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MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE ROUEN

Qui êtes-vous monsieur Whistler ? Enquête sur un personnage à l’aura énigmatique

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Publié le , mis à jour le
Le peintre américain fut adulé en son temps, avant d’être effacé en France par une critique un tantinet chauvine ayant plutôt misé sur les impressionnistes, ses contemporains. Retour sur une carrière intransigeante et sur la nébuleuse de l’artiste, à l’heure où le musée des Beaux-Arts de Rouen consacre au sujet une exposition dans le cadre du festival Normandie Impressionniste.
James Whistler, Caprice en violet et or : Le Paravent doré
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James Whistler, Caprice en violet et or : Le Paravent doré, 1864

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C’est encore Joanna que l’on retrouve ici, posant en total look japonais, consultant des gravures de Hiroshige. Cette merveilleuse peinture n’est pas présentée à Rouen.

Huile sur bois • 50,1 x 68,5 cm • Coll. Freer gallery of Art, Washington • Source Artvee

Comment naissent les artistes de légende ? La question se pose avec James Abbott McNeill Whistler (1834–1903). Encore relativement méconnu en France – où il a, somme toute, été très peu exposé –, le peintre d’origine américaine fut de son vivant plus qu’un chef de file : un véritable objet de fascination dont le personnage romanesque inspira Proust, pourtant rencontré une seule fois, Huysmans ou encore Oscar Wilde. La chose peut étonner si l’on ne rentre pas plus à fond dans son œuvre, rapidement résumée à quelques majestueux portraits aux harmonies colorées ultra-maîtrisées, à la palette souvent sombre, à la matière picturale fine et lisse… genre qui prête difficilement à l’extase.

Que dire également de la célébrissime figure de sa mère, austère en diable, baptisée officiellement Arrangement en gris et noir n°1. L’œuvre fut le sujet de maintes réinterprétations, voire de pastiches. Elle fut surtout au centre d’une incroyable mobilisation d’artistes, poètes et critiques d’art afin d’être achetée par l’État français – en 1891, soit vingt ans après sa création. Ce qui fut fait, raison pour laquelle le grand tableau figure aujourd’hui sur les cimaises du musée d’Orsay, où les Américains se pressent pour voir cette icône patrimoniale qu’ils rêveraient de voir accrochée chez eux. Aux États-Unis, où est conservée la majeure partie de son œuvre, Whistler est en effet placé au sommet du panthéon des artistes, alors même que sa carrière se déroula en Europe. L’aura de Whistler échappe à toute analyse rationnelle.

« Un pot de peinture à la face du public »

Walter Greaves, Portrait de James Abbott McNeill Whistler
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Walter Greaves, Portrait de James Abbott McNeill Whistler, 1871

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Huile sur toile • 76,2 × 63,5 cm • Coll. particulière • Source Artvee

Le peintre pourrait être ce que l’on appelle parfois « un artiste pour artiste ». Entendez un de ceux qui ont montré la voie, dans son cas en bousculant l’académisme, remettant en cause la hiérarchisation des pratiques – il était à la fois peintre, dessinateur, graveur, décorateur, enseignant – en proposant, en somme, un autre chemin.

L’artiste Jacques-Émile Blanche ne s’y était pas trompé en écrivant : « Qui eût prévu que Cézanne et Whistler seraient au XXe siècle des chefs de file ? » Cézanne et Whistler même combat, auteurs d’une œuvre qui, par sa radicalité, parla d’abord aux artistes avant de séduire le grand public. Certains critiques d’art s’en étonnèrent, tel Camille Mauclair qui évoqua un « mouvement de sensibilité mystérieuse propagée autour de M. Whistler ».

James Abbott McNeill Whistler, Arrangement en gris et noir n°1
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James Abbott McNeill Whistler, Arrangement en gris et noir n°1, 1871

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Huile sur toile • 144,3 × 163 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

« Je ne m’attendais pas à entendre un faquin demander deux cents guinées pour jeter un pot de peinture à la face du public. »

John Ruskin

En 1864, Henri Fantin-Latour avait mis en image cet ascendant sur ses congénères. Dans son Hommage à Delacroix, Whistler est placé au centre de la composition, tenant un bouquet de fleurs, faisant office d’intermédiaire évident entre le chantre du romantisme et ses pairs – figurent là notamment Manet et Baudelaire. En 1863, au Salon des refusés, deux tableaux avaient fait scandale : le Déjeuner sur l’herbe de Manet mais aussi Symphonie en blanc n°1 : La Jeune Fille en blanc de Whistler, que la Royal Academy de Londres avait refusée l’année précédente car jugée peu convenable – figurerait-elle une jeune fille ayant perdu sa virginité ? La voie choisie par Whistler diffère de celle de ses contemporains : ni naturaliste comme Courbet dont il fut très proche, avant que ce dernier ne se prenne de passion pour « Jo », Joanna Hiffernan, muse et compagne de Whistler, ni impressionniste même s’il fréquente les principaux acteurs du mouvement. En 1874, il refuse l’invitation de Degas à participer à la première exposition de ces jeunes rebelles, préférant jouer sa carte au Salon.

James Whistler, Symphonie en blan, n°1 :  La Jeune Fille en blanc
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James Whistler, Symphonie en blan, n°1 : La Jeune Fille en blanc, 1862

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Peinture clé de la production de Whistler, refusée à Londres et scandaleuse à Paris, cette image de jeune fille choque par le fait qu’elle pouvait signifier la perte de virginité, d’où cet air mélancolique. Elle exalte en tout cas une déclinaison de blancs vibrants, contrastant avec la rousseur de Joanna. L’œuvre n’est pas présentée à Rouen.

Huile sur toile • 215 × 108 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington • © NGA, Washington

La personnalité explosive de Whistler fait le reste. En 1878, le peintre se lance dans un baroud d’honneur fou : intenter un retentissant procès en diffamation à John Ruskin, l’éminent critique d’art anglais. La raison ? Défendre sa réputation et surtout sa vision artistique, mise en cause par un texte vilipendant l’un de ses tableaux, Nocturne en noir et or : La Fusée qui retombe, jugé trop cher pour une œuvre « non finie », « à l’allure d’une imposture délibérée »… La formule est connue : « Je ne m’attendais pas à entendre un faquin demander deux cents guinées pour jeter un pot de peinture à la face du public », écrit Ruskin. Whistler en sortira gagnant mais ruiné par cette affaire judiciaire très coûteuse, déclaré en faillite et obligé de vendre les œuvres de son fonds d’atelier et ses collections, chose insupportable pour cet indécrottable dandy. Sa réputation en sort toutefois grandie. Dès cette époque, apparaît en effet un terme étonnant sous la plume de la critique anglaise, celui de « whistlérisme », laissant entendre l’existence d’un véritable courant pictural.

La folie du Japon

James Whistler, L’Artiste dans son atelier
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James Whistler, L’Artiste dans son atelier, 1865

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Cette scène saisie au cœur de l’atelier
londonien de Whistler illustre son goût pour l’art d’Extrême-Orient : porcelaines bleu et blanc, kakémonos… La pose du peintre près de ses deux modèles, dont Jo, sa compagne, évoque celle de Velázquez, artiste vénéré, dans les Ménines.

Huile sur planche • 62,2 × 46,3 cm • Coll. Hugh Lane Gallery, Dublin • Source Artvee

Ce ne fut pas véritablement le cas, même si Whistler ouvrait volontiers les portes de son atelier, y formant quelques élèves dont Walter Sickert (1860–1942) sera le plus brillant d’entre tous. Plus qu’une école, c’est bien une aura que le peintre exerçait. Les historiens de l’art parlent d’un effet papillon – c’est même le titre de l’exposition à Rouen –, en référence à l’idéogramme apposé bien visiblement par le peintre sur certains de ses tableaux, un papillon aux ailes déployées. Métaphore également du souffle de l’air, ainsi que référence directe aux estampes japonaises alors tellement à la mode et que Whistler collectionna avec avidité, tout comme les porcelaines asiatiques.

James Whistler, Harmonie en couleur chair et rouge
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James Whistler, Harmonie en couleur chair et rouge, vers 1869

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Cette scène d’intérieur appartient à un ensemble d’études des années 1860 et témoigne du goût japonisant de l’époque. Au mur, des éventails dessinés au crayon ; au premier plan, des figures peintes en rouge de manière vigoureuse. La quintessence du whistlérisme !

Huile et pastel sur toile • 39,7 × 35,5 cm • Coll. particulière • © Avant-Demain / Bridgeman Images

Un tableau magnifique exprime ce goût pour le Japon : Caprice en violet et or : Le Paravent doré, qui met en scène Joanna Hiffernan vêtue d’un kimono et consultant des estampes du maître Hiroshige. Le Japon fut un véritable fil conducteur de son travail, mais là où les impressionnistes n’en gardèrent parfois que le sens de la synthèse des formes, lui en fit un véritable sujet. En 1876–1877, Whistler composa ainsi un extraordinaire décor destiné à la demeure londonienne de l’un de ses mécènes, la Peacock Room (« La Salle des paons », également connue sous le nom « Harmonie en bleu et or »), écrin peint et lambrissé d’une folle collection de porcelaines bleu et blanc. Auquel il ajoutera, à la hâte, une peinture à même le mur figurant deux paons se battant, représentant le peintre et son commanditaire qui avait contesté le montant des honoraires de l’artiste.

Un pas vers l’abstraction ?

Le domaine dans lequel Whistler excella est toutefois celui du paysage et plus précisément des nocturnes. En matière d’histoire de l’art, le paysage nocturne relève presque d’un contresens, tout au moins d’une provocation car la nuit efface les lieux, renforce les effets atmosphériques, fait perdre ses repères. D’aucuns y verront même un premier pas vers l’abstraction et il est à noter que les nocturnes de Whistler ont constitué le point de crispation entre admirateurs et contempteurs. Huysmans y décèle les confins de la peinture, d’autres seulement une recherche du sensationnel, voire un « viol des canons ». D’autres paysages, diurnes ceux-là, révèlent une autre prescience du peintre : révéler, avant l’heure, l’un des revers funestes de la modernité, la pollution.

James Whistler, Nocturne en noir et or : La Fusée qui retombe
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James Whistler, Nocturne en noir et or : La Fusée qui retombe, 1875

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Le tableau par lequel le procès arriva, dans lequel le critique d’art John Ruskin ne voyait qu’une peinture « non finie » scandaleusement vendue à prix d’or. Pourtant, on en redemande !

Huile sur bois • 60, 3 × 46,7 cm • Coll. Detroit Institute of Art • Source Artvee

Dans le magnifique Nocturne en gris et argent : Le Quai de Chelsea, les fumées deviennent le sujet principal d’un paysage traité avec une grande économie de moyens, en grandes lignes, presque en monochrome, dans une matière très fluide – contrairement à Turner, à qui Whistler est souvent comparé, et ses empâtements. Un critique d’art anglais, demeuré anonyme, ne vit dans le tableau que le « simple fantôme d’une peinture… pleine de brume ». Une peinture définitivement difficile à cerner.

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James Abbott McNeill Whistler – L’effet papillon

Du 24 mai 2024 au 22 septembre 2024

mbarouen.fr

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