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Nicolas Eekman, Poissons volants (détail), 1968
Huile sur toile marouflée sur bois • 65 x 54 cm • Coll. particulière, Paris • © musée de Flandres / Photo Cédric Arnould / © Adagp, Paris 2024
Sans information préalable, difficile de dater les tableaux présentés : ces derniers pourraient aussi bien avoir été peints le jour même par un artiste malicieux qu’au XVIe siècle par un maître flamand… À quelques détails près… En réalité, leur auteur est un peintre oublié du XXe siècle, Nicolas Eekman (1889–1973), qui a créé jusqu’à l’aube des années 1970 !
« Eekman ne se reconnaissait en rien dans les nouveaux courants artistiques de la modernité, comme le cubisme et l’abstraction, explique Cécile Laffon, directrice du musée de Flandre, qui a reçu une donation de 32 œuvres de l’artiste, léguées par sa fille, entre 2020 et 2023. Il n’était à l’aise qu’avec la représentation de la réalité, la figure humaine, et les références à l’art ancien. Toute sa vie, il a été à contre-courant de son époque. Mais il a quand même réussi à vivre de son art, grâce à sa galeriste Jeanne Bucher, et à des collectionneurs comme les Kröller-Müller ».
Nicolas Eekman, La Fourche à la pomme, 1969
Huile sur toile • Coll. musée de Flandres, Cassel • © musée de Flandre / Photo Cédric Arnould / © Adagp, Paris 2024
Né en 1889 à Bruxelles de parents hollandais, Eekman se révèle très vite doué pour l’art. En 1914, il débarque au presbytère de Nuenen, où Vincent van Gogh avait débuté son parcours artistique. Là, il produit de superbes gravures sur bois et eaux-fortes, tantôt réalistes, stylisées ou expressionnistes, et peint les paysans du coin, ceux-là mêmes qui avaient inspiré au peintre néerlandais ses Mangeurs de pommes de terre (1885). Fasciné par Van Gogh, il sèmera souvent ses tableaux de références à sa peinture et à sa vie, comme certaines couleurs, le champ de blé, les souliers usés ou la branche de digitale du docteur Gachet.
Nicolas Eekman, Autoportrait (ou l’architecte), 1931
Dessin au crayon • 75 × 54 cm • Coll. particulière, Paris • © Adagp, Paris 2024
En 1940, Eekman s’installe à Paris. Ce pacifiste de gauche, qui a illustré la revue Monde d’Henri Barbusse, signe alors ses œuvres « Ekma » pour ne pas se faire remarquer par la Gestapo. Très ami avec Piet Mondrian, Max Ernst et Fernand Léger, il fréquente beaucoup les bars et les salles de spectacle de Montparnasse. Un côté bon vivant et fêtard qui se retrouve dans ses œuvres !
Ses toiles érudites fourmillent de motifs et de détails empruntés aux maîtres flamands. S’y agitent une multitude de créatures hybrides qui semblent sortir d’une peinture de Jérôme Bosch : des poissons volants, une larve à tête de chouette et ailes de papillon, un cochon avec un seau sur la tête, un homme à tête d’âne, des oiseaux fantastiques… Des scènes de jeu, de paysannerie et de musique, animées par des personnages aux vêtements bigarrés (paysans, saltimbanques ou fêtards de carnaval, pour lesquels il fait poser des modèles vivants) évoquent quant à elles l’univers de Pieter Brueghel l’Ancien – notamment ses tableaux Les Jeux d’enfants (1560) et Le Combat de Carnaval et Carême (1559).
Un véritable bric-à-brac d’objets envahit les compositions d’Eekman, si bien que l’on pourrait passer des heures à les observer et à décrypter leurs sens cachés.
Chandelles, clé, anneau en or, grelots, trompette, filet à papillons… Un véritable bric-à-brac d’objets (inspirés de ceux qui l’entourent chez lui) envahit les compositions d’Eekman, si bien que l’on pourrait passer des heures à les observer et à décrypter leurs sens cachés. Entre autres clins d’œil récurrents, on y trouve souvent le motif de l’œuf, qui rappelle les peintures de Bosch (Le Jardin des délices, Le Jugement dernier) et de ses suiveurs, comme le savoureux Concert dans l’œuf. Symbole de vie et de renaissance, mais aussi, lorsqu’il est percé, du germe du chaos et de la magie noire, l’œuf semble représenter ici la créativité.
À gauche, “Mascarade” de Nicolas Eekman (1969). À droite, “Le Concert dans l’œuf” d’après Jérôme Bosch (après 1549)
Huile sur toile • Coll. particulière, Paris / Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © musée de Flandres / Photo Cédric Arnould / © RMN-Grand Palais / Photo Jacques Quecq d'Henripret / © Adagp, Paris 2024
L’artiste pousse même le raffinement jusqu’à imiter la technique des maîtres flamands, en réalisant des huiles sur bois à la manière de Jan van Eyck, avec du blanc de Meudon pour préparer le support et des glacis pour obtenir des couleurs très lumineuses. Comme les primitifs, il fabrique son propre cadre, qu’il installe avant de peindre, et fait poser des modèles vivants pour chaque personnage.
Ces références à la peinture ancienne sont cependant remixées avec inventivité pour s’adapter à son époque et à sa vision personnelle. Son Quatuor de la zone (1945), par exemple, fait écho à la Parabole des aveugles de Brueghel (1568). Mais alors que Brueghel les voit comme des envoyés du diable, Eekman pose un regard beaucoup plus compatissant sur ces aveugles musiciens. Plein d’entrain malgré leur misère et le décor désolé (un terrain vague en périphérie de Paris), ils évoquent l’espoir d’une reconstruction au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
À gauche, “Le Quatuor de la zone” de Nicolas Eekman (1945). À droite, “La Parabole des aveugles” de Pieter Brueghel l’Ancien (1568)
Huile sur toile / Huile sur bois • 122 x 170 cm • Coll. particulière, Paris / Coll. musée du Louvre, Paris • © musée de Flandres / Photo Cédric Arnould / © RMN-Grand Palais / Photo Michel Urtado / © Adagp, Paris 2024
Poissons volants (1968) [ill. en une] exprime également, de façon surprenante, son regard sur l’actualité. Alors âgé de 79 ans, l’artiste est marqué par les violences policières contre les étudiants révoltés de mai 1968, aux côtés desquels il manifeste. Bien qu’elle semble sortir d’un conte fantastique, la foule à l’arrière-plan de ce tableau représente ces jeunes protestataires. Les grands poissons volants, dont un se retrouve piégé par une alliance en or et un autre par un filet, incarnent, quant à eux, les rêves déçus de cette jeunesse réprimée…
Ses scènes délirantes, ses figures cocasses et ses masques de carnaval, rappelant ceux de l’artiste belge James Ensor, traduisent les travers de la société. Mais ses tableaux sont ambigus, car certains personnages loufoques aux airs de saltimbanques, de sorcières ou de fous du roi, comme Till l’Espiègle (1972), incarnent aussi la figure positive de l’artiste, qui s’accroche à la magie de l’enfance et du rêve. Eekman peint également des autoportraits fascinants, ainsi que des portraits, où se lit l’influence de Hans Holbein le Jeune et d’Albrecht Dürer, et des nus féminins surréalistes et fantastiques.
Nicolas Eekman, Till l’Espiègle, sa sieste ou Le Rêveur, 1972
Encre sur papier • Coll. particulière, Paris • © musée de Flandres / Photo Cédric Arnould / © Adagp, Paris 2024
Si l’exposition ne fait pas dialoguer directement ses tableaux avec les peintures flamandes dont ils s’inspirent (des œuvres difficiles, voire impossibles à obtenir en prêt), ces dernières sont néanmoins évoquées visuellement sur certaines cimaises et reproduites sur des cartels. Quelques objets des collections du musée de Flandre, comme des têtes de carnaval en papier mâché polychrome, trouvent bonne place dans le parcours.
On apprécie aussi le choix d’avoir présenté l’un des tableaux sur le chevalet de l’artiste (laissé tel quel avec son matériel de peinture, ses lunettes et son béret), et l’idée d’avoir demandé à la parfumeuse Carole Calvez (à qui l’on doit la signature olfactive réussie du nouveau musée de la Marine à Paris) de créer des senteurs inspirées de certains tableaux, à humer dans de petites boîtes. Une expérience qui donne une nouvelle dimension aux œuvres, tout en faisant honneur au caractère facétieux d’Eekman !
Le Monde fabuleux de Nicolas Eekman
Du 6 avril 2024 au 8 septembre 2024
Musée de Flandre • 26 Grand' Place • 59670 Cassel
museedeflandre.fr
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