Claude Berri devant “Context” de Robert Ryman, 1989
huile sur toile • 297 x282 cm. • Photo Jean-Philippe Mesguen pour BeauxArts magazine
Signée du duo de journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, la passionnante enquête « Succession Berri, la haine en partage », publiée les 12 et 13 novembre sur le site du Monde, revient en détail sur le conflit qui ronge la famille de Claude Berri depuis sa mort en 2009. Elle révèle les accusations de son fils Thomas Langmann (lesquelles font l’objet d’une procédure judiciaire) qui estime que de nombreuses œuvres de la mirifique collection de son père ont été évincées de la succession à son insu et au profit d’autres membres de l’entourage du collectionneur.
Car le réalisateur de Tchao Pantin (1983) était un immense passionné d’art, comme en témoigne cette rencontre chez lui, racontée par le rédacteur en chef de Beaux Arts Magazine, Fabrice Bousteau, dans notre numéro de février 2008, alors que s’ouvrait dans le Marais l’espace d’exposition Claude Berri, aujourd’hui définitivement fermé. Nous avions alors eu l’occasion d’admirer quelques-uns des chefs-d’œuvre de sa collection signés Alberto Giacometti, Hans Bellmer, Wim Delvoye, Robert Ryman, Christian Boltanski… Mais aussi de comprendre les origines de cette passion folle, dévorante, émouvante – désormais au cœur d’une guerre sans merci.
Claude Berri est un scénario. Pas un personnage de film mais une histoire de vie qui entremêle et entraîne d’autres histoires de vies. Je suis entré comme ça, en passant, dans plusieurs de ces histoires. « Je dîne avec Machin, tu veux venir avec nous ? » Claude Berri adore déjeuner et dîner à plusieurs. Il met à table les artistes, les gens de l’art qu’il aime. Seulement ceux-là.
Celui qui fut le plus gros producteur de cinéma français et qui a vendu l’essentiel de ses sociétés pour devenir l’un des trois plus grands collectionneurs français, est aujourd’hui, même s’il s’en défend, un « producteur » d’art. De moments, de rencontres, d’expositions et d’œuvres. En dépit de son air nonchalant, c’est un excité, souvent ébouriffé, à l’œil vif. Chaque jour, il est en recherche. D’un artiste, d’une œuvre, d’une exposition à voir ou à organiser. Chaque jour, lui qui répète ne rien savoir, fait tout pour apprendre. L’art est une quête permanente et une émotion infinie. Claude Berri regardant un Ryman… Cela pourrait être un scénario, c’est juste du réel qui fait du bien.
Quelle est la première œuvre d’art que vous avez vue et qui vous a ému ?
En vacances à La Baule, j’avais fait la connaissance de deux jeunes garçons de mon âge. J’avais 17 ans. L’un d’eux, Yves, après m’avoir ramené à Paris dans sa 2 CV, m’a proposé de dormir chez lui. C’était la première fois que j’entrais dans un hôtel particulier. Dans le salon, il y avait une sculpture de Rodin et, dans le bureau de son père, j’ai vu un magnifique Monet. Je ne connaissais, à l’époque, ni le nom de Rodin ni celui de Monet.
Vue du bureau de Claude Berri, 2008
Au plafond: Hema Upadhyay, « Loco – Foco – Motto – Chandelier », 2005, suspension, allumettes, bois, métal
Sur les murs, de gauche à droite: Robert Ryman, « Venue », 2002, huile sur toile, 213 × 213 cm. Untitled, 1962, huile sur toile, 190 × 190 cm.
Yves Tanguy, « Les Causeurs », 1945, gouache sur papier noir, 36 × 28 cm. « Le Minotaure », 1942, gouache et collage, 36,5 × 30 cm. « Sans titre », 1947, gouache sur carton, 31 × 23,5 cm. « Sans titre », 1947, gouache sur carton et décalcomanie, 48×32cm.
Robert Ryman, « Summit », 1978, huile sur toile, 192 × 183 cm.
Ad Reinhardt, « Black Painting », 1952–1956, huile sur toile, 137 × 137 cm.
Photo Jean-Philippe Mesguen pour BeauxArts magazine
L’autre garçon, Philippe, qui voulait devenir peintre (il fut d’ailleurs sous contrat pendant trente ans avecla galerie Kahnweiller), m’avait conseillé d’aller à l’Orangerie voir une exposition de Van Gogh [1954] : ça a été mon premier grand choc, ça m’a cloué au sol. J’avais physiquement du mal à passer d’un tableau à l’autre. Je n’avais jamais rien vu d’aussi fort avant. J’étais stupéfait. J’y suis retourné plusieurs fois et, à chaque fois, j’éprouvais la même émotion.
Et comment en êtes-vous venu à effectuer votre premier achat?
Les années ont passé. Depuis l’atelier de fourrure de mon père, j’ai dû voir beaucoup de musées et d’expositions, mais c’était le théâtre et le cinéma qui étaient devenus mes passions. C’est bien plus tard, au début des années 1970, après avoir fait le Vieil Homme et l’Enfant et quelques films qui m’avaient rapporté un peu d’argent, que j’ai pu acheter mon premier tableau, c’était une gouache de Magritte. Je l’ai payée 50 000 $, je l’ai gardée quinze ans, jusqu’à ce que je m’en sépare parce qu’à un moment de ma vie, je ne pouvais pratiquement rien regarder d’autre que Dubuffet… Pourtant, ce Magritte, c’était vraiment un chef-d’œuvre, je regrette de l’avoir vendu et, aujourd’hui, je ne pourrais pas le racheter. J’ai revu récemment cette gouache à la Fiac au prix de 2 500 000 € !
Dès votre première acquisition vous aviez déjà « l’œil » alors? Les galeristes disent souvent de vous: « Claude Berri a un bon œil, il choisit toujours les meilleures pièces ». Qu’en pensez-vous?
C’est en travaillant avec mon père que je me suis rendu compte que j’avais un sens inné des couleurs. Il faisait des manteaux en queues de vison (c’était le vison du pauvre). Il fallait 600 queues pour en faire un. Aucune n’avait la même couleur. Je devais donc en sélectionner 600 pour qu’à la fin, le manteau apparaisse d’une seule couleur… J’étais très doué pour ça.
En 2008, Fabrice Bousteau et Claude Berri devant deux œuvres de Hans Bellmer : à gauche, la « Poupée enceinte », 1937; à droite, « la Poupée », 1935
tirages argentiques noir & blanc (colorié à gauche) • 67 × 63 cm et 66 × 65,5 cm. • Photo Jean-Philippe Mesguen pour BeauxArts magazine
Comment êtes-vous passé de « Berri producteur de films » à « Berri collectionneur » ?
C’est un processus lent que de devenir collectionneur, mais ça ne m’empêche pas de continuer à produire des films, même si aujourd’hui, je ne le fais que par passion, avec des réalisateurs que j’admire, comme la Graine et le Mulet d’Abdellatif Kechiche. C’est grâce au cinéma que j’ai pu réunir cette collection. Après Magritte, je me suis intéressé à l’Art déco. J’avais vu, dans une galerie, une exposition de Tamara de Lempicka. Le marchand ne voulait rien me vendre. J’ai cherché longtemps une de ses œuvres, jusqu’au jour où, par hasard, dans une vitrine, j’ai aperçu un tableau d’elle représentant deux petites filles dans un fauteuil.
J’en étais fou. Je l’ai acheté. En août 1985, partant dans le Midi pour le tournage de Jean de Florette, j’hésitais à transporter ce tableau avec moi d’un hôtel à l’autre. Je l’ai laissé à Paris. Mon appartement a été cambriolé. On m’avait volé mon Lempicka et la montre de mon père. Je ne savais pas à quel point ce tableau allait transformer mon destin. Pendant le tournage, tous les week-ends, je me suis mis à regarder des livres sur la peinture, et je passais mon temps à appeler le marchand de Lempicka dans l’espoir de retrouver un autre de ses tableaux.
Il a fini par me proposer le Portrait de Madame Boucart de 1931, une œuvre majeure. Ce tableau était craquelé. Je l’aimais comme ça, mais à l’époque, je n’y connaissais rien. On m’a conseillé de le faire retendre, c’est Pierre Hebey et le commissaire-priseur Jean-Pierre Camard qui m’ont donné l’adresse du restaurateur. Quand il est revenu, c’était atroce, comme une femme liftée, il avait perdu son âme. Je l’ai remis en vente. Quelque temps après, j’ai eu une sorte d’hallucination, j’ai entendu des voix me dire qu’il fallait que je vende ma société de production pour acheter de la peinture.
C’est comme ça que j’ai vendu la société Renn à Jérôme Seydoux, mais pour partie seulement parce qu’il a voulu qu’on soit associés. C’est avec cet argent, en 1986, que j’ai pu vraiment commencer une collection importante, mais aussi grâce aux conseils de Marc Blondeau qui était depuis vingt ans chez Sotheby’s. Il est remarquable. Ma passion pour Dubuffet est née grâce à lui.
En 2008, Claude Berri en tête à tête avec « Rex » de Wim Delvoye,
cochon tatoué et empaillé • 70 × 1 13 × 70 cm • Photo Jean-Philippe Mesguen pour BeauxArts magazine
Jean Dubuffet fut pour moi une véritable obsession. En regardant son œuvre, on peut comprendre tout l’art du XXe siècle car cela part de dessins d’enfants et se termine par des « non-lieux », par l’abstraction. J’ai acheté une trentaine de Dubuffet, des dessins, des peintures, je n’avais pas assez de place chez moi. Je me souviens qu’une nuit, un de mes fils me surprend à trois heures du matin en train de disposer ses œuvres sur des chaises, contre des meubles. Mon fils me dit : « Mais enfin ! Qu’est-ce que tu fais, papa ? » « J’organise, chez moi et pour moi, une exposition Dubuffet ! »
Je suis sorti de cette obsession et j’ai dû vendre beaucoup de mes Dubuffet pour pouvoir découvrir de nouveaux artistes. Je vends pour apprendre. L’art permet d’apprendre sans cesse. Bien sûr, il y a des œuvres que je ne vendrai jamais, comme les Ryman ou les Morandi. L’art change la vie. Il a changé la mienne, au point de prendre le pas sur le cinéma. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être plus doué pour l’art que pour le cinéma.
Vous avez quatre tableaux de Giorgio Morandi dans votre chambre. Pourquoi ? Pour les regarder chaque jour en vous couchant et en vous levant ?
Non, je ne les regarde pas forcément tous les jours. Je les ai prêtés à Suzanne Page pour son exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2001. Quand quelqu’un vient chez moi pour la première fois, qu’il entre dans ma chambre et les regarde, j’aime sentir ce qu’il y a dans ses yeux, cela renouvelle ma façon de regarder Morandi. On a aussi besoin du regard des autres. Là, j’observe leurs visages. C’est une peinture qui apaise, elle est physique mais aussi métaphysique, comme celle de De Chirico à une certaine époque. Quand je regarde ces cruches, ces bouteilles qu’il peignait inlassablement tout au long de sa vie, j’ai l’impression d’être à l’intérieur de son œuvre.
De Giorgio Morandi à Robert Ryman, vous cultivez une sorte de jardin d’artistes qui pensent, qui peignent la lumière. Cette lumière, pour vous, c’est de l’énergie, de la spiritualité? Vous êtes croyant?
Je suis athée. Je crois à ce que je vois. Mais ce que je vois est probablement en relation avec l’au-delà. Ryman, c’est au-delà de tout. Certains n’y voient que du blanc, mais c’est de la lumière. Pour moi, il est le plus grand, il rejoint, vivant, des peintres des ténèbres comme Rothko. Il faut avoir vu la salle qui lui est consacrée à la Tate Modern, ses gris et ses noirs qui évoquent la mort. Ryman, c’est la lumière de la vie.
Vous êtes un des plus grands collectionneurs au monde de Ryman. C’est l’une des « aventures » les plus importantes de votre vie. Comment est-ce arrivé ?
Au mur : Robert Ryman « Series #3 (white) », 2004, huile sur toile, 213 × 213 cm. Au premier plan: Alberto Giacometti « Lotar II « , 1964, bronze, 58 × 37,5 cm.
Photo Jean-Philippe Mesguen pour BeauxArts magazine
C’est une longue histoire. Elle commence pendant l’hiver 1988, à Zurich, chez un marchand, en compagnie de Marc Blondeau. Ils contemplaient tous les deux un tableau blanc. Je les ai pris pour des fous. Je ne comprenais pas. Je ne voyais rien. Leur enthousiasme m’a poussé à chercher à comprendre… Cela m’a conduit à Schaffhausen, chez Christelle et Urs Raussmüller, où se trouve la plus grande collection de tableaux de Robert Ryman. Tous les deux sont des spécialistes de cette œuvre, c’est Urs qui les installe de par le monde et, avec Christelle, ils écrivent sur son travail.
Pour comprendre Ryman, il faut aller à Schaffhausen. J’ai été ébloui. J’ai passé beaucoup de temps avec eux, depuis nous sommes amis. J’en voulais un absolument, mais c’était très difficile à trouver. À New York, j’ai vu une exposition extraordinaire à la Dia Foundation. Le lendemain, une galeriste m’appelle pour me dire qu’il y a un Ryman à vendre.
« Je dis souvent : ‘Ryman, c’est Monet sans les nénuphars.’ »
J’y vais dès le matin à 10 heures, alors qu’elle m’avait fixé le rendez-vous à midi. La vendeuse m’annonce qu’il est déjà vendu. Je vois d’ailleurs une caisse en longueur, je suppose que l’œuvre est déjà dans cette caisse, je demande qu’on me la montre, elle refuse. Ce soir-là, chez Sotheby’s où je mettais en vente pour la première fois un dessin de Brancusi, au moment de partir, une grosse bonne femme m’accoste et me dit en anglais, très doucement, comme si elle me proposait de la dope : « Tu cherches un Ryman ? ». On monte, avec Marc Blondeau, dans l’énorme limousine de la grosse bonne femme qui me dit : « Tu vas pas regretter le voyage ! » On arrive dans un petit appartement et là, je vois un triptyque, soi-disant un Ryman.
À la lumière électrique, je n’ai aucune idée de sa qualité, et cet imbécile de Marc Blondeau ne me donne pas le moindre conseil. Je demande le prix. Elle en veut 500 000 $. Je négocie. Elle appelle son mari en yiddish et me répond : « Pas de prix. Vous me versez l’argent et après, je vous envoie l’œuvre. » J’hésite, mais je suis tellement « accro » que j’accepte. Quelque temps après, je reçois le tableau dans une caisse en longueur, certainement celle que j’avais vue dans la galerie. J’accroche le triptyque au-dessus de mon lit, je regarde le tableau éclairé par un soleil merveilleux. Et là, je suis effondré.
Un mois après, rebelote, je repars à New York sur les conseils, cette fois, de Marcel Fleiss, pour rencontrer le vendeur d’un tableau de 2 mètres sur 2, qui me montre son Ryman posé sur une table, à l’horizontale. Je tourne autour pendant vingt minutes. Que devais-je faire ? Reprendre le Concorde le soir même, toujours sans Ryman, ou donner les 450 000 $ qu’on me demande pour l’acquérir ? A l’époque, j’avais tellement de succès dans le cinéma, je dis oui. Catastrophe, il était aussi nul que l’autre. C’était un moment où tout se vendait, j’ai réussi à les revendre tous les deux à un marchand suédois sans perdre d’argent, mais je n’avais toujours pas de Ryman.
Un an plus tard, un véritable chef-d’œuvre est mis en vente chez Christie’s, à New York. J’en tombe totalement amoureux, je vais le voir tous les jours. Je demande une estimation, on me dit : entre 1 et 1,2 million $, et moi, je me dis qu’à moins de 2,5 millions $ je ne l’aurai pas. Je me prépare à ce prix. Je n’avais jamais rien acheté en vente, on ne me connaissait pas chez Christie’s, qui a dû se mettre en rapport avec ma banque. Mais, proche de Leo Castelli, on commençait à me connaître à New York. Je ne voulais pas assister à la vente, je ne me voyais pas lever la main devant tout le monde.
J’ai vécu cette vente dans mon lit, depuis ma chambre d’hôtel. Une fille de Christie’s, une sorte de geisha, m’appelle. Ça commence à un million, puis 1,2… 1,3, on arrive vite à 1,8 et je l’emporte à 2 millions. Je suis fou de joie et en plus j’ai l’impression d’avoir fait des économies car, avec les taxes, cela me revient à 2,2 M$. Je rigolais tout seul dans ma chambre, j’avais gagné 300 000 $, c’était un chef-d’œuvre. Depuis dix-neuf ans, je l’ai toujours chez moi. Aujourd’hui, il doit valoir entre 10 et 15 millions. Bien sûr, je n’ai jamais voulu le revendre, c’est le premier de ma collection, il est extraordinaire.
Claude Berri en 2008 devant l’œuvre de Christian Boltanski « Lumières, 3 colonnes Jean, Martine, Sylvie » (2000)
Photo Jean-Philippe Mesguen pour BeauxArts magazine
Un jour, je sortais d’un déjeuner avec Jérôme Seydoux à qui j’avais dit que je cherchais un espace assez grand pour en faire un lieu d’exposition. En arrivant chez moi, je vois une voiture garée devant ma porte, qui bloque l’entrée. Je sors furieux et là, je vois un petit bonhomme qui me dit: « Excusez-moi, j’en ai pour deux minutes », et entre juste à côté. Je le vois ressortir avec une caisse de champagne qu’il dépose dans le coffre de sa voiture. Je lui demande si l’endroit est à vendre.
Il me répond : « Oui, c’est à louer. » Miracle, j’avais trouvé mon espace. J’appelle Urs, il vient à Paris pour visiter l’endroit avec moi. Il est emballé. C’est une ancienne imprimerie, il y a beaucoup de travaux. Un an après, en 1990, nous pouvons inaugurer cet espace, un des plus beaux de Paris, avec une exposition organisée par Urs avec Ryman. Je l’ai rencontré à ce moment-là et j’ai aussi fait la connaissance de Susan Dunne, qui s’occupe de lui à la Pace Gallery. Par la suite, j’ai pu acheter ses œuvres dans son atelier. Quand il avait fini une série, j’étais le premier à pouvoir choisir. Maintenant, j’en ai sept. C’est un homme d’une gentillesse et d’une générosité inouïes, il m’a d’ailleurs offert sa palette. Je crois que j’ai aujourd’hui parmi les plus beaux Ryman du monde. Je vis avec ces œuvres, elles me sont indispensables, vitales.
Vous parliez tout à l’heure de Marc Blondeau, mais vous pourriez aussi évoquer les célèbres galeristes Leo Castelli ou Karsten Grève. J’ai l’impression que les galeristes comptent beaucoup pour vous dans votre rapport à l’art.
Oui, parce que les grands galeristes comme les grands critiques sont passionnés par l’art et qu’ils m’ont beaucoup appris. Je suis devenu ami avec Leo Castelli (c’est Daniel Templon qui m’a parlé de lui la première fois). J’ai fait un film sur lui et aussi sur Ernst Beyeler [Entretiens avec Leo Castelli, 1988 ; Ernst Beyeler, l’homme optique, 1990]. C’est Karsten Grève qui m’a donné les clés pour comprendre Twombly, Fontana, Manzoni, Kounellis… De même, j’ai aussi des liens forts avec l’expert Philippe Ségalot et le critique d’art Jean-Louis Froment.
Plus récemment, je me suis lié d’amitié avec le galeriste Georges-Philippe Vallois qui m’a initié à l’univers de Paul McCarthy (dont le marchand, Iwan Wirth, et son directeur Marc Payot sont devenus des amis), et à celui de Gilles Barbier, qui fera l’exposition inaugurale de l’espace que j’ouvre le 21 mars. Un lieu magnifique baigné de lumière, au cœur du Marais, à côté de Beaubourg et repensé par Jean Nouvel. C’est grâce à eux, à tous ces galeristes, que, depuis quelque temps, je me penche sur l’art actuel.
« Je veux, à travers ces expositions, continuer à apprendre, montrer et permettre à d’autres d’apprendre. »
C’est le deuxième lieu que vous ouvrez. Pourquoi avez-vous créé le premier, et pourquoi l’avoir vendu (à Karl Lagerfeld qui en a fait une librairie d’art exceptionnelle) ? Que voulez-vous faire dans ce nouveau lieu?
Ce premier espace n’était pas destiné à la vente. Grâce à Jérôme Seydoux qui m’a laissé faire, en véritable mécène, avec l’argent de notre société de cinéma Renn Production, j’ai pu, d’abord avec Urs, monter des expositions exceptionnelles : Klein, Mangold, deux fois Ryman, etc. Après neuf ans, j’ai racheté les parts de Jérôme qui voulait se retirer. J’ai continué seul pendant quatre ans. Avec Marc Blondeau et Philippe Ségalot, nous avons pu montrer Hiroshi Sugimoto, Sol Le Witt, Raymond Pettibon, Berndt & Hilla Becher avec la galerie Sonnabend. Avec Jean-Louis Froment, nous avons exposé les Buren des années 1960 et, avec Alfred Pacquement, Hantaï. C’était devenu un lieu incroyable, avec une des plus belles lumières de Paris.
Pendant treize ans, on a fait des expositions qui nous ont coûté des fortunes, mais que je ne regrette pas, tellement cela m’a donné de bonheur. Collectionneurs, marchands, musées du monde entier venaient voir nos expositions. Jusqu’au jour où Karl Lagerfeld m’a proposé de le reprendre et m’a fait une offre que je ne pouvais pas refuser. Trois ans après, ça me manquait, je me suis mis à rechercher un nouvel espace et j’ai fini par le trouver. Il sera à la fois un espace d’exposition et une galerie, dans le sens où, parfois, je vendrai des œuvres pour financer les projets. On ouvre avec Gilles Barbier, en coproduction avec la galerie Vallois. J’ai 16 œuvres de cet artiste que j’adore ; je suis fasciné par ses « pages de dictionnaire », la beauté de ses dessins et l’étrangeté de ses peintures dont on croit, même quand on regarde de près, qu’il s’agit d’une photo.
Pourtant tout est dessiné. Son univers est fou, unique et tellement intelligent. Nous publierons aux éditions du Regard une monographie sur lui. Je ferai ensuite une exposition sur les artistes indiens contemporains que j’ai découverts à Lille et que je collectionne depuis passionnément. Il y aura Subodh Gupta, Hema Upadhyay, Bharti Kher, Shilpa Gupta, Rina Banerjee… Mais j’espère aussi montrer Penone, Buren et bien d’autres. Je prévois de réaliser une exposition consacrée à l’arbre dans l’art contemporain. J’aime les arbres, j’ai beaucoup d’œuvres avec des arbres…
Je pense à Marc Dion, Fabrice Hyber, Rodney Graham… Je viens même de participer avec la galerie Yvon Lambert à la production d’une installation (entre autres, une forêt de 40 arbres) de Loris Gréaud, un artiste de 29 ans qui a le Palais de Tokyo pour lui tout seul. Dans ce nouveau lieu, je veux montrer des artistes que je ne connaissais pas avant. Je veux, à travers ces expositions, continuer à apprendre, montrer et permettre à d’autres d’apprendre, aussi.
Quel est le lien entre toutes les œuvres de votre collection ? Bien sûr, on voit que vous avez rassemblé beaucoup d’œuvres autour de la question de la lumière, de Robert Ryman en passant par Jeff Wall, Hiroshi Sugimoto ou Dan Flavin, mais les autres ? Bacon, Picabia, Arp, Picasso, Calder, Bellmer, Fontana, Giacometti, Henri Michaux, Daniel Buren, Richard Serra, Bruce Nauman, Paul McCarthy, et même des dessins de Patti Smith (qui sera exposée à la fondation Cartier en avril) ?
La colonne vertébrale de ma collection, c’est l’émotion et la lumière. Je dis souvent : « Ryman, c’est Monet sans les nénuphars. » Ce sont toujours des œuvres fortes, des chefs-d’œuvre. C’est grâce au cinéma que j’ai pu constituer cette collection, souvent ça m’a fait mal, mais pour être un vrai collectionneur, il faut que ça fasse mal. Ce qui restera de moi, à part deux ou trois films, ce sera cette collection. Elle est très personnelle. Je ne peux pas oublier Michaux, j’en ai beaucoup parce que je n’ai jamais rien vu d’équivalent à ces encres, ces peintures et ces dessins magnifiques réalisés sous l’emprise de la mescaline… En fait, c’est une passion. Nous pourrions aussi parler de ma collection de dessins, de photographies, d’art primitif, ou encore du mobilier de Charlotte Perriand et Jean Prouvé…
Que deviendra votre collection quand vous ne serez plus là, vous y pensez ?
Je ne suis pas encore mort, mais j’y pense.
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