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Gaston Chaissac, Sans titre, 1962
Gouache sur papier kraft • 49,2 × 64,2 cm • Coll. MASC, Les Sables d’Olonne • © Adagp, Paris 2025
La casquette vissée sur le crâne, sans chichi ni apparat, Gaston Chaissac pose tout simplement chez lui. Le modèle s’intègre sans problème au trombinoscope de figures banales saisies par l’objectif de Robert Doisneau. Il n’y a rien d’emphatique dans ce portrait d’un « homme du commun », comme l’aurait dit Jean Dubuffet. C’est pourtant bien face à un artiste que nous sommes, trahi par la plume qu’il tient nonchalamment de sa main droite et par ce regard profond et inspiré.
Après Claude Monet, Rembrandt et Bernard Buffet, le musée d’Art moderne de Fontevraud consacre sa dernière exposition à Gaston Chaissac. Fruit de la donation en 2017 de la collection de Martine et Léon Cligman, l’institution a été inaugurée en 2021 en plein cœur du site patrimonial de l’abbaye royale de Fontevraud.
Vue de l’exposition « Visages magiques, Gaston Chaissac & les autres ». Au premier plan des oeuvres de Gaston Chaissac. Au second plan, « Sourire » de Jean Dubuffet
© Fontevraud le musée art moderne / Christophe Martin 2025 / © Adagp, Paris 2025
Suivant l’inspiration de l’apport au musée d’Art moderne de Troyes de la part de Pierre Lévy – qui est le père de la donatrice de Fontevraud (Martine Martine, artiste peintre, est toujours vivante et représentée dans les collections) –, les pièces du XXe siècle se mêlent sans hiérarchie avec les œuvres d’art ancien, parmi lesquelles un dignitaire sumérien et une tête des Cyclades. Si l’exposition « Visages magiques : Gaston Chaissac & les autres » s’appuie en premier lieu sur les prêts de la collection du musée d’Art moderne et contemporain des Sables-d’Olonne, c’est bien dans cet état d’esprit qu’elle a été pensée par la directrice Dominique Gagneux.
La présentation n’a rien d’une rétrospective : d’emblée, le ton est donné avec une grande installation des totems monumentaux que l’artiste a rassemblés dans la cour de l’atelier de Vix en Vendée, au sein de la maison où il s’installe avec Camille, son épouse institutrice dans les dernières années de sa vie. Faites de bois de récupération et peintes à l’acrylique, ces figures saisissent par leur présence intemporelle.
Vue de l’exposition « Visages magiques, Gaston Chaissac & les autres »
© Fontevraud le musée art moderne / Christophe Martin 2025
« C’est un art d’un primitivisme intrinsèque », nous explique Dominique Gagneux. Un primitivisme qui s’appuie sur un imaginaire riche, suggéré à Fontevraud par les confrontations éloquentes. Chaissac peint la toile comme il peint la pierre, laissant des visages d’une brutalité presque rupestre. Le motif du visage, omniprésent chez l’artiste, ouvre naturellement sur le masque, dans des compositions qui pourraient rappeler James Ensor (lequel n’est pas représenté à l’exposition) tant elles sont habitées de dizaines de visages qui nous interrogent. Ceux-ci sont ici rapprochés d’autres masques, issus des cultures Gèlèdé (Nigeria), Mezcala (Mexique) ou du théâtre nô japonais. Comme l’a fait Gabriele Münter avant lui, Gaston Chaissac prend aussi ses propres dessins d’enfant comme socle de nouvelles compositions.
Originaire d’Avallon (Yonne), celui qui avant d’être peintre a conçu des costumes pour des fêtes druidiques paraît marginal. Pourtant, Gaston Chaissac refuse d’être associé à l’art brut. D’ailleurs, il n’a rien d’un naïf : quelques années après son arrivée à Paris, cet admirateur de Picasso fréquente en 1937 le Mur, académie privée de peinture mise en place par Otto Freundlich et son épouse Jeanne Kosnick-Kloss.
Pablo Picasso, Figure, 16 mars 1930
Huile et fusain sur contreplaqué (porte de placard) • 71 × 56 × 3,5 cm • Coll. musée de Grenoble • © Succession Picasso 2025
Chaissac est un inventeur invétéré qui tire aussi des compositions du déchirage de papiers peints qu’il maroufle et colle à son tour.
D’ailleurs, c’est à l’artiste allemand que Chaissac reprend le système de composition en cellules, auquel il donnera un tour de plus. Pendant la guerre, il rencontre également Albert Gleizes et Juliette Roche à Saint-Rémy-en-Provence, puis à Paris André Lhote, Jean Paulhan, qui le compare à un « Klee spontané », et Raymond Queneau, lequel remarque son œuvre au Salon des indépendants de 1944.
Mais c’est l’ami Jean Dubuffet qui est omniprésent dans le paysage de Chaissac. Un ping-pong d’influences se joue dans l’accrochage : il est difficile d’imaginer que la période de « l’Hourloupe » (1962–1974) de Dubuffet soit parfaitement étrangère au découpage vivant de la surface picturale en modules biomorphiques qui s’observe dès les années 1940 chez Chaissac. Tandis que les explorations de la matière par ce dernier – exploitant les empreintes d’épluchures, de flaques et de vaisselle – ne sont pas sans rappeler les « Texturologies » de Dubuffet.
Vue de l’exposition « Visages magiques, Gaston Chaissac & les autres ». À gauche, des oeuvres de Gaston Chaissac. À droite, « La Fille au peigne » de Jean Dubuffet
© Fontevraud le musée art moderne / Christophe Martin 2025 / © Adagp, Paris 2025
Capable de trouver un visage dans des espaces aussi incongrus qu’une binette ou une cruche, l’artiste est un inventeur invétéré qui tire aussi des compositions du déchirage de papiers peints qu’il maroufle et colle à son tour. C’est pourtant sa dimension de véritable artiste-poète qui est la plus éblouissante, représentée par une sélection parmi les milliers de lettres parfois sous forme de calligrammes qu’adresse l’artiste à plus d’une centaine de destinataires, tels que Dubuffet, Queneau et Jeanne Kosnick-Kloss, mais aussi Michel Ragon et Picasso. D’une orthographe libre, les lettres révèlent un magicien des mots mais aussi un lecteur compulsif.
Gaston Chaissac, Sans titre, , 1964
Huile sur carton • 110 × 80 cm • Coll. MASC, Les Sables d’Olonne • © Adagp, Paris 2025
« Je suis un Picasso en sabots », écrit Chaissac, ou encore : « Je ne me dis pas artiste, je ne me dis pas poète, mais je me sens artiste, je me sens poète parfois. Je me sens paysan. Je me sens traceur de piste, guide. Je me sens dompteur. Je me sens prêtre. Je me sens voyageur. Et je me sens surtout le spectateur d’une pièce où tous les hommes et tout ce qui existe sur la terre jouent un rôle. Je me sens soldat qui doit lutter pour la paix. Je me sens tout. »
Chaissac a marqué en retour un siècle qui l’aura forgé, et son empreinte tenace infuse encore Georg Baselitz, lequel admire « les visages tristes et gentils de Chaissac ». Cette permanence de son message trouve à Fontevraud de nouvelles résonances dans les œuvres contemporaines de Romain Bernini conçues dans une résidence à Fontevraud et qui dialoguent à leur tour dans l’accrochage.
Visages magiques : Gaston Chaissac & les autres
Du 7 juin 2025 au 5 octobre 2025
Musée d’art moderne de Fontevraud • Rue Saint-Jean de l'Habit • 49590 Fontevraud-l'Abbaye
www.fontevraud.fr
Romain Bernini. Zeugma 01
Du 15 mars 2025 au 5 octobre 2025
Musée d’art moderne de Fontevraud • Rue Saint-Jean de l'Habit • 49590 Fontevraud-l'Abbaye
www.fontevraud.fr
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