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REPORTAGE

En Allemagne, un nouveau musée propose une expérience de l’art abstrait purement sensorielle

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Publié le , mis à jour le
Signé par l’architecte star japonais Fumihiko Maki, un nouveau musée a vu le jour l’été dernier à Wiesbaden, dans le sud de l’Allemagne : le MRE ou musée Reinhard Ernst, du nom de son fondateur et collectionneur. Sa particularité ? Il est entièrement et uniquement dédié à l’art abstrait. Pollock, Soulages, de Staël, Stella, Frankenthaler… Les grands maîtres du genre y sont réunis pour offrir une expérience purement sensorielle. Visite.
Vue de la fresque de Katharina Grosse réalisée à l’intérieur du musée Reinhard Ernst
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Vue de la fresque de Katharina Grosse réalisée à l’intérieur du musée Reinhard Ernst

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© Martin Url

Pour qui se sentirait dépassé par l’art contemporain et ses grands concepts, étouffé par les salles bondées des musées parisiens, rebuté par les cartels des grandes expositions historiques, un nouveau lieu offre une lumineuse solution. Dans la ville de Wiesbaden, à une petite demi-heure de Francfort, le musée Reinhard Ernst (MRE) ouvre les portes de l’art à tous, curieux comme amateurs, qu’ils arrivent avec des idées plein la tête, ou bien une tête en quête de vide.

Premier musée au monde à être entièrement et uniquement dédié à l’art abstrait, le MRE entend offrir, avec ses salles aérées et ses chefs-d’œuvre colorés signés Robert Motherwell, Judit Reigl, Willem de Kooning, Pierre Soulages ou Jackson Pollock, un lieu où reprendre son souffle. Pourquoi l’abstraction ? « Car c’est un art qui se comprend sans explication. Il ne faut pas être savant pour être touché par ces œuvres », répond Reinhard Ernst.

Un collectionneur fou d’abstraction

Portrait de Reinhard Ernst, collectionneur et fondateur du musée éponyme à Wiesbaden, en Allemagne
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Portrait de Reinhard Ernst, collectionneur et fondateur du musée éponyme à Wiesbaden, en Allemagne

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© Tanja Nitzke

Le septuagénaire, natif de Wiesbaden, a lui-même fait la découverte de l’art sur le tard. Né en 1945 dans un milieu meurtri par la guerre et une famille éloignée de la culture, le collectionneur a construit sa vie et sa collection – dont la plus ancienne pièce date, précisément, de 1945 – au rythme d’un monde qui se reconstruit. En plein essor technologique et économique des Trente Glorieuses, il fait fortune dans la fabrication d’engrenages et de moteurs de précision.

Ses voyages d’affaires l’amènent dans toute l’Europe, mais aussi au Japon et aux États-Unis, où il fait plus particulièrement la découverte des avant-gardes new-yorkaises. Sa collection s’enrichit alors des plus grands noms de l’abstraction venus de tous horizons : Sam Francis, Morris Louis, Tōkō Shinoda, Frank Stella, Franz Kline, Lee Krasner, Josef Albers, Eduardo Chillida, Nicolas de Staël, Lucio Fontana, Simon Hantaï, Hans Hartung, ou encore Helen Frankenthaler, dont Reinhard Ernst possède la plus grande collection privée au monde.

Une seule règle : libérer l’expression

« L’art est une expérience visuelle, intellectuelle, corporelle et somatique. Le MRE le rappelle et fait (re)vivre cette expérience. »

Oliver Kornhoff

À 10 000 kilomètres de distance parfois l’un de l’autre, ces artistes partagent alors la même envie : libérer l’expression. Faire exploser sur la toile des formes et des couleurs qui se suffiraient à elles-mêmes. Les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ont laissé trop de stigmates pour adhérer encore à la grande histoire, ou même à toute narration. En réaction à l’idéal d’une figuration ou d’une perspective parfaite, donnant l’illusion de capturer le monde en image, les artistes abstraits ne pensent pas tant la toile comme une fin que comme un moyen. Le geste du pinceau, la performance du corps et l’expression de l’émotion sont au cœur de leurs pratiques, qui se déclinent en mouvements – dans tous les sens du terme.

Vue d’une des salles du musée Reinhard Ernst à Wiesbaden, Allemagne, 2025
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Vue d’une des salles du musée Reinhard Ernst à Wiesbaden, Allemagne, 2025

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© Helbig Marburger

L’abstraction lyrique, défendue dans le Paris des années 1940–1950 par des peintres tels que Nicolas de Staël, Henri Michaux, Pierre Tal Coat et Wols, privilégie l’émotion individuelle… L’expressionnisme abstrait de l’École de New York, dont font partie Barnett Newman, Robert Motherwell, Mark Rothko ou Clyfford Still, pense, de son côté, la toile comme un champ de force. Jusqu’à faire de l’acte de peindre une action revendiquée en tant que telle. Sous le nom d’action painting, des artistes comme Jackson Pollock, Sam Francis ou Willem de Kooning jettent et projettent leurs couleurs sur d’immenses toiles tendues au mur ou étendues au sol.

Helen Frankenthaler, Galileo
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Helen Frankenthaler, Galileo, 1989

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Peinture acrylique sur toile • 156,8 × 266,7 cm • Photo Martin Url / © 2025 Helen Frankenthaler Foundation, Inc./ Adagp, Paris

Lignes, traces, taches et couleurs constituent une nouvelle grammaire, qui n’obéit qu’à une seule règle, celle de la liberté. Tantôt nettes, tantôt floues, tantôt vides, tantôt pleines, tantôt sombres, tantôt claires, tantôt pensées, tantôt improvisées… ; leurs toiles font naître des espaces qui jouent des oppositions. L’œil et l’esprit cessent alors de réfléchir – et se mettent à ressentir. « L’art est une expérience visuelle, intellectuelle, corporelle et somatique. Le MRE le rappelle et fait (re)vivre cette expérience », souligne le directeur du musée, Oliver Kornhoff.

Un espace minimaliste aussi chaleureux qu’éclairant

Dans une optique holistique, l’art et l’architecture œuvrent ici de concert. À l’image des toiles qu’il met en lumière, le bâtiment du musée, dessiné par l’architecte star japonais Fumihiko Maki, décédé quelques jours avant l’inauguration du lieu, le 24 juin 2024, crée un espace minimaliste aussi chaleureux qu’éclairant. Construit en verre et en granit « Bethel White » – la pierre la plus blanche du marché –, le grand « morceau de sucre », comme le surnomment les locaux, éblouit par sa blancheur.

Vue extérieure du musée Reinhard Ernst, un bâtiment dessiné par l’architecte Fumihiko Maki et inauguré en 2024
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Vue extérieure du musée Reinhard Ernst, un bâtiment dessiné par l’architecte Fumihiko Maki et inauguré en 2024

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© Helbig

Qui fait tout sauf peur : « Nous avons pensé le musée comme un lieu pour la communauté, accueillant et simple d’accès, où les craintes associées parfois à l’art et au musée se dissolvent » – un peu comme le sucre dans le café. Au travers de ses immenses vitres et de ses six à quatorze mètres de hauteur sous plafond, le musée laisse entrer en son sein, et se diffuser graduellement, la lumière du jour. Tout en douceur, les grandes toiles des maîtres de l’art abstrait du XXe siècle se révèlent ainsi à nous ; dans leur expression la plus pure.

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Musée Reinhard Ernst

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