Article réservé aux abonnés

événement

Pour ses 60 ans, la Cité internationale des arts s’affirme plus que jamais comme un lieu unique d’hospitalité et de création

Par

Publié le , mis à jour le
C’est la résidence d’artistes la plus grande au monde, qui depuis 60 ans accueille à Paris peintre en devenir ou plasticien confirmé, cinéaste exilé ou musicien en quête d’un havre de paix. Chaque mois, 300 artistes du monde entier y trouvent un lieu de vie, de création et de partage. Histoire d’une Cité qui a vu passer entre ses murs Anne Imhof, Serge Gainsbourg, Dominique Gonzalez-Foerster et Zanele Muholi.
Cité internationale des arts, site du Marais
voir toutes les images

Cité internationale des arts, site du Marais

i

© Photo Maurine Tric

Et si l’idée de Paris capitale des arts, ville d’accueil inspirante et refuge pour les créateurs et créatrices du monde entier, n’avait pas totalement disparu ? C’est ce que laisse à penser la trop méconnue Cité internationale des arts (CIA), qui abrite dans ses deux sites parisiens, l’un dans le Marais, l’autre à Montmartre, une communauté de plus de 300 artistes originaires de tous les pays.

Depuis son inauguration en 1965, la Cité a accueilli quelque 35 000 plasticiens, peintres, photographes, musiciens, écrivains, chorégraphes, compositeurs, metteurs en scène ou architectes qui y vivent, dorment et travaillent en même temps. Avec ses 325 ateliers-logements d’environ 40 mètres carrés chacun, dotés d’une kitchenette, d’une salle d’eau et d’un espace de travail, elle est le plus grand centre de résidence artistique au monde.

L’Argentin Nicolás García Uriburu (1937-2016) et sa femme, en 1966. Par la suite, l’artiste délaissera la peinture pour emprunter une voie plus conceptuelle marquée par la couleur verte et sa symbolique écolo.
voir toutes les images

L’Argentin Nicolás García Uriburu (1937–2016) et sa femme, en 1966. Par la suite, l’artiste délaissera la peinture pour emprunter une voie plus conceptuelle marquée par la couleur verte et sa symbolique écolo.

i

© Fonds d’archives de la Cité internationale des arts, Paris

Louise Bourgeois, Lygia Clark, Nil Yalter, Serge Gainsbourg, Joan Jonas, Anne Queffélec, Chloé Delaume, Tatiana Trouvé, Orlan, Laurie Anderson, Kimsooja, Dominique Gonzalez-Foerster, Apichatpong Weerasethakul… À leurs débuts ou déjà connus, tous ces artistes désormais célèbres sont passés par ce lieu, véritable vivier de talents fréquenté par les conservateurs, collectionneurs et galeristes en quête des pépites de demain et de projets novateurs.

Un havre de paix et de création pour des artistes de tous horizons

« Pour nombre d’artistes, la Cité a été une parenthèse enchantée, une bulle d’oxygène, voire une véritable bascule dans leur parcours. »

Bénédicte Alliot

« La Cité, c’est un village international d’artistes. Nous tenons beaucoup à cet adjectif ‘international’, qui fait notre identité. C’est un signe d’hospitalité, d’une ouverture de la ville, d’une certaine vision de l’art. La Cité est un lieu de paix où il y a de la place pour tout le monde », souligne la directrice des lieux depuis bientôt dix ans, Bénédicte Alliot, tandis que l’institution souffle ses 60 bougies.

Elle poursuit : « Nous avons à cœur d’accueillir des artistes de tous les pays et de toutes les générations, de leur majorité jusqu’à leurs 90 ans – comme le photographe James Barnor, qui les a fêtés ici même ! Par souci de transmission bien sûr, mais aussi parce que les artistes ne sont pas toujours dans la performance et ont parfois besoin de souffler. Pour nombre d’entre eux, la Cité a été une parenthèse enchantée, une bulle d’oxygène, voire une véritable bascule dans leur parcours. »

Ainsi de la photographe sud-africaine Zanele Muholi. C’est au sein même de son atelier-logement, lors de sa résidence en 2014, que l’artiste qui se définit comme activiste visuelle noire et queer au service de la cause LGBTQIA+ se lance dans sa fameuse série de portraits et autoportraits en noir et blanc ultra contrastés au succès international.

Nolan Oswald Dennis, Untitled
voir toutes les images

Nolan Oswald Dennis, Untitled, 2023

i

L’artiste, né en 1988 en Zambie et installé en Afrique du Sud, a été lauréat du programme initié par la fondation Art Explora avec la Cité internationale des arts. Avec cette œuvre issue de sa résidence, il étudie le concept de pluripolarité et invite à repenser les récits historiques et les fantasmes politiques de la mondialisation à l’aune des minorités, autochtones ou queers, et à dépasser la traditionnelle opposition Nord-Sud.

Techniques mixtes • © Nolan Oswald Dennis / Photo Anthea Pokroy

Pour la plasticienne et performeuse allemande Anne Imhof aussi, « cette résidence d’un an et demi a été cruciale. Et je pense que mon travail aurait été très différent si je n’avais pas eu cette opportunité », raconte celle qui a posé ses bagages à Paris en 2013, seule avec sa fille de 13 ans.  L’artiste traverse alors une période de dépression et ce séjour lui permet de se reconstruire tout en faisant évoluer sa pratique. C’est ici qu’elle conçoit sa performance Rage, présentée à Paris, Munich et Nîmes en 2014, avant de produire sa première exposition-performance, For Ever Rage, puis Angst – entretemps, elle obtient le prestigieux Preis der Nationalgalerie à Berlin (équivalent du Truner Prize anglais ou du prix Marcel Duchamp en France).

Ce moment passé à la Cité fut aussi une étape fondamentale pour la plasticienne Orlan, qui résida quatre ans dans le Marais puis à Montmartre dans les années 1980. Durant cette décennie, elle se lance dans « l’art charnel », ready-made de chair où ses opérations de chirurgie esthétique sont filmées en direct et ses autoportraits réalisés à l’aide des nouvelles technologies.

Quant au designer Philippe Apeloig, venu au début des années 1990 à une époque de vache maigre, resté fidèle parmi les fidèles, il a créé pour la maison un graphisme spécifique destiné à sa communication visuelle. Demeuré très attaché à la CIA après sa résidence entre 1987 et 1989, le cinéaste, plasticien et écrivain Alain Fleischer multiplie les partenariats entre la Cité et Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, qu’il a fondé dix ans plus tard.

L’atelier de la peintre franco-tunisienne Fêla Kéfi-Leroux en 1968.
voir toutes les images

L’atelier de la peintre franco-tunisienne Fêla Kéfi-Leroux en 1968.

i

Fonds d’archives de la Cité internationale des arts, Paris

La peintre franco-tunisienne Fêla Kéfi-Leroux se souvient elle aussi avec émotion de ce moment important dans sa vie d’artiste. Arrivée en 1966 après avoir été repérée au Festival panafricain de Dakar par l’ambassadeur de Tunisie qui lui conseille, à la sortie des Beaux-Arts de Tunis, de tenter sa chance à Paris, elle réside deux ans à la Cité, suit les cours de l’École nationale supérieure des arts décoratifs (Ensad) dont elle sort diplômée et poursuit sa route, creusant son sillon dans les collections internationales et françaises.

Deux figures de la Résistance à l’origine de la Cité

Fêla Kéfi-Leroux compte ainsi parmi les premières occupantes de la Cité, fondée et gérée par les époux Brunau, Félix (1901–1990) et Simone (1926–2021), deux figures de la Résistance qui se rencontrent aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, lui architecte, lauréat du prestigieux prix de Rome, elle, de 25 ans sa cadette, qui va le suivre dans son projet d’édifier un lieu hospitalier pour les artistes du monde entier.

Homme de l’entre-deux-guerres, de l’époque de la Société des nations et de son grand projet d’installer une paix durable internationale, Félix Brunau en a l’idée dès 1937 lors de l’Exposition universelle du Trocadéro, où il rencontre le peintre finlandais Eero Snellman. Ce dernier, directeur d’une résidence d’artistes en Finlande, lui dit tout le mal qu’il pense d’une ville comme Paris qui se targue d’être la capitale des arts mais où les artistes ne sont pas chauffés en hiver.

La Népalaise Urmila Upadhaya Garg dans son atelier, en 1966. À l’époque, plus de 23 % des artistes en résidence étaient des femmes.
voir toutes les images

La Népalaise Urmila Upadhaya Garg dans son atelier, en 1966. À l’époque, plus de 23 % des artistes en résidence étaient des femmes.

i

Fonds d’archives de la Cité internationale des arts, Paris

Soutenu par la municipalité, qui concède un bail emphytéotique pour la construction d’un ensemble d’ateliers-logements au cœur du Marais, et le ministère de la Culture, le projet voit le jour 20 ans plus tard, créé en 1957 par décret, sous la forme d’une fondation privée reconnue d’utilité publique. Le financement est assuré par des organismes publics, privés, français, internationaux, ce qui lui garantit une réelle indépendance mais impose des montages financiers différents pour chaque projet.

Un lieu de vie à préserver

Le bâtiment, architecture moderniste tout en longueur conçue par les architectes Paul Tournon, Olivier-Clément Cacoub et Ngo Viet Thu, sort de terre en 1965 et les premiers artistes commencent à y loger. En 1971, la Cité s’enrichit d’un site plus modeste, à Montmartre, avec un jardin boisé et vue, cette fois, sur le Sacré-Cœur, destiné à une quarantaine d’artistes.

En 1995, le site du Marais inaugure la Galerie, lieu d’exposition temporaire de 400 m2, espace un peu ingrat mais dont les équipes trouvent toujours le moyen de tirer parti, surtout depuis l’arrivée de Nataša Petrešin-Bachelez à la tête de la programmation culturelle. Recrutée en 2021, elle est venue renforcer la petite équipe (47 personnes en tout et pour tout) de Bénédicte Alliot.

Visite dans l’atelier ouvert d’Arthur Gillet, en résidence dans le cadre du programme Cité internationale des arts ¤ Académie des beaux-arts.
voir toutes les images

Visite dans l’atelier ouvert d’Arthur Gillet, en résidence dans le cadre du programme Cité internationale des arts ¤ Académie des beaux-arts.

i

© Photo Maurine Tric

« La Cité est d’abord un lieu de vie où les rapports humains sont organiques. »

Nataša Petrešin-Bachelez

Dès son arrivée en 2016, cette dernière avait souhaité renouer avec l’esprit d’ouverture des fondateurs du lieu. « Il a fallu rénover des ateliers qui, pour la plupart, ne l’avaient jamais été, mais aussi recréer des liens entre les résidents qui ne se croisaient plus que dans les ascenseurs. La Cité est d’abord un lieu de vie où les rapports humains sont organiques. Nous avons mis sur pied des rendez-vous réguliers, des ateliers portes ouvertes avec performance, musique live, théâtre. Il s’agissait aussi de renouer avec les partenaires historiques, une centaine à l’époque, et d’en faire venir de nouveau. »

Ils sont désormais 200, venus du public et du privé, de l’Institut français au Fresnoy, de la fondation H (à Madagascar, avec laquelle la Cité a mis sur pied un prix d’art contemporain pour soutenir la scène malgache) à la fondation Art Explora (créée par l’entrepreneur et mécène Frédéric Jousset, propriétaire et président de Beaux Arts Magazine) et à la Ville de Paris, avec lesquelles elle a monté un programme bisannuel d’une vingtaine de résidences par an à Montmartre, élaboré par un comité de sélection international.

Aider les demandeurs du droit d’asile

Si désormais les résidences sont pour la plupart limitées à quelques mois, conformément au visa autorisé pour les courts séjours de l’espace Schengen (90 jours), il existe des exceptions dans le cadre de certains projets comme celui lancé en 2017 pour les artistes en situation d’exil, monté avec la Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture. « Ce programme nous a permis de réagir immédiatement, sans être ralentis par des procédures administratives, pour accueillir des artistes afghans en 2021 au lendemain de la chute de Kaboul, raconte Bénédicte Alliot.

Zanele Muholi, Phindile I, Paris
voir toutes les images

Zanele Muholi, Phindile I, Paris, 2014

i

C’est depuis sa chambre de la Cité internationale que la désormais célèbre photographe sud-africaine a imaginé sa série intime de portraits et autoportraits aux contrastes noir et blanc marqués.

Épreuve gélatino-argentique • 52 × 100 cm • © Zanele Muholi / Courtesy galerie Carole Kvasnevski, Paris

Quelques jours seulement après l’invasion de l’Ukraine par les Russes, les premiers résidents ukrainiens ont aussi pu arriver à Paris. » De la même manière, en 2023, tandis qu’explose une nouvelle guerre civile au Soudan, la Cité accueille dans l’urgence plusieurs artistes du pays. Certains peuvent venir avec leur conjoint(e) et un enfant, mais les studios ne permettent pas d’accueillir plus de monde. Après deux ans de résidence artistique, la Cité les aide à demander le droit d’asile, en lien quotidien avec des organismes comme France terre d’asile.

Des valeurs rappelées par une exposition anniversaire

Marisol Mendez, Killa
voir toutes les images

Marisol Mendez, Killa, 2019

i

Ancienne résidente enracinée dans le folklore de son pays, la Bolivie, la photographe, au programme de l’exposition anniversaire des
60 ans de la Cité, a imaginé la série « Madre » en interrogeant le patriarcat, les inégalités et les féminicides.

Impression numérique • 50 × 33 cm • Courtesy Marisol Mendez

À l’heure où le gouvernement français promet de durcir à nouveau les lois sur l’immigration dans un contexte global de repli sur soi et de montée des fascismes, comment envisager l’avenir ? L’exposition anniversaire organisée pour fêter les 60 ans de ce lieu atypique y répondait à travers les œuvres métaphoriques coup de poing de ses résidents, à l’image du reportage en noir et blanc de l’artiste et chercheuse italienne installée à New York Adelita Husni-Bey (résidente en 2011), sur une équipe féminine junior de rugby, I Briganti (« Les Brigands »), club basé dans un quartier pauvre de Catane, en Sicile, qui promeut l’antiracisme et la solidarité par le sport ; ou avec les images de Shivanjani Lal, artiste et commissaire australienne originaire des îles Fidji, photos de famille aux couleurs translucides, comme passées, posées à même les fenêtres donnant sur l’île Saint-Louis, accompagnées d’une pièce sonore nostalgique.

Sans oublier – clin d’œil idéal pour un mot de la fin digne des belles ambitions de la Cité – le jeu de tarot de l’artiste multimédia britannique Suzanne Treister. En se faisant tirer les cartes par cette dernière quant à l’avenir de la fondation d’utilité publique qu’elle dirige, Bénédicte Alliot raconte d’un air espiègle avoir pioché la meilleure carte, intitulée « The World », où les planètes alignées promettent le meilleur. « Cela ne m’a pas étonnée, les artistes le valent bien. »

Arrow

6 dates clés de la Cité internationale des arts

1957 : Création par décret de la Cité internationale des arts, fondation d’utilité publique.

1965 : Inauguration du site du Marais.

1971 : Ouverture du site de Montmartre.

1995 : Ouverture de la Galerie pour les expositions temporaires sur le site du Marais.

2015 : Fin décembre, Henri Loyrette, conservateur général du patrimoine, ancien président du Louvre, et Bénédicte Alliot, responsable du Pôle des Saisons à l’Institut français, sont nommés respectivement président et directrice de la Cité.

2017 : Création du programme à destination d’artistes en situation d’exil avec le ministère de la Culture.

Arrow

Paris de vi(ll)es. Intimités publiques

Du 9 octobre 2025 au 24 janvier 2026
Quelle place occupent les artistes dans la ville ? Que reste-t-il de leur passage et qu’emportent-ils avec eux ? Les œuvres réunies dans cette nouvelle proposition pluridisciplinaire répondent à ces questions au fil d’un parcours sur l’hospitalité et le vivre ensemble conçu avec les Scénos Urbaines, collectif à l’origine de résidences nomades dans de grandes villes.

www.citedesartsparis.net

Arrow

In the Presence of All Beings

Du 17 septembre 2025 au 2 novembre 2025
Un projet commun expérimental en collaboration avec le Louvre pour célébrer les noces du patrimoine et de la création contemporaine à travers des œuvres in situ éphémères et des performances.

www.citedesartsparis.net

Arrow

Cité internationale des arts - Montmartre

Arrow

Ateliers ouverts

Le mercredi de 18h à 21h

Chaque semaine, il est possible de visiter les ateliers d’artistes en résidence sur le site du Marais pour y découvrir le travail en train de se faire.

Plus d’informations sur le site de la Cité internationale des arts

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi