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Georges de Feure, Le Jardin Darmida, 1897
Aquarelle sur papier • Coll. particulière • Photo Michiel Elsevier Stokmans
Posée au bord du lac Léman, la station thermale d’Évian-les-Bains se prête particulièrement bien à une exposition sur la Belle Époque, elle qui regorge de bâtiments de la période, de sa superbe buvette Cachat aux vitraux Art nouveau (en cours de restauration et qui rouvrira partiellement le 21 juin) à son casino à coupole néo-byzantine, en passant par le Palais Lumière (coiffé d’un élégant dôme de verre 1900) où est justement présenté le parcours.
Estampes japonistes, lumières électriques du Moulin-Rouge, affiches de cabarets montmartrois, usines fumantes des faubourgs, scènes de rue et de café-concert, danseuses de French cancan, cocottes coiffées de grands chapeaux, femmes au profil stylisé couronnées de végétaux Art nouveau, paysages brumeux nimbés de mystère, muses symbolistes, messieurs en haut-de-forme, vagabonds, caricatures piquantes… Dans une ambiance sonore, les amateurs seront ravis de se retrouver immergés dans près de 400 œuvres de la Belle Époque, qui déploient toute la diversité et l’avant-gardisme de cette période.
Alexandre Steinlen, Rouverture du Cabaret du Chat Noir, 1896
Lithographie • Coll. particulière • Photo Michiel Elsevier Stokmans
Ce panorama est d’autant plus remarquable qu’il n’est constitué qu’à partir d’une seule et unique collection particulière de 5 000 pièces ! « On peut trouver une grande sélection d’œuvres d’artistes de la fin du XIXe siècle dans des grands musées comme Orsay à Paris, mais c’est presque impossible d’en retrouver autant dans une collection personnelle. C’est aussi la première fois que cette collection est présentée comme un ensemble, pour former une exposition entière. Elle contient toutes les origines de l’art du XXe siècle. Tout est là », souligne l’Américain Phillip Dennis Cate, commissaire scientifique de l’exposition, directeur émérite du musée Jane Voorhees Zimmerli (New Jersey) et spécialiste de l’art français du XIXe siècle, qui travaille avec la collection en question depuis près de 20 ans.
Le collectionneur, qui a souhaité rester anonyme, a patiemment réuni ces œuvres « pendant 25 ans dans le but de documenter en profondeur les différents mouvements artistiques qui ont marqué l’histoire de l’art au cours de cette période ». Tout se complète donc habilement. Ainsi, des œuvres des peintres divisionnistes Paul Signac et Georges Seurat jouxtent une lithographie de 1847 reproduisant le cercle chromatique de Chevreul, dont la théorie sur le mélange optique des couleurs fut pour eux déterminante. De même, des silhouettes en zinc découpé, dont certaines ont été utilisées pour le théâtre d’ombres du cabaret du Chat noir, côtoient (entre autres témoignages de l’effervescence montmartroise) la fameuse affiche du Chat noir par Théophile-Alexandre Steinlen, ainsi que de précieuses lithographies d’Henri Rivière inspirées de ces spectacles nocturnes.
Gabriel Ibels, Au Cirque, 1893
Lithographie • Coll. particulière • Photo Michiel Elsevier Stokmans
À travers une grande diversité d’œuvres sur toile et sur papier (peintures, dessins, aquarelles, estampes, affiches, revues, ouvrages et brochures illustrés…), la collection rassemble des stars comme Fernand Khnopff, Alphonse Mucha et Henri de Toulouse-Lautrec, mais aussi d’autres artistes importants (Henri-Edmond Cross, Maximilien Luce, Jules Chéret, Georges de Feure, Henri-Gabriel Ibels, Louis Anquetin…), et certains noms qui ont fini par tomber dans l’oubli, malgré leur rôle très actif : parmi eux, le peintre symboliste Charles Victor Guilloux (auteur de la superbe Allée d’eau, 1895), l’audacieux dessinateur et affichiste Henri Gustave Jossot, le caricaturiste Charles Léandre, ou encore le Belge Henry de Groux, représenté par un sublime portrait mélancolique et tourmenté à la pierre noire d’un Napoléon en exil, drapé dans une bourrasque romantique…
« On voulait aussi montrer les fractures sociales, l’industrialisation… Ce n’était pas la ‘Belle’ Époque pour tout le monde. »
William Saadé
Dans une partie centrale consacrée à Paris, les œuvres brossent un portrait diversifié de la société de cette période, avec ses bourgeois, ses mendiants, ses prostituées, ses cheminées d’usines. « On voulait aussi montrer les fractures sociales, l’industrialisation… Ce n’était pas la ‘Belle’ Époque pour tout le monde », rappelle William Saadé, co-commissaire de l’exposition. Après les grands bouleversements politiques qui ont agité le siècle (révolutions de 1830, 1848, 1870), cette période, qui aboutira à la Grande Guerre, connaît en effet encore de vives tensions politiques, notamment avec l’affaire Dreyfus, ainsi que de grandes inégalités sociales, tout en étant une ère d’ouverture, notamment en termes d’innovations scientifiques et artistiques. Pour William Saadé, cette époque entre « en résonance » avec la nôtre, portée par de grandes révolutions technologiques, mais où il se passe aussi « des choses terribles, le rejet de la science, la réécriture de l’histoire, la radicalisation, le retour du fascisme ».
Pierre Vidal, Couverture pour La Vie à Montmartre, 1897
Lithographie sur papier • Photo Michiel Elsevier Stokmans
Le parcours recèle des pépites rares, comme un merveilleux dessin du symboliste Fernand Khnopff, Mon cœur pleure d’autrefois (1889), version préparatoire à l’épure arachnéenne de son frontispice réalisé pour un livre de Grégoire Le Roy. Placée dans un beau cadre symboliste doré à colonnades, l’œuvre est accrochée au-dessus d’une photographie rassemblant presque tous les membres du Groupe des Vingt (cercle artistique d’avant-garde fondé à Bruxelles en 1883), sur laquelle figurent les signatures des artistes en question.
Entre autres curiosités se déploie aussi un feu d’artifice sur fond noir, peint sur carton par Louis Anquetin (petite œuvre d’une extrême modernité qui rappelle, de façon encore plus contrastée et épurée, certains nocturnes révolutionnaires de Whistler), ou encore une affiche promouvant une exposition du mouvement oublié des Arts incohérents : un courant anticonformiste et plein d’humour, précurseur du dadaïsme, qui aurait produit (présentée comme une plaisanterie) la première peinture monochrome de l’histoire de l’art, bien avant Kasimir Malevitch.
Charles Maurin, Chastet, vers 1892
Huile sur toile • Photo Michiel Elsevier Stokmans
Malheureusement, l’exposition s’apparente trop à un catalogue un peu brouillon, en faisant défiler les mouvements (japonisme, Art nouveau, symbolisme, Nabis, néo-impressionnisme, les Vingt) et les thèmes (Montmartre, la Bretagne, les portraits…) sans les expliciter suffisamment. Ainsi, plusieurs des textes de salles (confiés chacun à un auteur différent) passent à côté de leur sujet en oubliant de définir les codes esthétiques du mouvement présenté. Du japonisme, on saura simplement que des artistes se sont inspirés d’une déferlante d’objets nippons dans les boutiques, sans qu’en soit précisée la raison (la réouverture du Japon au monde extérieur après 150 ans d’isolement), ni que soient détaillés les enseignements esthétiques qu’ils en tirent, et en quoi ils seront fondateurs de la modernité.
De l’Art nouveau, nulle mention de l’importance de l’inspiration des formes végétales et des lignes courbes. Les symbolistes ? On saura seulement qu’ils sont confrontés à un « trouble existentiel », dans « une société en pleine transformation ». Une affiche du salon de la Rose-Croix de 1892 est présentée, sans que le cartel n’explique de quoi il s’agit. Ceux qui connaissent mal ces sujets manqueront donc une opportunité d’apprendre et de comprendre. Les autres oublieront ce défaut devant la qualité et le foisonnement (bien exprimé par l’accrochage) de cette collection unique.
Paris Bruxelles, 1880-1914. Effervescence des visions artistiques
Du 19 avril 2025 au 4 janvier 2026
Palais Lumière • Quai Charles Albert Besson • 74500 Évian-les-Bains
ville-evian.fr
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