à hauteur des yeux du spectateur. Dès lors, le monde change. L’être humain devient la mesure de toute chose et la subjectivité de son regard détermine l’univers. Parce qu’en ce siècle, les hommes se mettent aussi à voyager, la limite entre le connu et l’inconnu se dissout. Le lointain se révèle. Au XVIIe siècle, la ligne d’horizon devient synonyme d’infini.

Là où le ciel et la terre se touchent

L’exposition de Caen, tendue sur ce fil, est construite en quatre temps. Le premier est consacré à la Renaissance. Auparavant, des scènes mythologiques (Ulysse aux Enfers dans la maison de la via Graziosa à Rome, vers 40 av. J.-C.) présentaient bien une ligne séparant la terre et le ciel, mais cette dichotomie atmosphérique ne faisait pas encore sens. Ce fut le Maître de Boucicaut (la Messe de saint Grégoire, une enluminure de 1413–1415) qui selon l’historien de l’art Erwin Panofsky « découvrit que le ciel […] s’éclaircit et se décolore progressivement en se rapprochant de l’horizon ».

Saul Steinberg, L’Arbre
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Saul Steinberg, L’Arbre, 1970

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Grand dessinateur de presse, Saul Steinberg a œuvré pendant soixante ans pour The New Yorker. Chez l’artiste roumain exilé aux États-Unis, la ligne d’horizon se lit comme la métaphore d’espaces espérés et redoutés.

Huile sur toile • 116 × 198 cm • Collection particulière • © The Saul Steinberg Foundation / ADAGP, Paris 2025

Les artistes saisissent que l’horizon est une pliure et, sur cette torsion, le vertige du spectacle va prospérer.

Nombreux sont alors les peintres à inscrire dans des paysages bornés par une ligne d’horizon des figures célestes (Ghirlandaio, Pinturicchio, Memling…). Ce qui obstruait le regard et qui s’entrouvre le tire toujours vers le sacré. Les traités de perspective rédigés au XVe siècle imprègnent les peintures italiennes et nordiques. La science et ses théories deviennent objets d’art et les manuscrits, en particulier les traités d’optique et d’astronomie, constituent une part non négligeable des pièces exposées.

Le deuxième temps aborde la modernité. Cette fois, l’horizon s’affranchit de l’arrière-plan pour devenir le sujet même des toiles et dessins, qui consacrent un paysage d’où toute présence humaine est absente. Deux figures émergent de cette période : le précurseur de la photographie Gustave Le Gray dont la Grande Vague est mise en regard avec celle peinte par Gustave Courbet. La rencontre de la furie marine avec des ciels tourmentés devient un motif récurrent. Chez Le Gray comme chez Courbet, l’horizon prend la forme d’une ligne de friction entre ciel et mer, parfois brouillée comme dans la toile de Caspar David Friedrich, Moine au bord de la mer. « Le paysage, disait l’architecte paysagiste Michel Corajoud, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent. »

L’apparition du ciel comme acteur, patente chez Caspar David Friedrich, l’est aussi chez John Constable. Dans son Étude de nuages, coucher de soleil (vers 1821), une mince bande de terre au bas du tableau vient nous rappeler qu’un soubassement porte un ciel devenu héroïque. Les artistes saisissent que l’horizon est une pliure et, sur cette torsion, le vertige du spectacle va prospérer. En attendant, et parce que les temps de pose ne permettent pas encore de fixer des éléments naturels en mouvement, Le Gray fait un montage, accolant à sa photographie de mer une vue du ciel, fusion explosive que les artistes ne cesseront de travailler, tels Gerhard Richter pour l’estampe Mer horizon (1969) ou Thierry Kuntzel dans la vidéo The Waves (2003).

Gerhard Richter, Atmosphère du matin
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Gerhard Richter, Atmosphère du matin, 1969

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Comment saisir l’insaisissable, capturer une ligne qui, vouée à séparer la terre et le ciel, les fond au contraire dans un continuum ? Le flou devient support d’osmose et d’interrogation.

Huile sur toile • 80 × 100 cm • © musée d’Art contemporain de la Haute-Vienne – château de Rochechouart / © Gerhart Richter, 2025

Géricault avait lui aussi fait subir au regard un retournement quand il avait peint, de dos, les infortunés naufragés du Radeau de la Méduse (1818–1819), non plus tournés vers le spectateur mais, métaphore d’un espoir anéanti par les ténèbres, vers l’horizon. À chaque époque, ce dernier est le creuset d’innovations esthétiques.

Science, abstraction et rayon vert

Le troisième temps de l’exposition est celui des hypothèses. L’horizon devient spectacle. On l’observe, on s’y frotte. La plage longtemps fuie devient, avec la naissance du balnéaire, un lieu de villégiature que les tableaux d’Eugène Boudin célèbrent. La photographie creusera le sillon de cette limite entre terre et eau, comme le fait André Kertész dans Martinique (1972). Mais elle produira également des images où la perception de l’horizon est perturbée par la guerre et les catastrophes. Ces clichés deviennent source d’information, dans les scènes d’entraînement militaire commandées à Gustave Le Gray par Napoléon III en 1857 ou plus récemment les travaux de Sophie Ristelhueber sur les conflits au Moyen-Orient.

Markus Raetz, Binocular View
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Markus Raetz, Binocular View, 2001

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Dans cette vue à travers des jumelles binoculaires, l’artiste suisse détourne l’attention de la ligne d’horizon, pourtant située au centre, en dotant l’avant-plan d’une force qui emprisonne le regard. L’œuvre, qui utilise un procédé de photogravure, fait partie d’une série aussi déclinée en aquatinte.

Héliogravure en couleurs • 57 × 69,3 cm • © Bibliothèque nationale de France, Bnf

Le quatrième temps expose dans les salles en sous-sol du musée de Caen l’horizon manipulé. L’abstraction picturale est explorée. Mondrian ou Roy Lichtenstein et sa série des « Ten Landscapes » bouleversent les codes spatiaux. La sculpture s’empare du paysage pour le contrôler, le révéler. Robert Morris construit en 1977 aux Pays-Bas un Observatoire où deux talus appuyés sur des murs de béton encadrent le coucher de soleil. Eduardo Chillida avec sa sculpture en béton Elogio del horizonte, édifiée en 1989 à Gijon, en Espagne, perturbe le regard. Le plein et le vide deviennent matières égales. En 2005, pour la Biennale de Venise, Olafur Eliasson crée au sein du pavillon de l’architecte David Adjaye une vue extérieure énigmatique (Your Black Horizon).

Le télescopage de la science et des arts laboure encore l’horizon, avec sérieux, humour et poésie. Ainsi le phénomène du rayon vert, cette lueur fulgurante qui apparaît à l’instant précis de la disparition du soleil, est-il célébré par un livre de Jules Verne en 1882, un film d’Éric Rohmer en 1986 et par une bande dessinée de Frédéric Boilet en 2009.

Roy Lichtenstein, Ten Landscapes
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Roy Lichtenstein, Ten Landscapes, 1966

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L’exposition de Caen donne à voir la série complète des dix sérigraphies de paysages pop méconnues du géant américain réalisées dans les années 1960.

Dix sérigraphies en couleurs avec collage de Rowlux • Dimensions variables (27,3 cm à 49,7 cm) • Coll. Bibliothèque nationale de France, Paris • © Estate of Roy Lichtenstein New York / ADAGP, Paris, 2025

Si l’art n’a cessé d’interroger la profondeur de l’horizon, sa largeur semble avoir été délaissée. Or, selon la belle formule de l’écrivain américain Jim Harrison, « la vie est courte mais très large », le champ de nos espoirs se tient peut-être non pas devant nous mais sur les bords, hors du cadre. Jean-Christophe Bailly, auteur d’un essai du catalogue, souligne que dans une prison panoptique – un type d’aménagement carcéral inventé au XVIIIe siècle par le philosophe britannique Jeremy Bentham –, les fenêtres placées haut dans les cellules privent les reclus de « tout contact visuel avec le dehors tel qu’il s’étend jusqu’à l’horizon », image même de l’évasion.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux », dit la Genèse. En se saisissant d’un tel sujet, peintres, photographes, sculpteurs ou vidéastes remontent le temps afin de nous permettre de contempler le monde tel qu’il apparut à ses premiers habitants. Ainsi se boucle l’aventure de la ligne d’horizon, fermeture à l’origine, espace déployé à la Renaissance et voyage temporel pour finir… Avant sans doute que cette frontière imaginaire ne s’anime à nouveau pour nous offrir d’autres espaces à conquérir.

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L’horizon sans fin

Du 10 mai 2025 au 5 octobre 2025

mba.caen.fr

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Catalogue de l'exposition

Sous la direction d’Emmanuelle Delapierre et Céline Flécheux

Coéd. In Fine / musée des Beaux-Arts de Caen • 296 p. • 42 €

Mille ans de son histoire… C’est à cette célébration que la ville de Caen, cité de
Guillaume le Conquérant et ancienne capitale du duché de Normandie, invite le public depuis le mois de mars et jusqu’à la fin de l’année. Une myriade de propositions artistiques et patrimoniales, expositions, parcours d’art contemporain dans la ville, spectacles mais aussi événements populaires et rencontres autour de l’histoire ont été programmés. Si l’exposition « L’horizon sans fin » en constitue un temps fort, il ne faudra pas non plus manquer celle présentant un segment de la riche collection de la fondation Gandur pour l’art autour des dieux, qui constitue une belle introduction au très grand musée que le collectionneur suisse ouvrira à Caen en 2028.

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Par tous les dieux !

Du 5 avril 2025 au 28 septembre 2025

musee-de-normandie.caen.fr

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Ce que l'horizon promet

Du 12 mars 2025 au 28 septembre 2025

fondation.edf.com

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Catalogue de l'exposition

Par Gérald Bronner

éd. Bord de l’eau / La Muette • 144 p. • 18 €

L’horizon vécu comme une perspective, une somme de possibles, est au cœur de l’exposition de la fondation groupe EDF. Anxiétés, doutes et tâtonnements sont explorés par la magie, l’occultisme, l’absurdité, l’écologie… L’optimisme volontaire des artistes présents, Philippe Ramette en tête, nous autorise à croire encore à notre libre arbitre. Dans un monde où rien n’est écrit, tout est encore autorisé. La liberté est enfant de l’incertitude.

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