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Ses trois « Bleu » monumentaux, fleurons des collections du Centre Pompidou en cours de fermeture pour travaux, s’exportent exceptionnellement à Grenoble, jusqu’au 30 mai prochain. L’occasion de se plonger dans la vie et l’œuvre de Joan Miró (1893–1983), artiste incroyablement prolifique, qui aura laissé pas moins de 2 000 peintures, 5 000 dessins et collages, 500 sculptures et 400 céramiques.
Un corpus éclectique qui se nourrit brièvement du fauvisme, du cubisme et de Dada, avant de traverser le surréalisme (André Breton dit du peintre qu’il est « le plus surréaliste d’entre nous ») et de rencontrer l’abstraction, pour demeurer ce qu’il a toujours été : un art d’une liberté absolue, teinté d’enfance et de rêve.
Joan Miró, La Bouteille bleue, 1917
Huile sur carton • 57 × 68 cm • Coll. particulière • © Successió Miró / Adagp, Paris, 2025
« J’étais un phénomène de maladresse ». Dès sa plus tendre enfance, Miró est pris de la fièvre du dessin et, alors qu’il peine à s’impliquer dans sa scolarité, noircit des carnets entiers de croquis d’une incroyable maturité. Sa première formation en 1907 à La Llotja, école des beaux-arts de Barcelone, est néanmoins laborieuse, si bien que ses parents, pourtant artisans, le forcent à travailler dans le commerce, pour son grand malheur. Miró s’obstine malgré le peu de confiance qu’il a dans son dessin, particulièrement l’étude de la figure humaine : « Suis coloriste, mais pour la forme une nullité. Je n’arrive pas distinguer une ligne droite d’une courbe ». L’artiste va dépasser ses limites, d’une part grâce à l’enseignement de Francisco Galli, et d’autre part par sa découverte des avant-gardes cubiste et fauve.
Joan Miró dans son atelier de Paris, 98 boulevard Auguste Blanqui, 1938
© akg-images / Denise Bellon
Attaché à la Catalogne, et à la ferme de Mont-roig en particulier, Miró s’établit durablement à Paris au début des années 1920. Son compatriote le sculpteur Pablo Gargallo l’aide à trouver un atelier, rue Blomet. Les difficultés financières le contraignent à quitter cet espace, cédé au céramiste Josep Llorens i Artigas. En 1922, démarre alors une période d’errance et de bohème où le peintre déménage d’hôtel en hôtel, et se retrouve même hébergé un temps dans l’appartement de Jean Dubuffet, parti pour un séjour en Argentine. Le Français peint déjà et vit toujours du négoce de vin. Miró a donc connu celui qui est encore très loin d’avoir inventé la notion d’’art brut, un an avant que le cercle surréaliste offre au peintre espagnol sa consécration.
Joan Miró créant « Le Faucheur », 1937
De l’Exposition internationale de Paris en 1937, chacun retient Guernica, fresque magistrale de Picasso exposée dans le pavillon de la République espagnole, mis en place alors que celle-ci était sur le point de sombrer face au général Franco. Miró était également présent dans ce pavillon. Si le peintre rechignait à l’engagement politique, jusqu’à prendre ses distances vis-à-vis du surréalisme pour cette raison, la cause de la guerre était trop importante pour qu’il reste muet, et il réalise des affiches au pochoir vendues pour soutenir les républicains. En plus de Guernica et d’une fontaine d’Alexander Calder, est exposé dans le mythique pavillon parisien Le Faucheur, hommage de Miró au courage et au patriotisme des Catalans face au fascisme.
Vassily Kandinsky, Bleu de ciel, 1940
Huile sur toile • 100 × 73 cm • Coll. centre Pompidou, MNAM, Paris
Lorsque la guerre est déclarée en 1939, Miró trouve refuge dans le petit village de Varengeville-sur-Mer, en Normandie, où séjournent déjà régulièrement Georges Braque et Alexander Calder. Loin de l’agitation de la ville, l’artiste catalan retrouve une quiétude proche de celle de la ferme de Mont-roig, qui lui manque tant, ainsi que des plaisirs simples tels que contempler le ciel étoilé. C’est durant cette période que lui viennent ses premières « Constellations », lui permettant de tracer sa propre voie alors que le divorce avec le surréalisme est consommé depuis bien longtemps. De passage dans la colonie artistique durant les années 1940, c’est un Vassily Kandinsky septuagénaire qui, au crépuscule de sa vie, se nourrit à son tour de celui qu’il a nettement influencé, en empruntant à Miró le bleu, « couleur de ses rêves ».
Atelier de Joan Miró conçu par l’architecte Josep Lluís Sert, Fundació Pilar i Joan Miró à Palma de Majorque
© Ludovic Maisant / hemis
Lorsqu’il n’est pas à Paris, Mont-roig ou Barcelone, Miró voyage à Palma de Majorque où il rencontre Pilar, qu’il épouse en 1929. Après la Normandie et un passage à Barcelone, le peintre s’exile pour deux années dans l’île en 1940. Il y retrouve le génie d’Antoni Gaudí, qui a redessiné le chœur de la cathédrale, mais plus encore le savoir-faire ancestral des céramiques Siurells, des broderies majorquines ou encore du verre soufflé Murano. Miró s’associe alors à Josep Llorens i Artigas mais aussi à l’architecte Josep Lluís Sert afin de donner l’élan qui manquait à son art pour devenir complet : il n’est pas seulement peintre, mais aussi sculpteur, graveur, céramiste et même lissier, si l’on considère les tapisseries qu’il a réalisées, dont celle disparue lors des attentats du 11 septembre 2001 à New York. Il approfondit cette pluralité des pratiques lorsqu’il s’établit, entre 1956 et 1966, dans le grand atelier de Majorque – devenu la fondation Pilar et Joan Miró.
Joan Miró, Intérieur hollandais, Montroig, juillet-décembre 1928
Huile sur toile • 91,8 × 73 cm • Coll. MoMA, New York • © Successió Miró / Adagp, Paris, 2025
« La nuit, la musique et les étoiles commencèrent à jouer un rôle majeur dans mes tableaux ». Quand Miró veut composer Escargot, Femme, Fleur, Étoile (1934) dans un rythme suggérant Igor Stravinsky, l’amour de la musique n’est pas nouveau pour lui, et pas uniquement parce qu’il a déjà collaboré à des décors pour les Ballets russes de Diaghilev ou pour Jeux d’enfants de Léonide Massine. Miró aime Bach et Mozart, mais s’intéresse aussi à des compositeurs plus contemporains comme Béla Bartók, George Antheil ou, plus tard, Pierre Boulez. Son lien à la musique est intime, tiré des vibrations des lieux qu’il parcourt : la musique folklorique et le flamenco en Espagne, le jazz à New York, le son des orgues monumentaux de la cathédrale de Palma de Majorque. Mélomane, Miró est aussi un plasticien aimé des musiciens contemporains : Karlheinz Stockhausen et John Cage lui on ainsi dédié des compositions.
Les trois « Bleu » de Miró
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