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Agnès Varda, Valentine Schlegel avec un vase en terre façonnée au colombin, faïence chamottée, émail, vers 1955
© Succession Agnès Varda - Fonds Agnès Varda déposé à l'institut pour la photographie Courtesy Galerie Nathalie Obadia © ADAGP, Paris, 2023
« Née sur la plage, comme disent tous les Sétois », Valentine Schlegel (1925–2021) ressent déjà toute petite l’appel des vagues, l’amour de l’écume et des coquillages. Et dès six ans, le sentiment d’appartenir à l’art : elle illustre dans sa jeunesse des chants marins dans de petits carnets, fabrique des « Sifflets-sirènes » – en forme de femmes-poisson en grès, maternelles et voluptueuses. Linou, comme la surnomme ses trois grandes sœurs et sa voisine, la cinéaste Agnès Varda, baigne dans la créativité insufflée par son père, un ébéniste et marchand de meubles qui l’inscrit à l’école des Beaux-Arts de Montpellier en 1942.
Dès sa sortie, une aventure se dessine, palpitante : le festival d’Avignon. C’est le comédien et metteur en scène Jean Vilar, tout juste marié avec sa sœur aînée Andrée et qui, en 1947, est en train de donner naissance à cette Semaine d’art dramatique appelée à devenir un événement incontournable. Les costumes de Richard II, les accessoires de Shéhérazade, les oriflammes du Prince de Hombourg… Pendant cinq ans, elle assiste le peintre et décorateur Léon Gischia sur l’événement. « J’ai découvert le travail collectif, l’exaltation qu’il procure », loin de l’isolement qu’impose la céramique dont elle explore les possibilités plastiques dans les années 1950. « En même temps, je me suis affirmée comme une artisane solitaire ». Son choix est fait.
Valentine Schlegel, Vase en grès, 1957
Collection personnelle de Rosalie Varda • © Julien Maeda – Courtesy Éditions Sébastien Moreu © ADAGP, Paris, 2023
« Pour avoir une vie propre, un pot doit être aussi une sculpture. »
Valentine Schlegel
Nourrie par ses voyages en Méditerranée, dont l’Italie et la Grèce, elle se met à travailler la terre et le bois d’olivier pour faire des poteries du quotidien, comme ce saladier doté d’un bec pour retenir les couverts, des pots à olives, à moutarde mais aussi une « bouteille-femme » et une verseuse, toutes deux conçues avec sa sœur Andrée. Et puis rapidement c’est l’envol : voguant sur le renouveau de la céramique initié par Picasso à Vallauris, elle crée de grands vases aux formes organiques, des « germes » en argile émaillée montée au colombin, qui ressemblent à des algues. « Pour avoir une vie propre, un pot doit être aussi une sculpture », déclare-t-elle, sans faire de distinction entre le beau et l’utile. L’important, c’est de produire des objets incarnés.
À gauche : Valentine Schlegel et Andrée Schlegel Vilar, “Bouteille Femme” (1960). À droite : Agnès Varda, “Arbre à coupes de Valentine Schlegel” (1958).
Céramique émaillée beige, ocre et noir • Galerie Thomas Fritsch – ARTRIUM © Photo : Hervé Lewandowski © ADAGP, Paris, 2023 © Succession Agnès Varda - Fonds Agnès Varda déposé à l'institut pour la photographie Courtesy Galerie Nathalie Obadia © ADAGP, Paris, 2023
Et, sans qu’elle s’y attende, le succès est au rendez-vous. Ses pièces biomorphiques s’exposent dans les grandes galeries parisiennes. Pendant que sa renommée se forge à l’international, Agnès Varda l’héberge un temps à Paris rue Daguerre, la photographiant au travail [ill. en Une]. En échange, l’artiste la guidera plus tard dans le quartier des pêcheurs de Sète lors de son tournage de La Pointe courte (1955), repassant par les chemins de leur enfance. Au musée Fabre, on s’étonne de découvrir cette amitié à travers une touchante série de photographies, dont celle de la petite Rosalie Varda, âgée d’un ou deux ans, assise dans le foyer d’une cheminée immaculée, aux lignes douces et épurées.
« J’ai vendu un jour à des amis un vase à fleurs », mais ne lui trouvant pas de place, Valentine Schlegel se met à imaginer, pour le poser, une cheminée. Ce sera le projet d’une vie : dès 1953, alors installée dans une ancienne fabrique de roues dans le 14e arrondissement de Paris, Valentine Schlegel imagine pour ses amis et clients des âtres conçus comme des « sculptures à vivre », dont les formes organiques sont inspirées de voiles de bateaux gonflées par le vent. Ses décors tout blancs, comme des grottes troglodytes, font aussi naître des consoles, étagères, banquettes… Sa méthode ? Sans dessin ni esquisse, elle commence par modeler en terre cuite une maquette à l’échelle 1/10e avant de passer à l’ébauche en plâtre, dont une impressionnante collection est présentée à Montpellier. Jusqu’en 2002, l’artiste réalise une centaine de cheminées qui font d’elle une véritable « maçonne » en bleu de travail.
Cherchant à « vivre et survivre », elle se concentre sur ses cheminées, réclamées par une clientèle aisée : Jeanne Moreau ou Gérard Philipe.
La céramique devient une pratique marginale : « j’ai découvert que personne en France ne s’intéresse à la céramique : ni les collectionneurs, ni les galeries, ni les musées. » Cherchant à « vivre et survivre », elle se concentre sur ses cheminées, réclamées par une clientèle aisée (Jeanne Moreau ou Gérard Philipe rencontrés à Avignon), puis accepte de diriger l’Atelier des moins de quinze ans au musée des Arts décoratifs. Pour y transmettre le métier à de jeunes pousses motivées, leur parler de Pablo Picasso, Henry Moore, Jean Arp… Leur donner le goût du bien fait, du galbe harmonieux. Et ce, durant une trentaine d’années.
Aujourd’hui, il ne reste plus grand chose de cet enseignement. Ni de ses cheminées claquemurées, parfois détruites. « Je n’ai pas essayé de faire une œuvre », a-t-elle déclaré, fuyant la célébrité. Seuls subsistent des photographies, sa collection de couteaux qu’elle accrochait tel un banc de poissons, des articles de presse, les images de Varda (notamment son court-métrage Les Enfants du musée de 1966)… Il y a bien eu une rétrospective de son travail en 1975 à la galerie La Demeure puis en 2019 au CRAC Occitanie. Et entre-temps en 2004, une exposition par le galeriste Pierre Staudenmeyer, lequel a tout vendu.
À gauche : Valentine Schlegel, « Vase » (1958). À droite : vue de l’exposition « Valentine Schlegel, l’art pour quotidien », Département des arts décoratifs du musée Fabre, 2023.
Terre chamottée, montée au colombin, émaillée gris clair mat • Collection Blaise et Vincent Fournier • Photo B.F © ADAGP, Paris, 2023 © Photographie Frédéric Jaulmes – Reproduction interdite sans autorisation
C’est que désormais, les œuvres en céramique ont le vent en poupe : certains de ses modèles peuvent atteindre 80 000 euros. Et alors que les Seventies vivent un étonnant renouveau, ses cheminées d’inspiration minérale en incarnent l’esprit libre et fantasque – le directeur artistique Raf Simons s’en est même inspiré en 2014 pour réaliser le décor de son défilé Dior. D’ailleurs, les architectes d’intérieur ne se lassent pas de cet effet carrière de craie excavée, sans connaître véritablement son initiatrice : une femme aux cheveux courts portant des vêtements de marin et homosexuelle, nageant librement entre les disciplines.
Valentine Schlegel, l'art pour quotidien
Du 12 mai 2023 au 17 septembre 2023
Musée des Arts décoratifs Sabatier d’Espeyran • 6 Rue Montpelliéret • 34000 Montpellier
www.montpellier3m.fr
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