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Evelyn de Morgan, The Love Potion [La Potion d’amour], 1903
Huile sur toile • 104 x 99 cm • Coll. The De Morgan Foundation, Guildford • Photo Artvee
Abracadabra ! Il suffit de prononcer le mot « sorcière » pour que tout un imaginaire lié à l’enfance soit réactivé : on songe avec nostalgie aux balais volants et aux grands chapeaux noirs, aux contes, à la saga Harry Potter et aux fêtes déguisées.
Mais derrière ces distractions peu sérieuses se cachent de sombres réalités : au Moyen Âge et à la Renaissance, entre 60 000 et 80 000 personnes, dont 80 % de femmes, ont été pendues ou brûlées pour sorcellerie…
Victimes de superstitions, de règlements de compte et de misogynie, ces femmes –qu’elles soient simples guérisseuses de village, femmes puissantes à la Jeanne d’Arc ou aristocrates rebelles en quête d’émancipation, comme Sidonia von Borcke peinte par le préraphaélite Edward Burne-Jones – n’avaient pas de pouvoirs maléfiques, et peu d’entre elles participaient à des rituels sataniques. Leur véritable crime : bousculer les normes sociales et religieuses par leur indépendance, leur savoir, leur pouvoir d’attraction ou leur excentricité.
Cecilia Beaux, Sita et Sarita, entre 1893 et 1894
Huile sur toile • 94,5 × 63,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © GrandPalais Rmn presse / René-Gabriel Ojéda
Laissant le soin à la future exposition du château des ducs de Bretagne (prévue pour février 2026) de raconter toute l’histoire des sorcières, celle-ci se concentre sur leur représentation dans l’art à la fin du XIXe siècle, principalement des années 1860 aux années 1910. « On a voulu étudier les fantasmes qu’elles ont nourris à cette époque, et comment les œuvres de cette période ont contribué à cristalliser la figure de la sorcière et à forger son mythe moderne », explique Leïla Jarbouai, conservatrice en chef au musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition avec Sophie Kervran, directrice du musée de Pont-Aven.
Au XIXe siècle, on ne croit plus aux sorcières : les Lumières les ont remisées dans le placard poussiéreux des croyances populaires. Mais en ces temps romantiques où, réagissant au positivisme triomphant, l’occulte fascine, les artistes les représentent allègrement, souvent dénudées, tantôt en femmes fatales, tantôt en vieilles ermites, affublées d’accessoires domestiques (le balai et le chaudron) transformés en instruments de puissance diaboliques.
« On a l’impression qu’au XIXe siècle, toute femme devient sorcière. »
Leïla Jarbouai
Dans l’art, « la dénonciation du mal se double d’une ambiguë jouissance à le montrer », notent les commissaires. Plus que jamais, l’art est un miroir magique révélateur des peurs et des désirs refoulés de la société ; en particulier de son sexisme et de sa misogynie. « On a l’impression qu’au XIXe siècle, toute femme devient sorcière », acquiesce Leïla Jarbouai. Le darwinisme la tire vers l’animalité. La sphère domestique dans laquelle elle est confinée la rend mystérieuse et inquiétante, tandis que sa sensualité et ses désirs la font devenir dangereuse ; son savoir, comploteuse ; sa vieillesse, repoussante et effrayante…
Kate Greenaway, Under the Window: Pictures and Rhymes for Children, 1879
Londres, Frederick Warne & Co., • Coll. Bibliothèque du MAD, Paris • DR
Dans son essai La Sorcière (1862), l’historien Jules Michelet fait scandale en montrant que cette femme soi-disant maléfique n’est qu’une victime innocente de l’Église et du pouvoir, et donc une figure de subversion politique – comme l’était déjà la gitane Esmeralda, pendue dans le roman Notre-Dame de Paris (1831) de Victor Hugo. L’écrivain romantique, qui dénonçait à travers elle les préjugés de la société, la torture, la peine de mort et l’hypocrisie perverse des prêtres, signe une série de dessins étonnants, qui imaginent les participants d’un procès pour sorcellerie.
Bien avant lui, le peintre Francisco de Goya, persécuté par l’Inquisition espagnole, exprimait déjà cette idée à travers sa série de gravures « Les Caprices » (1796–1799), partiellement exposée ici et dans laquelle la représentation des sorcières (certaines nues à califourchon sur un balai phallique, d’autres dévorées par des juges à têtes d’animaux) lui sert en réalité à dénoncer la monstruosité et les pulsions cachées de la société qui les condamne.
Les lavandières qui se réunissent la nuit au lavoir, les rousses dont la chevelure arbore la couleur du diable… Les tableaux exposés montrent comment les femmes qui s’écartent de la norme deviennent aisément sorcières. Celles-ci sont associées systématiquement à la nuit, un espace-temps affranchi des contraintes terrestres, où les repères se brouillent et dans lequel se tapit l’inconnu.
Un célèbre tableau de Théodore Chassériau dépeint trois sorcières shakespeariennes ridées, androgynes et barbues aux gestes théâtraux. L’illustrateur Albert Robida se plaît, quant à lui, à les représenter nues, s’envolant pour le sabbat et entremêlées à des démons ricaneurs, tandis qu’un dessin inédit de Gustave Doré campe avec une intensité jouissive une sorcière renfrognée aux pieds de bouc et aux cheveux serpentins électrisés comme des éclairs, son balai brandi telle une lance de guerrière.
Eugène Grasset, Trois femmes et trois loups, vers 1892
Crayon, aquarelle, encre de Chine et rehauts d’or sur papier • 35,3 × 27,3 cm • Coll. musée des arts décoratifs, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Agence Bulloz
Envoûtés par l’étrange, les adeptes de l’Art nouveau décorent vases, coupes et bijoux de chauves-souris et de sorcières. Le symboliste Léon Spilliaert dessine à l’encre noire d’insaisissables silhouettes encapuchonnées, ailées ou ondoyantes, tandis qu’Eugène Grasset nous perturbe avec ses trois sorcières ambiguës (sont-elles effrayées ou effrayantes ?) volant dans une forêt au-dessus de trois loups noirs.
Vitrioleuses, pétroleuses, avorteuses… À la fin du XIXe siècle, les femmes (réelles ou fantasmées) qui ne se conforment pas à la douceur et la soumission attendues sont changées en sorcières. « Fin XIXe, on assiste aussi à une médicalisation de la figure de la sorcière. ‘Hystériques’ et épileptiques sont traitées par des médecins-démonologues, qui leur administrent des traitements proches des tortures médiévales », explique Leïla Jarbouai. En témoignent notamment des photographies des patientes du docteur Charcot à la Salpêtrière, auxquelles répondent de puissants tirages contemporains d’Arianne Clément, où des survivantes âgées du cancer posent fièrement nues avec leurs talismans et leurs remèdes de médecine alternative.
Carlos Schwabe, Le Tonneau de la haine, 1899
Aquarelle et lavis d’encre noire sur tracé au graphite sur papier Arches grainé ivoire • 63,8 × 49,6 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Patrice Schmidt
À la fin du XIXe siècle, la sorcière est surtout représentée sous les traits d’une femme fatale, séduisante et maléfique. Mort, perversité et sensualité s’entrelacent magnifiquement dans les illustrations par Aubrey Beardsley de la pièce de théâtre Salomé (incarnation de la femme mauvaise guidée par ses désirs) d’Oscar Wilde, conçues pour provoquer la prude société victorienne. Félicien Rops dessine, quant à lui, sa version moderne de la Circé d’Homère (sorcière qui attire les hommes pour les transformer en cochons) en prostituée nue tenant un porc en laisse.
D’autres œuvres dépeignent, au contraire, de très vieilles femmes, vues comme l’incarnation de la face « cachée », « monstrueuse » de ces séductrices machiavéliques. Méduse flasque et assassine chez Carlos Schwabe (1899), ridées et édentées dans un incroyable dessin de Charles Léandre (1900), renfrognées et hideuses sur un vase de Clément Massier, ces sorcières renvoient à l’angoisse de la mort et de la décrépitude. Sexisme oblige, la femme étant sexualisée à l’extrême, sa nudité à un âge avancé est cruellement considérée comme dégoûtante et effrayante…
Heureusement, « au fil du siècle se développe également une version plus positive de la sorcière, une femme indépendante, en osmose avec la nature, détentrice de savoirs, qui intéressera beaucoup les féministes », souligne Leïla Jarbouai. Les artistes se mettent à dépeindre des femmes plus mystérieuses que monstrueuses, dont l’intellect prime sur la séduction du corps, absorbées par leurs pensées ou des activités secrètes.
John William Waterhouse, Le Cercle magique, 1886
Huile sur toile • 182 × 127 cm • Coll. Tate, Londres • © GrandPalais Rmn presse / Tate Photography
Les peintres préraphaélites John William Waterhouse et Evelyn de Morgan représentent ainsi respectivement une gracieuse magicienne (Le Cercle magique, 1886) et une alchimiste rousse préparant un philtre d’amour (1903), tandis que Cecilia Beaux peint une femme au regard mystérieux et intelligent, mis en parallèle avec celui d’un chat noir posé sur son épaule (1893–1894). Les photographes pictorialistes mettent en scène de vaporeuses prêtresses de la nature, et Paul Sérusier, des Bretonnes chamanes pratiquant paisiblement un rituel dans la forêt. Cette fois sans aucune sexualisation ni satanisme !
Sorcières (1860-1920) : fantasmes, savoirs, liberté
Du 7 juin 2025 au 16 novembre 2025
Musée de Pont-Aven • Place Julia • 29930 Pont-Aven
www.museepontaven.fr
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