Marie-Laure de Noailles avec André Gide assis sur une table feuillette “La femme 100 têtes” de Max Ernst, 1930
photographie de Marc Allegret • Coll. Villa Noailles, Hyères
Bal masqué à Hyères au début des années 1930. Georges Braque y croise Igor Stravinsky et André Gide grimés, pris dans des danses improbables. La musique résonne et les convives sortent de la villa aux lignes épurées pour admirer le jardin où Alberto Giacometti a laissé la sculpture d’une girafe grandeur nature… Si le maître de maison reste discret, l’hôtesse des lieux agit, quant à elle, en véritable maîtresse de cérémonie. Son nom ? Marie-Laure de Noailles.
Née dans le Paris fastueux de la Belle Époque, en 1902, la petite Marie-Laure grandit au Trianon, un hôtel particulier de la place des États-Unis. Y vit encore sa grand-mère maternelle Laure Marie Charlotte de Sade, comtesse de Chevigné, descendante directe du marquis de Sade, une salonnière réputée de la fin du XIXe siècle qui fut l’une des inspirations de Marcel Proust pour le personnage de la duchesse de Guermantes dans La Recherche du temps perdu. Dans les années 1910, la maison est fréquentée par un jeune poète dandy dont le charme mystérieux frappe immédiatement Marie-Laure : Jean Cocteau. La jeune fille restera durablement éprise de cet ami d’enfance, malgré l’homosexualité assumée de celui-ci.
Charles et Marie-Laure de Noailles à Barcelone, 1929
Photomaton • Coll. Villa Noailles, Hyères
Elle épouse finalement en 1923 le vicomte Charles de Noailles, de onze ans son aîné. De ce mariage (pas toujours heureux) naîtront deux enfants. Les époux baignent dans l’art. Des trésors des XVIIe et XVIIIe siècles tapissent les murs de leurs demeures respectives. Mais tous deux partagent également un goût pour la modernité. Aussi, avant même de constituer une collection, ils décident de lui dédier un lieu. Le domaine familial du Clos Saint-Bernard sur les hauteurs de Hyères, dans le Sud, est transformé en une villa moderniste en forme de paquebot dessinée par l’architecte Robert Mallet-Stevens, ponctuée par un « jardin cubiste » triangulaire signé Gabriel Guevrekian.
La Villa Noailles à Hyères
Photo Olivier Amsellem / Villa Noailles, Hyères
Anticonformiste, l’audacieuse organise des fêtes mémorables tels que le « bal des matières » en 1929 où « on est prié de ne pas venir en étoffe usuelle d’habillement ».
Mais c’est à Paris que les Noailles sont les plus demandés. L’hôtel de la place des États-Unis est un rendez-vous obligé de la fin de années 1920, pour les cubistes comme pour les surréalistes. Marie-Laure est séduite par ce dernier courant artistique : il ouvre toutes les portes de l’imaginaire. Et il se trouve que le sien est débordant ! Les Noailles se font mécènes des peintres surréalistes : Max Ernst – dont le Monument aux oiseaux (1927) est l’un de leurs premiers achats – et Salvador Dalí exercent une fascination inépuisable sur Marie-Laure. Man Ray tire de nombreux portraits de la vicomtesse coiffée à la garçonne et vêtue en Chanel. Ses traits inspirent aussi Matisse, Cocteau, Balthus et Giacometti pour ne citer qu’eux. Anticonformiste, l’audacieuse organise des fêtes mémorables tels que le « bal des matières » en 1929 où « on est prié de ne pas venir en étoffe usuelle d’habillement ».
Max Ernst, Monument aux Oiseaux, 1927
huile sur toile • 162 × 130 cm • Coll. musée Cantini, Marseille • © akg-images / © Adagp, Paris 2023
Pour les Noailles, le mécénat est un art total ne se résumant pas à la collection de tableaux. Grands cinéphiles, ils laissent la villa d’Hyères à disposition de Man Ray afin qu’il y tourne son film surréaliste Les Mystères du château de Dé en 1929, dans lequel les mécènes endossent même des rôles de figurants. L’année suivante, ils produisent à hauteur d’un million de francs Le Sang d’un poète de Jean Cocteau ainsi que L’Âge d’or, deuxième film de Salvador Dalí et Luis Buñuel, véritable brûlot anticlérical leur valant la censure et la disgrâce auprès de la société.
Man ray, Bal durant le tournage des « Mystères du château de Dé » à Hyères, janvier 1929
photographie • Coll. Villa Noailles, Hyères • © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2023
Les années 1930 marquent la fin de l’âge d’or pour les Noailles. Le pedigree aristocratique du couple met mal à l’aise André Breton et les siens qui affermissent leur engagement communiste. Marie-Laure soutient pourtant le Front populaire en 1936. Entretemps, la crise financière est passée, conduisant les époux à réduire leur train de vie. Le couple bat de l’aile depuis longtemps mais avec le retrait de Charles à Grasse en 1939, la séparation devient effective. Le vicomte tourne le dos à l’avant-garde en même temps qu’à sa femme.
Marie-Laure, elle, reste fidèle à la modernité, continuant de voguer entre Hyères et Paris, où elle vit des liaisons avec le mécène Edward James et le compositeur Igor Markevitch. Elle garde de solides amitiés, par exemple avec Giacometti qui lui dédie une Tête de Marie-Laure de Noailles en 1946, et, nouvelle preuve de son éclectisme infatigable, s’affirme en tant qu’autrice. Son premier roman, Dix ans sur Terre, est publié en 1937.
Dora Maar, Portrait de Marie-Laure de Noailles, 1940
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian / © Adagp, Paris 2023
La vicomtesse reste à Paris durant la Guerre où ses idées de gauche et surtout ses origines juives lui valent la surveillance rapprochée de la Gestapo. Elle est cependant protégée par le réseau d’un ami collaborateur, le chorégraphe Serge Lifar. Après-guerre, Marie-Laure de Noailles reste cette figure haute en couleur, à la silhouette gracile habillée de tailleurs. Parmi les artistes qui l’entourent, on compte nombre d’homosexuels comme le peintre Charles Bérard et le designer Jean-Michel Frank, si bien que Marie-Laure peut être comptée comme l’une des premières égéries gay.
Elle continue de s’impliquer dans la sphère artistique dans les années 1960, où elle soutient par exemple la jeune carrière de l’acteur et réalisateur Pierre Clémenti. Si ses goûts sont portés vers la musique savante, elle aime aussi les Rolling Stones et la variété française. Dans ses dernières années, elle se prend d’affection pour le chanteur Belge Salvatore Adamo à qui elle offre même une fête d’anniversaire à Hyères à la fin de la décennie ! Sa générosité ne s’arrête pas là : en mai 1968, elle descend de sa Rolls-Royce, au pied des barricades pour offrir aux étudiants grévistes du pâté en croûte de chez Fauchon… Quant à l’art contemporain, elle continue de le soutenir. En 1969, elle laisse une autre voiture, sa Zim, à disposition de César pour qu’il en fasse une compression. Marie-Laure de Noailles s’éteint l’année suivante.
La Vicomtesse Marie-Laure de Noailles déguisée lors d’une fête au restaurant la Grande Cascade au Bois de Boulogne, 23 juin 1965
© Bridgeman Images
Quelle est la postérité de la vicomtesse ? Plus encore que les œuvres d’art collectionnées, dont certaines ont d’ailleurs été versées aux collections du musée national d’Art moderne, c’est véritablement la villa Noailles d’Hyères qui témoigne aujourd’hui de sa modernité radicale. Marie-Laure de Noailles est plus qu’une mécène ou une icône, un personnage anticonformiste incarnant à elle seule l’idée d’avant-garde à la française.
À lire
Julie Verlaine, Femmes collectionneuses d’art et mécènes, de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2013 – En savoir plus
Laurence Benaïm, Marie-Laure de Noailles, la vicomtesse du bizarre, Paris, Grasset, 2001 – En savoir plus
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