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Max Ernst, Épiphanie, 1940
Huile sur toile • 54 x 65 cm • Collection Esther Grether Family • Robert Bayer, Bildpunkt, CH-4142 Münchenstein © Adagp, Paris 2023
« Max Ernst est un artiste difficile à définir, tant sa production est riche et diverse. C’est un artiste multi-facettes, une sorte de figure chimérique », introduit l’historienne de l’art italienne Martina Mazzotta, co-commissaire de l’exposition au côté de Jürgen Pech. D’emblée, la difficulté est posée : Ernst s’apparente à un (très séduisant) monstre mythologique, qu’il a fallu dompter pour construire cette exposition. L’ampleur de la tâche se ressent dans le parcours qui, à force de partir dans toutes les directions, peut déboussoler le visiteur. Mais il est vrai que tout le génie de Max Ernst (bien visible ici à travers quelques prêts importants, notamment du Centre Pompidou, et des pépites plus confidentielles) réside dans son caractère insaisissable !
Max Ernst, Pietà ou La Révolution la nuit, 1923
Huile sur toile • 116,2 × 88,9 cm • Tate : purchased 1981 • © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © Adagp, Paris, 2023
Joueur jusqu’au bout des ongles, Ernst participe à la création du groupe dada en 1919, puis rejoint celui des surréalistes. Ses tableaux sont caractéristiques du mouvement, défini par le Manifeste d’André Breton en 1924 : dotés de titres absurdes, énigmatiques et pleins d’humour, ces rébus cryptiques à interprétations multiples se composent d’associations illogiques, réunissent les contraires, interrogent la frontière entre réel et illusion. Par l’imaginaire, le jeu et le détournement, Ernst s’échappe. Et nous échappe. Affirmant par là une liberté radieuse, qui lui vaudra d’être excommunié par l’Église catholique, et intégré à l’exposition d’« art dégénéré » présentée par les nazis à Munich en 1937…
Très érudit, cet « humaniste du XXe siècle » se réfère aussi bien à la psychanalyse qu’à la littérature, la musique, la mythologie, l’alchimie et la peinture ancienne. Ainsi, il n’hésite pas à peindre une Pietà revisitée dans l’esprit de Giorgio de Chirico [ill. ci-dessus], et à citer Léonard de Vinci, qui le fascine. Le Baiser reprend ainsi la composition de la Sainte Anne du maître italien, tandis que Le Jardin de la France rend hommage (entre autres) à ses cartes géographiques et à son dernier refuge : la région de la Loire. Installé un temps à Sedona en Arizona, Ernst s’inspire aussi des motifs géométriques des indiens Hopis, qui vivent dans une réserve voisine. Totems amérindiens, Grèce antique, Renaissance… Chez lui, tout se mélange, engendrant de surprenantes hybridations.
Max Ernst, À gauche : “Le Baiser” (1927). À droite : “Le Jardin de la France” (1964)
Huiles sur toile • 129 x 161,2 cm ; 114 x 168 cm • Peggy Guggenheim Collection, Venice (Solomon R. Guggenheim Foundation, New York) ; Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle • Collezione Peggy Guggenheim, Venezia (Fondazione Salomon R. Guggenheim, New York) © Adagp, Paris, 2023. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet © Adagp, Paris 2023
As du détournement, Ernst nourrit aussi ses sculptures d’objets trouvés.
Dessin, sculpture, peinture, roman-collage… Ernst est un touche-à-tout qui expérimente toutes sortes de techniques indirectes – le frottage, qu’il invente en 1925, mais aussi le grattage et la décalcomanie – pour obtenir des illusions déroutantes grâce à des effets de hasard. L’artiste superpose des couches de peinture, réalise des transferts, applique des morceaux de bois trempés de peinture contre la toile, gratte cette dernière avec des spatules et des couteaux, créant des textures denses, complexes et difficiles à démêler. As du détournement, Ernst nourrit aussi ses sculptures d’objets trouvés. Des cuillères entrent ainsi dans la composition d’étranges pièces d’échecs (Le Roi jouant avec la Reine). Plus loin, ce sont des coquilles Saint-Jacques qu’il utilise pour figurer, de manière stylisée, le plastron de plumes d’une chouette, drôle et frappante avec sa tête en forme de disque d’où surgissent un bec et deux yeux ahuris !
Max Ernst, Le Roi jouant avec la reine, 1944
Bronze • 103 × 53,8 × 88 cm • Centre Pompidou, MNAM CCI © Adagp, Paris, 2023
Son tableau Un tissu de mensonges (1959) [ill. ci-dessous] constitue l’un des moments forts de la visite. De très grand format, cette lumineuse explosion de couleurs évoque un jardin d’Éden constellé d’oranges et de figures discrètes d’oiseaux, de femmes et de poissons, comme cachées en filigrane. Pour ses mondes magiques, Ernst s’inspire beaucoup de la nature. Plus loin, une partie de l’exposition propose donc d’étudier son œuvre à travers le prisme des quatre éléments. Son hommage serpentin à la Loire y évoque l’eau, tandis que la terre y est représentée par son obsession pour la forêt dense et obscure, qui lui permet de représenter les mystères de la psyché humaine…
Max Ernst, Un tissu de mensonges, 1959
Huile sur toile • 200 x 300 • Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet, © Adagp, Paris 2023
De ce monde de feuillages et d’écorces, Ernst tire des œuvres fascinantes, dont Quasimodo Geniti (1956), et Épiphanie [ill. en Une], un chef-d’œuvre de décalcomanie réalisé en 1940, alors qu’il est incarcéré au camp de Loriol, puis au camp des Milles, en tant que citoyen allemand. Hypnotique, la toile représente une forêt rocailleuse et mousseuse peuplée d’êtres étranges, semi-pétrifiés, aux regards maladifs, sous la clarté blafarde de la lune et d’un ciel vert phosphorescent… Dans la section consacrée à l’air se niche une autre œuvre importante, Monument aux oiseaux (1927) : une envolée qui revisite les thèmes chrétiens de l’ascension et de la mise au tombeau. Enfin, à travers des représentations d’astres et de volcans, Ernst s’intéresse au feu, qu’il lie aussi bien à la destruction de la guerre qu’à une force magique, alchimique.
Max Ernst, La Fête Aà Seillans, 1964
Huile sur toile • 130 × 170 cm • Musée Cantini, Marseille (dépôt du Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle) • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian © Adagp, Paris 2023
Festive, la dernière salle rassemble des tableaux solaires aux rythmes dansants, dont La Fête à Seillans (1964) – peint dans le petit village de Seillans, où il s’installe dans le sud de la France en 1964. « Envers et contre tout, Max Ernst est resté très positif jusqu’à la fin, explique Martina Mazzotta. Blessé pendant la Première Guerre mondiale qui lui a arraché beaucoup d’amis, puis incarcéré en France, et ensuite à Ellis Island, à cause de sa nationalité allemande, Max Ernst a eu une vie difficile, tourmentée. Mais il est toujours resté plein d’espoir et de curiosité. Dans les moments difficiles, il se raccrochait à la littérature et à la nature, à sa soif de voir et de connaître, et à l’idée de se transformer en une autre créature ». Comme un phénix renaissant encore et encore de ses cendres !
Max Ernst. Mondes magiques, mondes libérés
Du 4 mai 2023 au 8 octobre 2023
Hôtel de Caumont - Centre d'art • 3 Rue Joseph Cabassol • 13100 Aix-en-Provence
www.caumont-centredart.com
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