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Maurice Denis, Hommage à Cezanne, 1900
Huile sur toile • 180 x 240 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Des hommes autour d’un homme… Hommage à Cézanne de Maurice Denis (1900) inscrit le groupe des Nabis dans la longue tradition des confréries de peintres. Sous le patronage d’un marchand, Ambroise Vollard, et d’un aîné, Odilon Redon, Paul-Élie Ranson, Ker-Xavier Roussel, Paul Sérusier et Maurice Denis sont portraiturés autour de Compotier, verre et pommes du maître d’Aix.
Un boys club ? Pas tout à fait : tout à droite de la composition, légèrement en retrait, le peintre a tenu à donner une place à son épouse Marthe Meurier, qui est la seule à soutenir du regard le spectateur.
Maurice Denis, Les Muses, 1893
Huile sur toile • 171 × 137,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Dist. RMN-Grand Palais – presse / Photo Patrice Schmidt
Au cœur de l’iconographie nabi, le couple hétérosexuel se décline d’un âge d’or édénique (Paul Sérusier, La Cueillette des pommes, 1895) aux tourments des temps modernes où l’hypocrisie et le mensonge s’impriment en noir (Intimités, xylographies de Félix Vallotton, 1898). Maurice Denis trouve une harmonie entre ces deux temps dans Les Muses (1893).
Dans un Bois d’Amour intemporel, neuf allégories des arts sont vêtues de robes aux imprimés les plus en vogue, telles que les apprécient Pierre Bonnard et Édouard Vuillard. Toutes portent les traits de Marthe Meurier, et la figure centrale tient le crayon, comme pour rappeler qu’avant de devenir mère de leurs sept enfants, l’épouse se destinait à une carrière d’artiste.
Paul Sérusier, La Tapisserie, 1924
Huile sur toile • 81,5 × 130 cm • Coll. Petit palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris • © Pierrain
« Il n’y a pas eu de femmes nabies à proprement parler mais des femmes auprès des Nabis. »
Charlotte Foucher-Zarmanian
« Il n’y a pas eu de femmes nabies à proprement parler mais des femmes auprès des Nabis. J’aime à dire qu’elles étaient omniprésentes sans être omnipotentes », précise Charlotte Foucher-Zarmanian, chercheuse au CNRS-CRAL et commissaire de l’exposition. Les femmes créent tout de même dans les espaces qui leurs sont alloués, en particulier autour du métier à tisser.
Laure Bonnamour décline ainsi en broderie les motifs sculpturaux de son fils, le peintre et sculpteur Georges Lacombe, comme dans Danse bretonne et Alpha, tout en imposant un style qui lui est propre. France Rousseau, Clotilde Narcis et Lazarine Baudrion tissent de vastes tableaux d’après les cartons de leurs époux respectifs Paul-Élie Ranson, Aristide Maillol et Jósef Rippl-Rónai, le « Nabi hongrois » : pourquoi ces tapisseries devraient-elles être jugées comme mineures au regard des peintures de leurs maris ?
Paul Ranson, Alpha et Oméga, 1893
Broderie au fil de soie sur tissu réalisée par Laure Lacombe • 45 x 113 cm • Coll. particulière • © Tous droits réservés
Un fait moins connu est qu’avec l’éclosion de l’instantané Kodak dans la maison bourgeoise, c’est souvent la femme qui tient l’appareil et compose les albums. Maria Boursin, mieux connue comme « Marthe », opère par la photographie un retournement, en fixant à son tour la nudité de Pierre Bonnard sur le papier argentique.
Exclues du noyau du groupe et des réunions qui suivent la présentation par Sérusier de son Talisman peint « sous la dictée de Paul Gauguin » en 1888, les femmes assurent la cohérence même du mouvement en ce sens qu’elles tissent les liens. France Rousseau est même considérée comme « la lumière du temple » par ses pairs, celle qui accueille leurs rendez-vous où elle leur sert le thé.
Ker-Xavier Roussel, Conversation, vers 1891–1893
Huile sur toile • 41 × 32 cm • Coll. Toulouse, musée du Vieux Toulouse, en dépôt au musée des Augustins • Photo Daniel Martin
« On observe une porosité des seuils, entre l’intérieur et l’extérieur », comme le dit Charlotte Foucher-Zarmanian. C’est toute l’ambiguïté de Conversation de Ker-Xavier Roussel (1891–1893) où deux silhouettes en robe longue se font face, l’une dans la rue et l’autre depuis la fenêtre. Sans être politiquement révolutionnaire ni ouvertement féministe, le groupe nabi se révèle malgré tout progressiste sur la place accordée au genre féminin, qui n’est plus cantonné à la sphère domestique.
Et si c’étaient les femmes qui avaient le pouvoir ? Dans Le Déjeuner en famille (1899) d’Édouard Vuillard, son beau-frère Ker-Xavier Roussel se fait discret tandis que la lumière revient aux trois femmes de la maison : l’épouse Marie Vuillard (sœur d’Édouard), la fille Annette portée par la première et surtout la matriarche Marie Michaud, qui en impose au centre de la pyramide.
Edouard Vuillard, Le Déjeuner en famille, 1899
Huile sur carton • 58,2 x 91,8 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Dist. RMN-Grand Palais - presse / Photo Patrice Schmidt
Qu’aurait été la carrière de Vallotton sans le soutien de son épouse Gabrielle Bernheim, fille du célèbre galeriste ? Georges Lacombe trouve dans la sculpture sur bois un appui constant de sa belle-mère Gabrielle Questroy, qu’il représente nue sous les traits d’une Isis païenne et sensuelle, avant-même son mariage. Un hommage impudique qui en dit long sur la complicité qui lie gendre et modèle.
Félix Vallotton, Gabrielle Vallotton cousant, 1903
Huile sur carton • 24,5 × 25 cm • Coll. particulière, Suisse • © Fondation Vallotton
De la peinture à la céramique en passant par la tapisserie, les paravents, les marionnettes et le mobilier, la foisonnante exposition est l’occasion de rappeler le décloisonnement des arts et la fin des hiérarchies qu’entendent affirmer les Nabis, parallèlement aux Arts & Crafts anglais.
Elle réunit aussi un groupe que les expositions monographiques des peintres phares ont parfois tendu à éclater. Dans cet élan pour les arts décoratifs et cette force collective, les femmes ne se contentaient pas de faire tapisserie…
Femmes chez les Nabis, de fil en aiguille
Du 22 juin 2024 au 3 novembre 2024
Musée de Pont-Aven • Place Julia • 29930 Pont-Aven
www.museepontaven.fr
À savoir sur le musée de Pont-Aven
Témoignage de l’attachement des habitants à la présence de peintres, le musée de Pont-Aven est en France la seule institution de ce type qui ait été fondée par une Société d’Amis du musée dans les années 1970. Après d’importants travaux, le musée rouvre au public en 2016 dans un bâtiment moderne qui permet l’organisation d’une exposition permanente et d’expositions temporaires à la mesure de ses ambitions. Le parcours à l’étage supérieur permet bien entendu de revenir sur ce groupe des Nabis et l’influence qu’ont eu auparavant les passages de Paul Gauguin et d’Émile Bernard. Il permet aussi de se souvenir qu’avant eux des peintres américains assoiffés de paysages en plein air s’étaient régalés du village dès le milieu du XIXe siècle après que fut construite la gare de Quimperlé.
À proximité du village aux nombreuses boutiques et galeries d’art, on peut se plonger dans l’atmosphère du Bois d’Amour où sont nés les paysages symbolistes, le Talisman de Paul Sérusier en particulier, puis accéder en hauteur à la chapelle Notre-Dame de Trémalo dont la charpente du XVIe siècle accueille l’étonnant crucifix qui a servi de modèle au Christ jaune de Gauguin.
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