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Musée d'art moderne de Paris

Nicolas de Staël, cet illustre inconnu à l’honneur d’une rétrospective à Paris

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Publié le , mis à jour le
Sa légende est aussi monumentale que son œuvre. Mais au musée d’Art moderne de Paris, une exposition truffée d’inédits s’écarte du mythe de l’artiste maudit pour mettre en lumière toute la complexité d’une peinture en constant renouvellement.
Nicolas de Staël, Le Concert
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Nicolas de Staël, Le Concert, 1955

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Huile sur toile • 350 x 600 cm • Coll. Musée Picasso, Antibes • © Nicolas de Staël, ADAGP 2023, Paris / Musée Picasso, Antibes / ADAGP Images

« Ce que j’essaie, c’est un renouvellement continu, vraiment continu, et ce n’est pas facile. Ma peinture, je sais ce qu’elle est sous ses apparences, sa violence, ses perpétuels jeux de force, c’est une chose fragile dans le sens du bon, du sublime. C’est fragile comme l’amour. »

Fin décembre 1954, Nicolas de Staël (1914–1955) se confie dans une lettre à son marchand Jacques Dubourg. Isolé dans son atelier à Antibes, il peint sans relâche, parfois sur plusieurs toiles à la fois. Sa peinture jadis épaisse, stratifiée, a cédé la place à de grands formats fluides, fenêtres ouvertes sur des horizons bleus et des vues d’un atelier figé dans le silence, des images sensibles et intenses sans détails superflus.

Gisèle Colombe, Nicolas de Staël dans son atelier
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Gisèle Colombe, Nicolas de Staël dans son atelier, 1954

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Photographie en noir et blanc • Coll. et © Ministère de la Culture – Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. RMN-Grand Palais / Denise Colomb / © RMN-Grand Palais / Gestion droit d’auteur / Gisèle Colomb. © Nicolas de Staël ADAGP Paris 2023

Le reste du temps, il envoie des missives fiévreuses à ses proches, où il se livre sur les soubresauts de son âme. Entre souffrances et joies, il raconte sa frénésie de création et son amour désespéré pour Jeanne Mathieu. Quelques semaines plus tard, le 16 mars 1955, l’artiste se suicide en se jetant de la terrasse de son atelier, laissant inachevée une toile rouge vif de six mètres de long où surgissent un piano et une contrebasse [ill. en Une].

Longtemps boudé par les historiens de l’art

La fin tragique à 41 ans de cet artiste au caractère fougueux, orageux, inflexible, l’aspect charnel de sa peinture, sa puissance d’incarnation, son destin romanesque depuis sa naissance à Saint-Pétersbourg et son enfance tourmentée par la Révolution russe de 1917, l’exil en Pologne, la perte de ses parents, l’arrivée à Bruxelles à l’âge de 8 ans, où Nicolas et ses deux sœurs sont adoptés par une famille d’accueil, ses débuts d’artiste bohème sans le sous, sa beauté fascinante, sa silhouette de géant longiligne et sa voix rocailleuse, son refus du compromis et des succès faciles, sa solitude profonde ont fini par confondre l’homme et l’œuvre pour construire une véritable légende.

« La peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace. »

Nicolas de Staël

Plébiscité par le public – nombreux sont ceux qui en font aujourd’hui encore leur peintre « préféré » – et par le marché – sa cote n’a cessé de grimper (en 2019, son tableau Parc des Princes [ill. plus haut] a atteint 20 millions d’euros) –, l’artiste a longtemps été boudé par les historiens de l’art, particulièrement les dernières années si prolifiques où il revient à une forme de figuration, délaissant le style abstrait de ses premiers succès – le peintre, lui, avait un avis bien tranché sur ces questions, considérant que « la peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace. » Il aura fallu du temps pour dépasser ce vieil antagonisme, encore vivace lors de la grande rétrospective organisée au Centre Pompidou il y a vingt ans. Et il faut encore redoubler d’effort pour aborder son œuvre sans tomber dans l’écueil de l’artiste maudit.

Nicolas de Staël, Parc des Princes, Paris
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Nicolas de Staël, Parc des Princes, Paris, 1952

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Huile sur toile • 200 x 350 cm • Coll. particulière • © Nicolas de Staël ADAGP Paris 2023

 « Staël est l’un des personnages autour duquel la starification du peintre s’est accomplie de façon extrême et nous ne pouvions l’ignorer. Mais nous voulions sortir de la légende Staël, du storytelling du Prince foudroyé […] »

Pierre Wat

C’est le défi qu’a relevé le musée d’Art moderne de Paris avec une exposition qui entend, comme l’explique Pierre Wat, l’un des deux commissaires, « reprendre l’œuvre à zéro sans aucun préjugé, aucun effet de loupe ou de rétrécissement. Bien sûr, on ne fait pas d’histoire de l’art si l’on ne s’intéresse pas aux mythes. Staël est l’un des personnages autour duquel la starification du peintre s’est accomplie de façon extrême et nous ne pouvions l’ignorer. Mais nous voulions sortir de la légende Staël, du storytelling du Prince foudroyé (biographie enlevée de Laurent Greilsamer, parue en 2003) avec une remise à plat complète de son œuvre. Staël a tellement produit qu’il reste un illustre inconnu. »

Au-delà des toiles incontournables, « vous n’aurez jamais vu dans une autre exposition la plupart des œuvres que nous allons montrer », prévient-il. Avec Charlotte Barat-Mabille, conservatrice au musée et seconde commissaire de l’exposition, ils sont partis du catalogue raisonné pour remonter le filon Staël et dénicher de nombreuses œuvres en mains privées. Au fil de leurs recherches, Charlotte Barat-Mabille a même découvert un texte jusque-là inexploité, le Journal des années Staël du poète et éditeur Pierre Lecuire, conservé à la Bibliothèque nationale de France, source de premier plan puisque cet ami fidèle lui rendait très souvent visite et l’aidait à trouver les titres de ses tableaux.

Nicolas de Staël, La Bouteille noire, Antibes
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Nicolas de Staël, La Bouteille noire, Antibes, 1955

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Huile sur toile • 73 × 100 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images / © Nicolas de Staël ADAGP Paris 2023

Le nouveau parcours entend embrasser l’œuvre de Staël dans toute sa complexité et retracer une carrière dont l’essentiel se joue entre 1945 et 1955. « Ce qui est étrange et fascinant chez Staël, c’est qu’une année équivaut à une période de création. Ce phénomène, inconscient mais flagrant, est visible dans la composition des tableaux, la gamme de couleurs, le jeu tonal, la qualité de texture, les outils employés, les formats, remarque Pierre Wat. Cela est lié aussi, bien sûr, à ses nombreux voyages. Staël est un éternel errant, un exilé qui a besoin d’être ailleurs. » Et cela depuis ses débuts.

Mille cent tableaux

Tout juste diplômé de l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles (dont il sort avec les félicitations du jury), le jeune homme part pour le sud de la France découvrir Nice, Arles, Martigues, Nîmes, Avignon. Il rentre chez lui pour une courte période pendant laquelle il suit les cours de décoration de Géo De Vlamynck qui, conscient de son talent, le fait travailler sur les fresques d’un pavillon de l’Exposition universelle de 1935. Mais Staël a la bougeotte et prend le large à nouveau. Auréolé cette fois du premier prix au concours de l’Académie des beaux-arts de Saint-Gilles, il fait le tour de l’Espagne à bicyclette (Madrid, Tolède, Cadix, Grenade), peint des aquarelles et quelques icônes.

Nicolas de Staël, Marine à Dieppe
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Nicolas de Staël, Marine à Dieppe, 1952

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Huile sur toile • 65 x 81 cm • Coll. particulière • © Nicolas de Staël ADAGP Paris 2023

Ensuite, ce sera le Maroc, entre 1936 et 1937, qui l’éblouit de sa lumière franche. À Casablanca, Essaouira, Rabat, Marrakech, il en transcrit la force dans ses carnets à dessins. « Je sais que ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine », écrit-il alors à son tuteur Emmanuel Fricero, l’industriel bruxellois d’origine russe qui l’a recueilli avec ses sœurs quelques années auparavant. Le voyage marocain est décisif sur le plan artistique mais aussi sentimental, puisqu’il repart en compagnie de son premier grand amour. Jeannine Guillou, jeune peintre et mère d’un garçon de 5 ans, quitte son mari pour Nicolas.

Ils vagabondent en Italie (Naples, Sorrente, Frascati, Rome) avant de débarquer en France. Jamais satisfait, Staël a détruit la majorité des œuvres de cette période. Pas assez pour que la galeriste Jeanne Bucher passe à côté. Elle apprécie son coup de pinceau, l’aide à se loger en 1939 dans des ateliers d’artistes partis au front (Staël est vite démobilisé) et l’expose à la galerie L’Esquisse, quai des Orfèvres, alors que Paris n’est pas encore libéré, aux côtés de Picasso, Braque, Dora Maar, Jean Bazaine.

La disparition tragique de Jeannine

Puis ce sera son premier Salon d’automne, et celui de mai. Les spectateurs découvrent ses toiles où surgissent des lignes enchevêtrées, tortueuses, dans des camaïeux sombres de gris, de bruns, des noirs aussi. Une saturation de lignes quadrille l’espace avec rage, procurant une sensation de vertige, dans des compositions non figuratives qui ont commencé durant la guerre, dans le sillon de sa rencontre avec les abstraits Marie Raymond, Sonia Delaunay, Le Corbusier, Henri Goetz et sa femme Christine Boumeester, Alberto Magnelli. Staël connaît ses premiers succès. Jeannine n’est plus là pour y assister, elle disparaît tragiquement en février 1946, trop faible pour garder l’enfant qu’elle portait, quelques années après la naissance de leur fille Anne.

Nicolas de Staël, Les Toits
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Nicolas de Staël, Les Toits, Janvier 1952

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Huile sur isorel • 200 × 150 cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Bertrand Prévost / © Nicolas de Staël ADAGP Paris 2023

L’artiste sème des éclats rouges dans un chaos d’empâtements aux tonalités sombres. La matière s’épaissit, s’intensifie, joue la superposition ; elle s’exhibe autant qu’elle donne à voir le geste créateur. « Cette épaisseur très stratifiée est l’une des qualités spécifiques de ses toiles. Sous les mille cent tableaux de Nicolas de Staël, se retrouvent des milliers de premiers états d’autres tableaux. Il s’agit d’une surface totalement travaillée par le dessous, comme une identification mémorielle, un aveu du passé, analyse Pierre Wat. Dans un entretien du catalogue, Anne de Staël raconte que son père n’évoquait aucun souvenir, ne parlait jamais du passé. Il vivait dans le présent et toute sa mémoire est enfouie dans sa peinture. Il ne faut pas la disperser ailleurs car, pour lui, la peinture est la seule issue. »

« Ne vous tourmentez pas à mon sujet, des bas-fonds on rebondit si la houle le permet, j’y reste parce que je vais aller sans espoir jusqu’au bout de mes déchirements, jusqu’à leur tendresse. »

Nicolas de Staël

Désormais soutenu par le marchand Jacques Dubourg, Staël s’affirme, s’impose, sans compromis. Il refuse d’être associé à ce qu’il nomme le « gang de l’abstraction » et demande même à ce que son tableau acquis par le musée d’Art moderne, Composition (Les Pinceaux), réalisé en 1949, soit exposé à part, loin d’eux, en haut de l’escalier principal. Staël, lui, est déjà ailleurs, parti vers de nouveaux horizons picturaux. Installé dans un appartement du 14e arrondissement de Paris, rue Gauguet, avec sa nouvelle femme Françoise Chapouton – avec qui il aura trois enfants, Laurence (1947), Jérôme (1948) et Gustave (1954) –, il dispose d’un espace vaste et lumineux où les grands formats ne posent plus de problème. Plus besoin de contenir ses gestes, exit le chevalet, l’artiste a toute latitude pour un corps à corps direct avec la toile. Les tonalités s’éclaircissent, des éléments du réel font irruption sur la surface qu’une ligne horizontale scinde en deux, suggérant un morceau de ciel ou des toits de Paris.

Vers une quête d’absolu

L’aboutissement de ces recherches est un tableau de sept mètres carrés représentant le match de foot auquel il a assisté en mars 1952 au Parc des Princes. L’œuvre est vendue à l’occasion d’une exposition à New York, comme la majorité des toiles présentes. Mais l’engouement dont témoigne le marché américain ne sied guère à Staël et il écourte son séjour pour poursuivre sa mue sous les fulgurances du soleil du Midi. « J’étais un peu hagard au début dans cette lumière de la connaissance la plus complète qui existe probablement, où les diamants ne brillent que l’espace d’un éclat d’eau très rapide, très violent. Le « cassé bleu », c’est absolument merveilleux, au bout d’un moment la mer est rouge, le ciel jaune et les sables violets », s’enthousiasme le peintre dans une lettre adressée à son ami René Char en 1952, reprenant les mots du poète qui avait inventé le terme « cassé bleu » pour décrire les émotions provoquées par ses tableaux.

Nicolas de Staël, Agrigente, Ménerbes [détail]
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Nicolas de Staël, Agrigente, Ménerbes [détail], 1954

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Huile sur toile • 73 x 92 cm • Coll. particulière • © Nicolas de Staël ADAGP Paris 2023

Dans son atelier parisien ou celui de la grande maison qu’il a acquise à Ménerbes, sur les hauteurs du Luberon, il traduit les sensations écrasantes de la lumière méditerranéenne, celle du Lavandou, de La Ciotat, de l’Espagne et de la Sicile, où il poursuit l’aventure. C’est à cette période aussi que Staël entame une liaison passionnelle avec son dernier grand amour, Jeanne Mathieu, épouse et mère de famille, qui lui inspire des Nus époustouflants, silhouettes féminines réduites aux formes essentielles et dévorant tout l’espace dans de forts contrastes de couleurs. « Tout ce que je proposerai de grand, Herta, sera anéanti par un seul sourire de Jeanne, confie-t-il à son amie peintre Herta Hausmann. J’ai besoin de cette fille pour m’abîmer, je n’en ai pas besoin pour peindre et c’est grâce à elle que je travaille tant malgré tout. » Séparé de sa famille, installé seul à Antibes, il peint jusqu’à épuisement, de façon vertigineuse. Même son marchand américain Paul Rosenberg s’en inquiète, lui écrit de ralentir, qu’une surproduction risque d’effrayer les clients.

Staël n’en a cure et poursuit sa quête d’absolu, euphorique face à la toile, désespéré dans la réalité. « Ne vous tourmentez pas à mon sujet, des bas-fonds on rebondit si la houle le permet, j’y reste parce que je vais aller sans espoir jusqu’au bout de mes déchirements, jusqu’à leur tendresse », explique-t-il à Pierre Lecuire en novembre. Ses derniers mots seront pour le collectionneur Jean Bauret, sa fille Anne et Jacques Dubourg, à qui il écrit : « Je n’ai pas la force de parachever mes tableaux. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. De tout cœur. »

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Nicolas de Staël

Du 15 septembre 2023 au 21 janvier 2024

www.mam.paris.fr

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Lettres, 1926-1955

Par Nicolas de Staël

Éd. Le Bruit du temps • 736 p. • 29 €

Pour être au plus près de l’artiste et ses fragilités, il faut lire le recueil de ses lettres envoyées à ses amis, amours, artistes, écrivains, éditeurs et marchands.

Retrouvez dans l’Encyclo : Nicolas de Staël Abstraction lyrique

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