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Marie Laurencin, La Répétition, 1936
huile sur toile • Coll. Centre Pompidou, Paris • © Fondation Foujita / Adagp, Paris, 2022 - Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI
Points, lignes, carrés… Les mêmes motifs se succèdent. Au fil des confrontations qui se suivent et se ressemblent, le visiteur peut (et même devrait) se dispenser de lire les textes affichés dans chaque salle, car ceux-ci n’offrent qu’un simulacre d’organisation thématique qui ne parvient qu’à brouiller le propos. La meilleure façon de l’aborder (et cela n’en fait pas forcément une exposition facile d’accès pour le grand public) est plutôt d’identifier soi-même, au fil de la centaine d’œuvres proposées, les différentes facettes de la répétition dans l’art. « L’exposition peut se visiter dans tous les sens. Il n’y a pas d’ordre, selon le principe même de la répétition. Je n’ai pas cherché à traiter le thème de façon complète, scolaire et organisée. J’ai simplement pris la répétition comme fil directeur, et choisi les œuvres de façon instinctive pour poser des questions », assume le commissaire Éric de Chassey, également directeur de l’Institut national d’histoire de l’art.
François Morellet, Peinture, 1952
Huile sur bois • 70 × 23 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © Adagp, Paris, 2022 – Photo : © image Centre Pompidou, MNAM CCI/Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-GP
« On a tendance à définir la création artistique comme étant de l’ordre de l’original, de l’exceptionnel, de l’invention ex nihilo d’une œuvre unique, alors que le travail des artistes est fait de systèmes de répétitions (essais, variantes, séries…), et que la répétition et la citation ont toujours existé dans l’histoire de l’art ». Si le manque de structure et une certaine incomplétude peuvent être regrettés, le parcours est scandé d’associations originales et subtiles. En guise d’introduction, un tableau rarement montré de Marie Laurencin (1883–1956), La Répétition (1936) [ill. en Une] – toile qui représente une répétition musicale, mais « répète » aussi la composition des Demoiselles d’Avignon de Picasso (1907), et décline une même figure féminine dans cinq attitudes différentes – côtoie une stèle antique représentant trois déesses alignées, et deux toiles abstraites (identiques, mais pas de la même taille) de François Morellet (1926–2016), faites de lignes bleues sur fond blanc.
« Il n’y a pas forcément d’opposition entre l’abstraction et le travail ordinaire, quotidien, des ouvriers avec leurs gestes répétitifs », affirme Éric de Chassey, qui expose notamment des grillages tressés par Cornelia Parker (née en 1956) avec des fils métalliques tirés de balles de fusil, des touches de peinture apposées au pinceau à intervalles réguliers de Niele Toroni (né en 1937), des sérigraphies du pape du pop art Andy Warhol (1928–1987), passionné par la sérialité et les techniques industrielles de reproduction de l’image, ou encore une série de têtes de hauts fourneaux photographiés un à un, frontalement et froidement, par Bernd (1931–2007) et Hilla (1934–2015) Becher.
Bernd et Hilla Becher, Hochöfen, 1980
18 photographies noir et blanc – Épreuve gélatino-argentique • 59,2 × 49,5 × 1,5 cm (chaque) • Coll. Centre Pompidou, Paris • © Estate Bernd & Hilla Becher, represented by Max Becher – Photo : © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
Mais à force de trop répéter un motif, on finit par le perdre. Perte qui fait la beauté de l’œuvre !
« La répétition a un côté musical, elle scande pour mesurer et marquer le temps qui passe », nous dit-il en passant devant une série de panneaux peints dans différentes nuances de rouge par Marthe Wéry (1930–2005) qui, alignés contre le mur comme des notes de musique ou des touches de piano, dialoguent avec un métronome customisé par Man Ray. Mais à force de trop répéter un motif, on finit par le perdre. Ainsi, le peintre Simon Hantaï (1922–2008) a-t-il passé un an à recopier laborieusement des textes bibliques et philosophiques, finement griffonnés à l’encre colorée pour recouvrir entièrement une toile de plus de trois mètres sur quatre, Écriture rose (1958–59). Résultat ? Les lettres ne forment plus qu’un grand nuage de brume rose illisible. « En cherchant à assumer, englober l’ensemble de l’histoire européenne, l’artiste finit par perdre le contrôle ». Perte qui fait la beauté de l’œuvre !
Man Ray / Simon Hantaï, Yeux Lee Miller / Peinture (Ecriture rose), sans date / 1958 - 1959
Epreuve gélatino-argentique / Encres de couleur, feuilles d’or sur toile de lin, 2 morceaux cousus • Coll. Centre Pompidou, Paris • © Man Ray Trust / Adagp, Paris, 2022 - © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Guy Carrard/Dist. RMN-GP / © Archives Simon Hantaï / Adagp, Paris, 2022 - Photo : © Philippe Migeat - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
« Je voulais contrer cette idée de pauvreté de la répétition, en montrant que tout se joue dans la subtilité, qu’un geste considéré comme mineur peut conduire à un chef-d’œuvre. »
Ce qui est répété ne finit-il pas par perdre de sa valeur et de son intérêt ? « Je voulais contrer cette idée de pauvreté de la répétition, en montrant que tout se joue dans la subtilité, qu’un geste considéré comme mineur peut conduire à un chef-d’œuvre. Dans la répétition, aucun geste n’est totalement identique au précédent ». Chez Josef Albers (1888–1976), dont une succession d’imbrications répétitives de carrés colorés est présentée, « de petites touches de couleur ajoutées au couteau à palette introduisent dans chaque œuvre de petites différences ». Les monotones successions de chiffres de l’artiste polonais Roman Opalka (1931–2011), qui s’y attelait chaque jour pour arriver à sa mort à un total de 233 tableaux, évoluent elles aussi : à chaque nouvelle toile entamée, le peintre ajoute 1 % de blanc dans la peinture noire du fond, si bien que les chiffres tracés par-dessus en blanc apparaissent de plus en plus effacés, jusqu’à créer de quasi-monochromes !
Josef Albers, Affectionate (Homage to the Square), 1954
Huile sur Isorel • 81 x 81 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © The Josef and Anni Albers Foundation / Adagp, Paris 2022 - Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. RMN-G
Loin d’être forcément bête, la répétition peut servir à transmettre un message critique. Ainsi, dans une grande salle aux rapprochements réussis, se déroule un imposant tableau horizontal du franco-algérien Djamel Tatah (né en 1959), connu pour ses répétitions inlassables de figures solitaires sur fond neutre, passantes ou en attente. S’inspirant notamment des hitistes, ces jeunes désœuvrés qui « tiennent les murs » dans les rues d’Alger ou les banlieues françaises, l’artiste explique répéter ces personnages pour marquer les esprits, créer un effet lancinant, et « imposer le silence » afin d’« inciter à observer attentivement notre rapport aux autres et à la société ».
Annette Messager, Les Pensionnaires, 1971 – 1972
Installation de 14 vitrines, de 3 éléments muraux et d’une ampoule suspendue à un fil, dimensions variables • dimensions variables • Coll. Centre Pompidou, Paris • © Adagp, Paris, 2023 – Photo : © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
La célèbre série Les Pensionnaires, qui a fait connaître Annette Messager (née en 1943) en 1971–1972, utilise la répétition de manière encore plus subversive. De petits moineaux morts sont méticuleusement et compulsivement alignés dans des vitrines qui présentent chacune un thème : la punition, le repos… Tantôt, l’artiste habille laborieusement les frêles créatures de vêtements tricotés, tantôt les place sur des structures métalliques évoquant des instruments de torture médiévale. À travers cette œuvre où elle incarne une maîtresse de pension qui élève, protège mais aussi maltraite des enfants-oiseaux, la féministe malmène avec un humour grinçant la douceur et la bienveillance maternelle que la société attend des femmes, tout en pervertissant le côté répétitif des tâches ménagères qui leur sont assignées. Mais, cela, le visiteur devra déjà le savoir, ou le comprendre seul…
La Répétition
Du 4 février 2023 au 27 janvier 2025
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
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