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Yayoi Kusama, Dots Obsession. Infinity Mirrored Room, 1998
Peinture, miroirs, ballons, adhésifs • Collection les Abattoirs, Musée – Frac Toulouse • © Yayoi Kusama / Photo Grand Rond Production
Difficile de ne pas tomber sous le charme de Céret, petite ville des Pyrénées-Orientales célèbre pour ses cerises (les premières de France, dit-on) et ses platanes, si haut qu’ils en chatouillent le ciel et produisent la plus belle des ombres. Les artistes, en tout cas, ne s’y sont pas trompés, passant ici par dizaines tout au long du XXe siècle : ainsi les collections permanentes du musée d’Art moderne, créé en 1950, sont riches de céramiques de Pablo Picasso, d’œuvres peintes d’Aristide Maillol, d’Albert Marquet, de Chaïm Soutine (qui réalise 200 tableaux durant son séjour ici, de 1919 à 1922 !), mais aussi de Marc Chagall et d’André Masson. Bref, un tourbillon auquel la récente rénovation du musée fait honneur, et qui se poursuit à l’étage avec un bel accrochage contemporain, riche notamment d’une spectaculaire fresque de Vincent Bioulès réalisée in situ.
À cette exceptionnelle collection, s’en ajoutent actuellement trois autres. L’exposition « Constellations » a resserré ses choix sur trois institutions de la région : les Abattoirs de Toulouse, le Frac Occitanie de Montpellier et le musée régional d’Art contemporain à Sérignan. Une façon d’illustrer le dynamisme de leurs acquisitions, et puis aussi, c’est dans l’air du temps, de faire une exposition « maison », à partir d’ingrédients locaux (mais non moins excellents). C’est d’ailleurs le directeur de Mrac de Sérignan, Clément Nouet, qui orchestre le bal, avec un talent certain pour les associations fertiles.
Philippe Decrauzat, Melencolia, 2003
Résine Gelcoat, fibre, mousse Kapex • 130 × 130 × 140 cm • © Philippe Decrauzat / Photo Grand Rond Production
L’ambition n’est pas modeste : il s’agit ici de couvrir cinquante années de création artistique, ponctuées de très grands noms, et d’y faire entrer (un peu) la jeune création, avec une fluidité qui réjouit l’œil. Le commissaire, c’est évident, s’est offert un plaisir de choix, composant ces « Constellations » avec un appétit pour les résonances d’accrochage, de teintes, de corps, d’engagement.
Lyriques, le philosophe Gaston Bachelard et une citation extraite de son essai L’air et les songes (1943) ouvrent le parcours. « Sur cet immense tableau d’une nuit céruléenne, la rêverie mathématique a écrit des épures. Elles sont toutes fausses, délicieusement fausses, ces constellations ! Elles unissent, dans une même figure, des astres totalement étrangers. Entre des points réels, entre des étoiles isolées comme des diamants solitaires, le rêve constellant tire des lignes imaginaires. »
Renaud Auguste-Dormeuil a utilisé un logiciel pour donner à voir les nuits précédant les catastrophes de Hiroshima ou de Sarajevo. »
Le jeu de l’exposition, et de ses alliances artificielles, est d’emblée joyeusement célébré par ces quelques mots ; si les hommes tissent des liens entre des étoiles pour écrire des mythes universels, il peut en être de même avec des œuvres dont les récits s’unissent, se répondent. Ainsi l’ « outrenoir » de Pierre Soulages (1919–2022) dialogue dans la première pièce avec les ciels noirs de Renaud Auguste-Dormeuil (né en 1968), qui a utilisé un logiciel pour donner à voir les nuits précédant les catastrophes de Hiroshima ou de Sarajevo : chacune des œuvres voit la lumière apparaître, dans les plis de la peinture ou l’éclat des étoiles, sereine, constante malgré les désordres du monde.
Pierre Soulages, Peinture 222 × 400 cm, 3 mars 84, 1984
Huile sur toile • triptyque de 222 × 400 cm • Collection les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse • © Pierre Soulages, Adagp, Paris 2023 / Photo Auriol-Gineste
Autre artiste à accueillir le visiteur, Yayoi Kusama (née en 1929) et sa pièce immersive Dots Obsession. Infinity Mirrored Room (1998), qui plonge d’emblée ses hôtes dans une immersion miroitante et ubuesque parcourue de pois blancs sur fond rouge [ill. en Une]. Une façon de prendre au pied de la lettre, comme Renaud Auguste-Dormeuil, le thème des constellations, en « une sorte d’univers délirant dans lequel la perception et la perspective sont mises à mal », décrit le commissaire.
À peine plus loin, la fascination est de mise avec la sculpture minimaliste d’Ann Veronica Janssens Clémentine (2013), aquarium aux parois lisses empli d’huile de paraffine, dont l’effet magique fait flotter la couleur d’une sérigraphie à sa surface. Une œuvre bien difficile à décrire, mais d’une évidence contemplative parfaite, où l’illusion et la confusion sont reines.
Ann Veronica Janssens, Clémentine, 2013
Verre, sérigraphie, huile paraffine et socle en bois • 155 × 50 × 50 cm • Collection Mrac Occitanie, Sérignan • © Ann Veronica Janssens, Adagp, Paris 2023 / Photo Jean-Paul Planchon
Et puis, c’est le corps qui arrive, celui de Masaki Nakayama (né en 1945) par exemple, qui joue lui aussi d’illusion(s) en dépassant les rebords de la photographie pour se transformer en forme géométrique métallique. Le corps sensuel, aussi, des céramiques apparaissant couvertes de coquillages de Johan Creten (né en 1963) : l’artiste s’empare ici d’un motif ultra-classique (Les Trois Grâces, 1991) pour donner forme à une réflexion complexe sur la féminité, nous dit le commissaire.
« Ces œuvres semblent faire l’archéologie d’une histoire commune, où la femme est tantôt perçue comme une Gorgone, une prostituée, une femme fatale, tantôt comme une femme vulnérable, une mère en deuil. » Elles dialoguent avec le trait d’humour de Christian Robert-Tissot (né en 1960), qui éclaire le mur d’un mot en néons, « Amateur », l’expression hésitant ici entre le cri d’amour, l’insulte et l’aveu d’humilité.
À gauche, “Les Trois Grâces” de la série Odore di Femmina par Johan Creten (1991). À droite, “Sans titre (Amateur)” de Christian Robert-Tissot (2007)
Émail sur terre cuite et bois ; Néon et transformateur • 170 x 40 x 30 cm chaque ; 70 x 450 cm • Collection Frac Occitanie Montpellier ; • © Johan Creten, Adagp, Paris 2023 / Photo Jean-Luc Fournier © droits réservés / Photo Frac OM
Mimosa Échard (née en 1986), l’une des jeunes artistes de l’exposition (quoique déjà lauréate du prix Marcel Duchamp), fascine avec son monochrome sale, rose, résineux, constellé d’ordures. Face à elle, Jessica Warboys (née en 1977) et sa vaste toile libre dite « Sea Painting » (2012) évoquent le mouvement des marées : le tissu a été plongé dans la mer par l’artiste, qui a laissé les vagues devenir coautrices de cette composition abstraite, douce, envoûtante (l’œuvre a été réalisée sur la plage de Sérignan !).
Dominique Gonzalez-Foerster, Ann Lee in Anzen Zone, 2000
Animation numérique en images de synthèse, son • 3 min 25 sec • Edition 2/5, Collection les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse • © Dominique Gonzalez-Foerster, Adagp, Paris 2023 / Photo Grand Rond Production
Pour conclure le parcours, deux vidéos attendent le visiteur qui aura, peut-être, sûrement, déjà basculé dans un état second : l’une de Dominique Gonzalez-Foerster (Ann Lee in Anzen Zone, 2000), qui donne vie à une héroïne de manga, et puis une autre de Bertrand Lamarche (Le Terrain ombelliférique, 2005), au dernier étage, apothéose noir et blanc du parcours. Ici, la caméra traverse, sur un fond sonore signé Erik Minkkinen, un jardin planté d’ombelles, de hautes herbes formant comme des parasols ; mais l’image semble artificielle, et les plantes aussi, laissant planer un doute fécond, flottant. Il s’agit ici encore de voir ses repères perturbés, bousculés, et d’accepter de tomber, la tête la première, dans un terrier rêveur.
Constellations
Du 13 mai 2023 au 26 novembre 2023
Musée d'art moderne de Céret • 8 Boulevard Maréchal Joffre • 66400 Céret
www.musee-ceret.com
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