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VOYAGE

Comment échapper au surtourisme ? 5 solutions passées au crible

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Publié le , mis à jour le
On rêve tous de fouler une plage de rêve, de visiter le plus beau village d’Europe ou d’admirer les chefs-d’œuvre du plus grand musée du monde. Mais outre notre propre désagrément à le faire entouré de centaines de personnes, le tourisme de masse est une plaie dont les premières victimes sont ces sites qui nous attirent tant et les gens qui y vivent. Différentes mesures se mettent en place pour limiter les dégâts. Mais existe-t-il vraiment une solution miracle ? Tour d’horizon de quelques pistes à suivre.
Martin Parr, Paris, France, Louvre, Mona Lisa
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Martin Parr, Paris, France, Louvre, Mona Lisa, 2012

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Près de 25 000 visiteurs se pressent chaque jour au Louvre devant la Joconde. Pour la voir ou pour la photographier ?

© Martin Parr / Magnum Photos

L’idiot du voyage : c’est ainsi qu’en 1984 l’historien Alain Corbin avait qualifié le touriste, ce mal-aimé que nous sommes tous ou presque. Cet idiot, la crise du Covid semblait l’avoir condamné. Aux lendemains de la pandémie, assurait-on, plus rien ne serait comme avant.

Fini les gabegies et les dépenses inutiles ; le secteur aérien connaîtrait un déclin rapide, on consommerait responsable. Cinq ans plus tard, tout a repris mais en pire. Quelque 790 millions de touristes ont voyagé au cours des sept premiers mois de 2024, soit 11 % de plus qu’en 2023. Résultat : embouteillages, bousculades et confort de visite en berne.

Ces maux, un mot les résume : surtourisme. Conséquence de l’explosion des voyages à bas prix et de l’offensive de la communication pour valoriser les sites patrimoniaux, les foules ne cessent d’enfler. Au risque même de l’usure des lieux… Symptomatique est le cas du musée du Louvre, à Paris, qui craque désormais de partout au point que le président de la République Emmanuel Macron a lui-même annoncé un grand programme de rénovation et surtout la création d’une nouvelle entrée, notamment pour aller voir la Joconde qui attire à elle seule… près de 25 000 personnes par jour (soit l’équivalent de la population de la ville de Vierzon). Prévu pour accueillir 4 millions de visiteurs par an, le musée en reçoit aujourd’hui plus du double, le record ayant été atteint en 2018 avec 10,2 millions.

Un péril pour les sites patrimoniaux

« Les foules entraînent une surconsommation des réserves naturelles, les déchets s’accumulent, la concentration des corps augmente le taux d’humidité et met en péril certains sites. »

Mathilde Augé

Tout cela est-il bien raisonnable ? Si, à cette question, les professionnels formulent des réponses diverses, tous s’entendent pour dire qu’il faut préserver le tourisme, cette activité essentielle qui s’affiche comme le 3e secteur économique au monde. Josy Carrel-Torlet, qui préside au développement du Centre des monuments nationaux (110 sites dont 94 ouverts au public), résume les défis du jour. « À la pression exercée par les flux de touristes sur des points sensibles comme la baie du Mont-Saint-Michel ou Étretat (mis à mal par la série Lupin), s’ajoute désormais la menace climatique. Il faut prévoir des abris destinés à la protection des visiteurs et des agents en période de canicule. Ces aléas fragilisent les monuments, les pierres se fendent. »

Natacha de Mahieu, Theatre of Authenticity, France
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Natacha de Mahieu, Theatre of Authenticity, France

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Pourquoi nous rendons-nous dans un endroit plutôt qu’un autre ?, s’interroge la photographe et vidéaste belge.

© Natacha de Mahieu

« Les foules entraînent une surconsommation des réserves naturelles, les déchets s’accumulent, l’eau vient à manquer, la concentration des corps augmente le taux d’humidité et met en péril certains sites », ajoute Mathilde Augé, directrice France du World Monuments Fund, grande ONG dédiée au patrimoine, qui fête ses 60 ans. Zahi Hawass, ancien ministre des Antiquités égyptiennes, l’avait dénoncé dès 2009. L’Égypte ouvrira pourtant début juillet son immense grand musée, attendu de longue date et censé drainer des hordes de visiteurs supplémentaires au pied des pyramides de Gizeh.

Face à cette schizophrénie globale, que faire ? Beaux Arts Magazine propose quelques pistes pour tenter de restaurer le plaisir du voyage et de la découverte et repousser l’ère du « cul-tour » (le voyage culturel), comme l’a baptisé le philosophe et théoricien de la culture Byung-Chul Han. Suffiront-elles ? C’est souhaitable car dans un monde de plus en plus anxiogène, aller voir ailleurs est une thérapie, pour peu que cet ailleurs existe encore.

Se cacher

Dubrovnik, en Croatie, mis à mal par la série Game of Thrones qui y a tourné ses scènes mythiques, a supprimé toute publicité pour ses charmes. À Hallstatt, en Autriche, le maire a fait dresser une palissade pour cacher les Alpes afin d’en détruire le spot Instagram fréquenté par un million de visiteurs, principalement asiatiques. Submergés par un tsunami de touristes (30 millions par an) – Kyoto est devenu la première destination du moment dans le monde –, les Japonais tentent à leur tour de les éloigner. En mai 2024, la petite ville japonaise de Fujikawaguchiko a fait parler d’elle après l’installation d’une bâche repoussoir de 2,5 mètres de haut sur 20 mètres de long, dissimulant la vue sur le mont Fuji telle qu’Hokusai l’avait peinte, photographiée à gogo. En prévention, d’autres sites refusent les trophées.

Quand en 2022, un GR de Belle-Île-en-Mer a été qualifié de « GR préféré des Français », nul n’a tenu à le célébrer. De façon plus drastique, certains sites se ferment en totalité aux touristes. Aux Philippines, la plage de Boracay, qualifiée de « fosse septique » par le président de la République, a été interdite pendant six mois. Enfin, la création d’artefacts peut s’avérer indispensable pour préserver l’extrême fragilité de certains sites. En cela, les grottes préhistoriques, jadis Lascaux et depuis Chauvet et Cosquer, ont donné le la.

Créer des déviations

« Attirer des touristes peut se faire par la mise en place de nouvelles narrations. »

Mathilde Augé

La solution serait de détourner les foules des sites les plus populaires, car 95 % de ces flux touristiques se concentrent sur 5 % des terres émergées. Mathilde Augé (du World Monuments Fund) explique comment « son organisation veut, par exemple, promouvoir à Paris l’église Saint-Eustache et ses trésors (Rubens et Keith Haring) comme alternative à Notre-Dame. Attirer des touristes peut se faire par la mise en place de nouvelles narrations, comme rappeler que c’était là que furent accueillis les malades du sida. » Le World Monuments Fund veut aussi développer le réseau des 3 000 km de la route des Andes ou redistribuer le trafic à l’intérieur des sites par l’adjonction de médiateurs et d’activités annexes.

Charge à ces professionnels de terrain d’apprendre aux touristes à ne pas faire n’importe quoi, à ne pas escalader les pyramides sacrées de Teotihuacan au Mexique et à ne pas ramasser de galets sur les plages de Normandie. Un hôtelier raconte que chaque jour il va remettre sur la plage les cailloux et galets abandonnés dans les chambres par les clients. Problème : ces bonnes idées ont des effets pervers. Faire la promotion de pépites encore ignorées, c’est les éclairer au projecteur. Paradoxe de la protection, quand l’UNESCO classe un site, il le révèle aux foules qui ne tardent pas à l’envahir.

Instaurer des quotas

L’une des options serait de lisser les pics de fréquentation. Cela peut se faire notamment par l’instauration de quotas. C’est déjà le cas au parc Güell à Barcelone, aux musées du Vatican à Rome ou au Machu Picchu au Pérou. Et en général dans les musées où la réservation est obligatoire. Hélas, on a pu constater que même avec des jauges restreintes, l’expérience de visite peut être calamiteuse.

Natacha de Mahieu, The Place Nobody Went, Turkey
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Natacha de Mahieu, The Place Nobody Went, Turkey

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Lever de soleil en Cappadoce, entaché par la course à la photo la plus instagrammable.

© Natacha de Mahieu

On peut aussi limiter l’accès au site à une durée contraignante, trente minutes à Notre-Dame, quinze pour la chapelle des Scrovegni (à Padoue), trente dans le parc Güell. Sur l’île de Porquerolles, le nombre de navettes maritimes a été revu à la baisse. On peut aussi ouvrir jour et nuit et faire payer cher ceux qui voudront visiter le Louvre à 3 heures du matin en petit comité. En vérité, le système existe déjà par le biais des privatisations. Faut-il l’étendre ? Difficile, car cela représente aussi un coût non négligeable en termes d’accueil et de surveillance.

Augmenter les tarifs

Augmenter drastiquement les tarifs pourrait dissuader les visiteurs. L’idée est évidemment choquante car elle favoriserait les plus fortunés. Faut-il alors imposer le système du « yield », c’est-à-dire moduler les tarifs en fonction de la demande, comme cela se fait pour les réservations de billets de train ? Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du monde, est pour. Cette augmentation tarifaire, Sylvain Amic, qui préside aux destinées du musée d’Orsay et de l’Orangerie, est contre. « En vérité, dit-il, notre principal problème ne se situe pas à Orsay mais à l’Orangerie. De la même façon que les visiteurs se ruent sur la Joconde au Louvre, ils viennent ici contempler les Nymphéas de Monet. » À Orsay, les expositions Gaudí et Caillebotte ont tourné à la foire d’empoigne. Et comme on ne peut ni creuser sous le musée ni le surélever, il faut trouver d’autres manières de détourner les foules. Offrir d’autres parcours en interne car « Orsay est un archipel ».

30 millions d’euros sont engagés dans ce but. Les entrées seront modifiées, le hall libéré de ses boutiques. Malgré le débat, certaines taxes ont déjà été instituées, dans une optique de régulation : les taxes de séjour. Si les 5 euros par jour et par personne exigés en haute saison à Venise (545 visiteurs par habitant et 30 millions de visiteurs annuels) sont acceptables, les 70 euros par jour réclamés pour découvrir le Mustang, ce petit royaume népalais ouvert depuis peu, semblent prohibitifs. Peut-il réellement exister un juste prix ?

Rester chez soi

Faut-il alors remplacer les déplacements par des voyages virtuels ? En 2019, le secteur touristique produisait déjà 8,8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. À l’abri dans son salon, on pourra se rendre aux Célèbes (en Indonésie), ou survoler le Grand Canyon. Hélas, la consultation en streaming est elle-même terriblement polluante.

Les chefs-d’œuvre aussi sont exportés en numérique, à la manière du musée d’Orsay qui, en partenariat avec une société coréenne, monte des expositions où ses œuvres clés sont présentées dans des boîtes immersives. Cela se fait déjà à Dubaï, Las Vegas ou Shanghai. Gare toutefois à la frustration de l’expérience 100 % virtuelle… Alors, plutôt que de scroller les images des plus beaux spots sur Instagram faute de pouvoir y aller, il reste toujours une alternative : la littérature qui fait voyager.

Arrow

Voyage au pays du surtourisme

Par Linda Lainé

Éd. de l’Aube / Huttopia fondation • 184 p. • 17 €

« Les touristes ont longtemps été désirés et choyés. Mais en rangs trop serrés, ils ne sont plus accueillis à bras ouverts. » Cet ouvrage enquête sur le phénomène du surtourisme et la menace qu’il fait planer sur l’environnement et les populations locales, tout en identifiant les mesures pour le contenir.

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