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Lassaâd Metoui dans son atelier en mai 2024
Photo Sarah Scaniglia pour BeauxArts éditions
Le vin, il n’en hume que le parfum, mais Lassaâd Metoui s’épanouit dans l’ivresse, qu’elle soit de poésie, d’amour ou d’émerveillement des sens, à moins que les trois ne forment qu’un tout… Ainsi il va, il cherche. Des places de Florence à Venise, des rues de Vienne et de Paris, en Europe, en Afrique, en Asie, dans les livres et en lui-même… mais que cherche cet étrange flâneur ? Lui-même, peut-être.
Dans la calligraphie, Lassaâd est aujourd’hui reconnu comme un artiste majeur, mais sa pratique dépasse ce cadre pour en faire un plasticien complet. Calligraphie, peinture, performance : son art ressemble à une mosaïque qui n’a pas fini de révéler ses facettes. Il convoque la danse, la musique et la poésie. Plasticien-calligraphe, Lassaâd est surtout un philosophe des formes.
« Ma grand-mère mangeait des morceaux de terre ! Pourquoi ? Parce que la terre est notre mère, elle nourrit l’humanité. On vient de la terre et on revient à la terre : la vie est une illusion. »
L’amour, l’artiste lui doit tout. L’amour de sa terre, l’oasis de Gabès où il est né en Tunisie. L’amour de ses parents : son père, poète et sculpteur de pierres, qui a tout quitté pour la mère de Lassaâd, artisane d’art d’une beauté éblouissante, qui a transmis à son fils la passion du roseau et des pigments naturels. L’amour d’Halima, la grand-mère paternelle, tatouée, « Halima la noire » comme on la nomme à Gabès. Elle tisse des tapis et tresse l’osier selon les méthodes ancestrales : « Ma grand-mère mangeait des morceaux de terre ! Pourquoi ? Parce que la terre est notre mère, elle nourrit l’humanité. On vient de la terre et on revient à la terre : la vie est une illusion. »
Lassaâd Metoui, Hosimi 2, l’amour des choses humbles et la découverte de leur beauté, 2023
Pigments naturels, acrylique sur toile, • 150 × 150 cm • Coll. particulière • © Lassaâd Metoui
Halima insuffle au jeune Lassaâd ses premières notions de philosophie par le conte : c’est la Māyā, ce mystère créateur et voile sur le réel venu de l’hindouisme pour inspirer à Platon le mythe de la caverne. L’amour des lettres. À peine les déchiffre-t-il qu’il se saisit du calame pour les reproduire. Dès l’âge de cinq ans, il entame son initiation au Centre d’animation de Gabès puis parfait sa formation aux beaux-arts de la même ville, à 16 ans, auprès d’Abbas Taba, Jalali, Salah Jemni. L’amour enfin du monde, pour un artiste « né pour voyager ». En 1986, alors qu’il n’a jamais quitté son village, Lassaâd file en Europe à l’occasion d’une exposition des jeunes artistes tunisiens à Lausanne. Trois ans plus tard, il gagne en Tunisie le Premier Prix à l’exposition de Matmata.
Lassaâd Metoui et des amis artistes à Gabès, en Tunisie, en 1980
Photos Archives Lassaâd Metoui
En Europe, ses pas le mènent à Bruxelles : à l’Académie des beaux-arts, il parfait sa connaissance des avant-gardes, au contact d’artistes néerlandais… Entre 1990 et 1993, il s’initie à Toulouse à la calligraphie latine auprès de Bernard Arin et Jean Larcher. Lassaâd multiplie les expositions dans les années 1990, obtient deux médailles d’or aux Salons d’automne de Carquefou de 1992 et 1993. Il enseigne à son tour son art à travers des ateliers et par des publications telles que Les Signes des sables (1994), Trace. Calligraphie arabe (1996) et Calligraphe. Écritures croisées (2000). Et pourtant… « Je ne suis que le sujet du verbe étudier. » Lassaâd aime citer Gaston Bachelard, mais en l’occurrence, ce n’est pas un vain mot. Maître en son art dans les années 2000, il ne cesse d’être disciple et écume les amphithéâtres parisiens…
Des cours le marquent particulièrement : ceux d’Éric Lefebvre sur l’atelier du lettré et le thème littéraire dans la peinture chinoise (école du Louvre) et ceux de Christian Gaillard sur la psychanalyse de l’art (École nationale supérieure des beaux-arts). L’initiation se prolonge par la voie plus informelle des rencontres, d’Alain Rey l’amoureux des mots, avec lequel il s’embarque dans deux aventures éditoriales (Le Voyage des mots, 2013, et Le Voyage des formes, 2014), à Maxime Rodinson qui l’initie à la philosophie orientale, brèche déjà ouverte par Amélie Nothomb, autour de la création du livre d’artiste Le Mont Fuji en 2013.
Lassaâd Metoui, Chemin, 2005
Encre noire sur papier • 76 × 56 cm • Coll. British museum, Londres • © Lassaâd Metoui
Lassaâd est apprécié pour ses tableaux-lettres, qui illustrent les poèmes de Khalil Gibran, Alain Boudet et Malek Chebel. À l’art traditionnel de signer, il associe la couleur et l’expression. Cette affirmation en tant que plasticien-calligraphe passe par le partage, dans une exposition à quatre mains avec Sapho au Trianon en 1996 ou, deux ans plus tard, dans une résidence à La Laiterie – Centre européen de la jeune création, de Strasbourg.
C’est à cette occasion qu’il travaille avec Sharp. Ce dernier, connu pour ses graffitis illégaux sur la ligne 6 du métro new-yorkais dans les années 1980, hybride dans sa pratique les alphabets latin, hébreu et grec pour en tirer un langage expressionniste : il est clair que les deux artistes ont des affinités.
À Strasbourg, Lassaâd rencontre aussi Toxic, un ami de Jean-Michel Basquiat. L’aérosol, comme le calame, élève la lettre au rang de peinture abstraite et Lassaâd se trouve une proximité tout aussi naturelle avec les street-artistes qu’avec Pierre Soulages et Zao Wou-Ki, ou le modèle de ce dernier, Paul Klee, premier moderne à avoir fusionné calligraphie et peinture. Même dans sa pratique ancestrale, la calligraphie contient l’essence de la performance et mobilise toutes les facultés du corps – il n’est en cela rien d’étonnant à ce qu’à Gabès Lassaâd se soit aussi formé à la danse, à la musique et même au cinéma. Cette reconnaissance en tant que plasticien-calligraphe contemporain s’amorce d’abord en Grande-Bretagne. En 2006, Lassaâd trace au grand jour, lors d’une performance publique au British Museum, des signes gigantesques à l’encre noire avec le « plus grand calame du monde ».
Performance « Danse de l’encre » au British Museum, 2006
Photos Archives Lassaâd Metoui
Puis le mouvement traverse la Manche et, depuis, les grandes expositions s’accompagnent de ces performances, que ce soit à la Bibliothèque nationale de France, au Grand Palais ou à l’Institut du monde arabe en 2018, parallèlement à la tenue dans ce dernier lieu du « Pinceau ivre », carte blanche donnée par Jack Lang.
Performance « Pluie d’encre au Grand Palais », réalisation de huit formats géants, 2018
Photos Archives Lassaâd Metoui
Lassaâd a eu la chance de rencontrer des monuments de l’art contemporain : César, Arman et Jacques Villéglé avec lequel a germé un projet commun. Il se remémore, tout aussi ému, un déjeuner impromptu à Nice avec Annelies Nelck, et une rencontre avec Dina Vierny, respectivement modèles de Matisse et de Maillol. Lassaâd voit comme un clin d’œil du destin son accrochage aux côtés de sculptures de Maillol et de Rodin pour l’exposition « La beauté du geste » à Perpignan en 2019. Il cultive depuis longtemps ce lien avec les maîtres : au palais Lumière d’Évian, il expose en 2012 aux côtés d’Ingres, Courbet, Rodin, Man Ray, Foujita, Chagall et Picasso pour l’exposition « L’art d’aimer ». Il aime aussi Pollock, Monet et Van Gogh, qui ont emprunté à la calligraphie orientale pour révolutionner la peinture. Il admire Malevitch pour son engagement à défendre un absolu dans l’art.
Lassaâd Métoui, À gauche, “Ésthétique 7” (2024). À droite, “Universel de l’auto-éveil 1” (2023)
Pigments naturels, acrylique sur toile • 140 × 140 cm / tondo 170 cm • Coll. particulière • © Lassaâd Metoui
« Mon rêve le plus fou serait de travailler avec Zola. J’admire l’homme engagé, de l’affaire Dreyfus bien sûr, mais aussi du roman Une page d’amour où il prend fait et cause pour les femmes. »
Il y a aussi le rêve. Posé devant une porte monumentale lors de sa résidence à la villa Médicis en 2017, Lassaâd est coupé dans sa méditation par un fonctionnaire qui égrène quelques-uns des noms de peintres qui ont franchi les battants avant lui : Fragonard, David et jusque Balthus, mais aussi des musiciens comme Bizet, Berlioz, Debussy… de quoi lui donner le vertige. Lassaâd se plaît à se projeter dans un temps qu’il n’a pas vécu : celui de l’exposition « Meisterwerke muhammadanischer Kunst » (chefs-d’œuvre de l’art mahométan) à Munich en 1910, visitée simultanément et fortuitement par Matisse, Kandinsky et Le Corbusier, instant clé de l’influence de l’art islamique sur l’art moderne. Il prendrait volontiers la pose d’un dandy, dans Un atelier aux Batignolles, toile d’Henri Fantin-Latour figurant ce creuset parisien des années 1860, aux côtés de Zacharie Astruc, Édouard Manet, Frédéric Bazille, Auguste Renoir et Émile Zola : « Mon rêve le plus fou serait de travailler avec Zola. J’admire l’homme engagé, de l’affaire Dreyfus bien sûr, mais aussi du roman Une page d’amour où il prend fait et cause pour les femmes. »
Ces plongées en soi-même sont nécessaires. Depuis Duchamp et Dada, l’exposition est un geste fort plus qu’une rétrospective. Chaque événement demande une initiation spécifique, un retour à zéro. Lassaâd consigne ses pensées dans les carnets de voyage et vit en communion avec les auteurs qui l’occupent : Schopenhauer, Nietzsche, Andrée Chedid et François Cheng puis, pour « Ivresse de l’encre », Kitarō Nishida. On pourrait encore citer Henri Bergson, Albert Camus, Antonin Artaud…
Portrait de Lassaâd Metoui avec son mécène
Photo archives Lassaâd Metoui
Ce sont des liens intimes que Lassaâd noue avec ces auteurs, tant leur témoignage transcende la mort. L’artiste se projette aussi sur sa propre évolution : aboutira-t-il un jour, au crépuscule de sa vie, à une synthèse parfaite, à l’essence de son propre message, comme ont pu le faire Matisse et, plus encore, Hokusai ? La postérité, voilà une inconnue qui fascine le créateur : « Peut-être que le futur nous retiendra comme un nouvel atelier des Batignolles avec Alain Rey, Andrée Chedid, Sapho, Amélie Nothomb, François Cheng, David Foenkinos… C’est aussi dans cette incertitude qu’est la beauté de l’histoire. »
Ivresse de l'encre - Lassaâd Metoui
Du 6 juillet 2024 au 22 septembre 2024
Château des ducs de Bretagne - musée d'histoire de Nantes • 4 Place Marc Elder • 44000 Nantes
www.chateaunantes.fr
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