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musée des Impressionnismes de Giverny

Les Nahmad : la saga de collectionneurs qui valaient trois milliards

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Publié le , mis à jour le
Leur collection, l’une des plus importantes au monde en mains privées, compterait quelque 4 500 œuvres, dont 300 Picasso. À l’occasion de la présentation d’une partie de cet ensemble au musée des Impressionnismes Giverny, retour sur l’histoire d’une famille au flair avisé, dont le poids continue de peser sur bien des transactions liées à l’art moderne.
David Nahmad devant cinq des 110 tableaux prêtés pour l’exposition «Picasso dans la collection Nahmad» au Grimaldi Forum, à Monaco, en 2013.
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David Nahmad devant cinq des 110 tableaux prêtés pour l’exposition «Picasso dans la collection Nahmad» au Grimaldi Forum, à Monaco, en 2013.

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© Vlada Krassilnikova / Parismatch / Scoop

En ce début de printemps, au 99 de la rue Claude Monet, Cyrille Sciama exulte. La raison de son enthousiasme ? « La collection Nahmad – De Monet à Picasso », l’exposition présentée au musée des Impressionnismes Giverny, qu’il dirige. Il est vrai que le parcours proposé aligne une belle brochette d’artistes « blue chip » (valeur vedette), pour reprendre un terme utilisé dans le monde de la finance : Monet, évidemment, mais aussi Sisley, Gustave Moreau, Odilon Redon, Matisse, Renoir, Toulouse-Lautrec et, bien entendu, l’incontournable Picasso.

« L’histoire de la collection Nahmad, c’est l’histoire d’une passion, soutient Cyrille Sciama. La famille s’est toujours intéressée de près à l’actualité artistique, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il y a chez eux une audace assez remarquable, la volonté de trouver la pièce la plus rare ou la plus spectaculaire. Certaines œuvres en leur possession ont été achetées et revendues plusieurs fois. »

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon les estimations, la collection Nahmad serait composée de quelque 4 500 œuvres représentant une somme avoisinant les 3 milliards de dollars. Parmi celles-ci, environ 300 peintures de Picasso dont la valeur atteindrait le milliard – c’est-à-dire la plus importante collection privée d’œuvres de l’Espagnol.

À 17 ans, il vend son premier Max Ernst

Ezra (à gauche) et David Nahmad (à droite) avec leur père Hillel au début des années 1960 à Milan, où la famille s’est installée après avoir fui la Syrie.
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Ezra (à gauche) et David Nahmad (à droite) avec leur père Hillel au début des années 1960 à Milan, où la famille s’est installée après avoir fui la Syrie.

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Coll. Nahmad • © Collection Nahmad

L’histoire de cette collection telle qu’elle est racontée par les Nahmad eux-mêmes commence du côté d’Alep, en Syrie, où vivaient le patriarche Hillel Nahmad, banquier juif séfarade, et sa femme Mathilde Safra. Parmi leurs huit enfants, trois sont bien connus du monde de l’art. Joseph, dit « Joe » ou « Giuseppe », est né en 1932, à Alep. Ses frères, Ezra et David, sont venus au monde respectivement en 1945 et 1947. En 1949, toute la famille a dû fuir la Syrie pour Beyrouth après des violences anti-Juifs, avant de s’installer plus durablement, dans les années 1960, à Milan.

Le premier Nahmad à s’intéresser au monde de l’art est Joe. Homme d’affaires aimant le risque, il achète à tout-va et un peu dans tous les sens, en grande quantité. Dans une interview accordée à Paris Match en juillet 2013, son cadet David Nahmad raconte : « Il achetait tout. S’il entrait dans une boutique pour acheter une valise, il en sortait avec dix ! Même chose pour l’immobilier. Nous nous sommes ainsi retrouvés avec des dizaines d’appartements. […] Joe était fou d’art. Il fréquentait Fontana, [le sculpteur Arnaldo] Pomodoro, [Marino] Marini, Chirico. Il avait une maison sublime à Milan, décorée par ses amis artistes. »

Sa collection, au début, n’est pas très structurée : objets d’art décoratif, art égyptien, « chinoiseries », art africain, meubles, grands maîtres… Mais Joe transmet sa passion à Ezra et David, les incitant à se rendre dans les galeries qui fleurissent alors en Italie, à assister à des ventes aux enchères. David Nahmad aime à rappeler qu’à l’âge de 12 ans, il a découvert avec fascination le tableau la Légende des siècles du Belge René Magritte, accroché chez son frère qui l’a acquis pour la somme de 500 dollars. En 1968, il le revendra pour 10 000 dollars à Sophia Loren.

Si le jeune homme imagine un temps devenir mathématicien, il y renonce rapidement pour mettre ses capacités de calcul et d’organisation au service du commerce des œuvres d’art. À 17 ans, il vend son premier tableau, un Max Ernst. Mais, comme il le raconte souvent, le déclic a véritablement lieu en 1964, à l’occasion d’une exposition du peintre cubiste espagnol Juan Gris organisée à Rome par le marchand Daniel-Henry Kahnweiler (1884–1979).

Le goût de l’art doublé d’un sens des affaires

Pablo Picasso, Le Petit Pierrot aux fleurs (Portrait du fils de l’artiste, Paulo, en arlequin)
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Pablo Picasso, Le Petit Pierrot aux fleurs (Portrait du fils de l’artiste, Paulo, en arlequin), 1923

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David Nahmad est fasciné par la figure de Picasso. S’il fut l’un des premiers à s’intéresser aux œuvres tardives du maître, il ne l’a jamais rencontré. Selon ses propres dires, il n’a pas osé en faire la demande à son marchand, Daniel Henry Kahnweiler, qui ne le lui a pas proposé.

Huile sur toile • 92,1 × 73,6 cm • Coll. Nahmad

À l’époque, Gris est loin de faire l’unanimité, mais les frères Nahmad acquièrent les deux seules toiles vendues à cette occasion. « Quand j’ai expliqué quatre ans plus tard [au secrétaire du marchand] que c’était moi qui avais acquis les deux Juan Gris à Rome, Kahnweiler [qui ne recevait que sur rendez-vous] est tout de suite arrivé, raconte David Nahmad à Paris Match. Ce qui l’a séduit, c’est que nous avions acheté par goût et non par calcul. Nous sommes devenus très amis. Par la suite, mon frère Ezra et moi lui avons proposé de nous confier quelques Picasso pour les mettre en vente dans notre galerie italienne. On n’en trouvait pas à l’époque. Il y avait une vraie demande. »

« Ce n’est pas possible d’être dans ce métier sans amour. Sinon, j’aurais été dans l’immobilier ou dans la bourse. »

David Nahmad

David Nahmad montre très vite un réel talent pour bâtir un solide réseau de relations dans le monde de l’art. Un autre fournisseur d’envergure, un certain Aimé Maeght, lui envoie bientôt des tableaux de Braque ou de Miró. « Mais céder des tableaux nous donnait moins de plaisir que d’en acquérir, sauf si c’était pour en acheter des plus importants, poursuit Nahmad. Peu à peu, nous avons construit un réseau de relations professionnelles avec de grands marchands. »

Si les Nahmad mettent toujours en avant la passion qui les anime, le choix de l’art comme secteur de placement obéit aussi à une logique rationnelle : lors du krach du 28 mai 1962, la famille perd 95 % de son capital – mais peut encore compter sur les œuvres acquises par Joe pour se refaire. « Le seul secteur où tout allait bien était le marché de l’art, explique David Nahmad à Paris Match. Avec Ezra, nous avons saisi cette opportunité. Dix ans plus tôt, c’était le diamant. L’art n’existait pas comme forme d’investissement. »

Un entrepôt de 15 000 m2 pour stocker les œuvres

Federico Zandomeneghi, La Corbeille de géraniums [détail]
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Federico Zandomeneghi, La Corbeille de géraniums [détail], Vers 1901

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Avec cette toile, le peintre vénitien se situe à la croisée de plusieurs influences : celles du groupe des Macchiaioli (« tachistes ») et celles des impressionnistes français qu’il fréquente et admire : Pissarro, Renoir, Degas.

Huile sur toile • 91 × 60 cm • Coll. Nahmad • © Collection Nahmad

À l’évidence, les frères Nahmad allient un œil avisé à un sens des affaires bien affûté. « Chacun avait sa sensibilité, affirme Cyrille Sciama. David est vraiment un passionné de Picasso, mais les deux frères sont aussi fascinés par la figure de Miró. » À vrai dire, la fratrie, qui ne cesse de voyager entre l’effervescente Italie des années 1970, la France et l’Amérique, sait faire des choix audacieux et n’hésite guère, quand elle le peut, à acheter en quantité. David Nahmad s’est enthousiasmé tôt pour la période tardive de Picasso – à une époque où l’on célébrait surtout ses toiles cubistes – mais il a aussi pu acquérir un Francis Bacon dès 1967, pour à peine 800 livres sterling.

Au début des années 1970 et des années 1990, les frères Nahmad profitent des krachs du marché de l’art pour acquérir en gros, la plupart du temps en vente aux enchères. Une anecdote revient souvent les concernant : lors d’une vente Kandinsky organisée par Sotheby’s Parke-Bernet en 1971, ils repartent avec rien de moins que la moitié des œuvres proposées. Au fur et à mesure, le stock constitué devient énorme : il est aujourd’hui conservé dans un important entrepôt de 15 000 m2 au sein d’une zone franche près de l’aéroport de Genève. Posséder en grande quantité nombre d’artistes « blue chip » et avoir les moyens de les entreposer correctement offre un pouvoir certain sur le marché et ses acteurs. Les Nahmad sont en capacité d’influer sur l’offre et la demande et savent identifier le bon moment pour vendre ou acheter.

Claude Monet, Le Fjord de Christiana
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Claude Monet, Le Fjord de Christiana, 1895

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Monet voulait peindre la neige et les lumières qu’elle enfante. Il se rendit en Norvège en janvier 1895 et revint enchanté de ce « merveilleux pays » : « Je ne suis pas trop mécontent de ce que je rapporte. »

Huile sur toile • 62,5 × 101 cm • Coll. Nahmad • © Collection Nahmad

Les histoires ne manquent pas, qui disent les extraordinaires plus-values emmagasinées au cours des années. Dans le quotidien libanais L’Orient-Le Jour, le journaliste May Makarem écrit ainsi en mai 2020 : « Pour comprendre comment les Nahmad ont bâti leur fortune, [un article de] Forbes signale, à titre d’exemple, que lors d’une vente aux enchères organisée par Christie’s au Rockefeller Center, une huile de Picasso de 1955, que David Nahmad avait acquise en mai 1995 chez Sotheby’s pour 2,6 millions de dollars, a trouvé preneur pour 30,8 millions de dollars. Un Modigliani acheté auparavant pour 18 millions de dollars dépasse les 30 millions. »

Les chiffres peuvent parfois donner le tournis : en 2018, les Nahmad achètent Fillette à la corbeille fleurie (1905) de Picasso pour 115 millions de dollars chez Christie’s lors de la vente aux enchères de la collection Rockefeller. Parmi les collectionneurs connus leur ayant fait confiance, les noms fleurent bon la jet-set : Sergio Leone, Frank Sinatra, Kirk Douglas, Leonardo DiCaprio, Madonna… Parfois sentimental, David Nahmad aime à rappeler son attachement à certaines œuvres, comme la Toupie (1930) de Fernand Léger, qu’il assure avoir rachetée cinq fois, ou comme son grand favori, la version H des Femmes d’Alger (1955) de Picasso, acquise chez Christie’s en 1997 lors de la vente Victor et Sally Ganz. « Ce n’est pas possible d’être dans ce métier sans amour, disait-il encore à Paris Match. Sinon, j’aurais été dans l’immobilier ou dans la bourse. »

Fernand Léger, La Feuille jaune (La Toupie)
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Fernand Léger, La Feuille jaune (La Toupie), 1930

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Dans les années 1930, Léger s’intéresse aux objets pour leur intérêt plastique. La toupie revient dans plusieurs de ses toiles, entre abstraction et nature morte. David Nahmad déclare avoir « racheté cinq fois » l’une d’elles.

Huile sur toile • 60 × 92 cm • Coll. Nahmad • © Photo Sotheby’s

« David Nahmad est très généreux dans ses prêts. Il y a des grands collectionneurs qui ne prêtent pas. »

Cyrille Sciama

Si certaines collections demeurent cachées au public, les Nahmad s’enorgueillissent de prêter et de montrer régulièrement la leur. Selon les dires de David Nahmad, ils auraient travaillé avec quelque 520 musées. Des éléments de la collection ont été notamment montrés au Kunsthaus de Zürich en 2011–2012 et à Sète en 2013. « David Nahmad est très fidèle aux valeurs de loyauté et de transmission, soutient Cyrille Sciama. Il accorde de l’importance à la parole donnée, ce qui est assez rare dans ce milieu très concurrentiel. Quand il dit oui, c’est oui. Bien sûr, on voit le milliardaire de Monaco, mais c’est quelqu’un qui est très généreux dans ses prêts. Il y a des grands collectionneurs qui ne prêtent pas. »

Quatre mois et demi derrière les barreaux

Aujourd’hui, Ezra Nahmad a 80 ans, son frère David, 78 ans. Joe est décédé en 2012. La suite ? Elle appartient aux héritiers. Hillel, dit « Helly » (47 ans), le fils aîné de David, tient la Helly Nahmad Gallery au 975 de Madison Avenue, à New York. Joseph, le plus jeune fils de David, tient la Nahmad Contemporary au 980 de la même rue. Quant au fils d’Ezra, Hillel, dit aussi « Helly », il dirige à Londres la Helly Nahmad Gallery sur Saint-James’s Square et Nahmad Projects sur Cork Street.

Henri Matisse, La Leçon de piano
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Henri Matisse, La Leçon de piano, 1923

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Cette œuvre de 1923 correspond aux années niçoises de Matisse. Il peint souvent la mer vue de sa fenêtre, mais aussi des proches, comme ici la jeune artiste Henriette Darricarrère – son modèle préféré entre 1920 et 1927.

Huile sur toile • 65 × 81 cm • Coll. Nahmad • © Collection Nahmad

La relève semble bien assurée, mais la collecion Nahmad n’échappe pas aux honneurs de la rubrique faits divers. En 2014, Helly Nahmad – celui de New York – était condamné à un an de prison pour organisation de paris sportifs illégaux. S’il n’a passé que quatre mois et demi derrière les barreaux, il a dû s’acquitter d’une amende de 6,4 millions de dollars et céder Carnaval à Nice (1937), une toile de Raoul Dufy d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de dollars. Les charges de blanchiment d’argent en lien avec la mafia russe qui pesaient sur lui ont été retirées après qu’il a plaidé coupable pour ce seul crime fédéral.

Une autre affaire empoisonne depuis des années la famille : l’origine d’une œuvre d’Amedeo Modigliani de 1918, Homme assis (appuyé sur une canne), réclamée par Philippe Maestracci, un agriculteur de Dordogne, qui soutient qu’elle a été spoliée en 1944 quand son grand-père juif Oscar Stettiner a été forcé à la vente par les nazis. Selon David Nahmad, l’appartenance initiale de cette toile à Stettiner n’est pas prouvée ; lui même l’a acquise lors d’une vente chez Christie’s en 1996, à travers sa société panaméenne International Art Center. Rocambolesque, l’affaire a connu plusieurs rebondissements.

Selon James Palmer, de la Mondex Corporation, spécialiste canadien de la traque d’objets spoliés, des preuves récentes confirmeraient l’appartenance de la toile à Stettiner. Rien n’est encore tranché et David Nahmad n’entend pas renoncer à prouver son bon droit. Il en a les moyens et sans doute n’y a-t-il guère de chance pour que le milieu de l’art s’en prenne à une famille qui, au bas mot, pèse plus de trois milliards de dollars.

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La collection Nahmad. De Monet à Picasso

Du 28 mars 2025 au 29 juin 2025

www.mdig.fr

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Catalogue de l'exposition

Coéd. musée des Impressionnismes Giverny / GrandPalaisRmn • 124 p. • 35 €

Présenter l’histoire d’un goût et montrer à la fois les résonances entre artistes et la progression vers la modernité : tel a été le parti pris de Cyrille Sciama, le directeur général du musée des Impressionnismes Giverny, pour construire une exposition autour de l’impressionnante collection de la famille de David Nahmad. Le parcours aligne des chefs-d’œuvre signés Sisley, Renoir, Odilon Redon, Monet, Matisse et Picasso mais aussi des découvertes plus surprenantes, notamment les Macchiaioli du XIXe italien, tels Giovanni Boldini, Giovanni Fattori ou Federico Zandomeneghi, célèbres chez eux – les Nahmad ont longtemps vécu à Milan – mais moins bien connus en France.

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