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Métiers des coulisses

Traquer le trésor caché : le quotidien de Caroline Thieffry, jeune marchande d’art qui dépoussière le métier

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Publié le , mis à jour le
Fondatrice de la galerie Artwins qui a pignon sur Instagram, elle a remporté le prix Marcus du jeune marchand remis par Stéphane Bern en juillet dernier. Spécialisée dans l’Art nouveau et le symbolisme, Caroline Thieffry a su s’imposer dans un milieu souvent jugé vieillot et redoutable. Portrait d’un métier qui récompense l’audace et l’entêtement.
Caroline Thieffry dans son appartement du 20<sup>e</sup> arrondissement de Paris
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Caroline Thieffry dans son appartement du 20e arrondissement de Paris, 2024

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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Elle a assurément du style. Vestimentaire déjà, avec sa petite veste bavaroise chinée en brocante et ses bijoux vintage, mais aussi décoratif — son appartement, au dernier étage d’un immeuble haussmannien du 20e arrondissement, est truffé de petits vases XIXe siècle, de meubles épurés type Sécession viennoise, qui côtoient des pièces design telle une chaise des Eames.

En attendant de pouvoir s’offrir une galerie à Paris, Caroline Thieffry y a soigneusement décoré un mur de ses dernières acquisitions. Parmi les lithographies Art nouveau et les petites toiles romantiques, il y a cette grande peinture de Sarah Bernhardt en Jeanne d’Arc, costume hivernal, brandissant fièrement un étendard sur un champ de bataille, peinte par son amant et ami Georges Clairin en 1891. « Celle-ci, je vais avoir du mal à la voir partir », nous confie-t-elle.

Un métier, fruit du hasard et des rencontres

Pierre-Victor Galland, Allégorie du Commerce
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Pierre-Victor Galland, Allégorie du Commerce, 1890

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huile, essence et crayon noir sur fond or sur toile • esquisse non utilisée pour la galerie des Métiers de l’Hôtel de Ville de Paris • © SNCAO 2023 DR

Car si son métier a pour but de vendre, il consiste d’abord à dénicher ces pépites que les autres galeristes et brocanteurs laissent filer, celles dont les propriétaires veulent se débarrasser. Cela requiert un œil, de la patience, un tas de connaissances en histoire de l’art. L’art d’identifier ce qui, avec du travail, de la recherche, des retouches parfois – elle bénéficie d’un réseau d’encadreurs et de restaurateur papier et tableaux – pourrait bien avoir de la valeur… Le fruit aussi, un peu, du hasard et des rencontres.

Elle nous raconte ainsi l’aventure qu’a été l’achat d’un dessin, l’Allégorie du Commerce de Pierre-Victor Galland (1890) [ill. ci-dessus], lui ayant permis de remporter le prix Marcus du jeune marchand en Île-de-France face à une trentaine d’autres candidats. « Tout commence un week-end à Lille ». Flânant au musée La Piscine de Roubaix, elle y découvre, émerveillée, les esquisses sur fond doré du peintre décorateur. En rentrant à Paris, elle repère, lors de sa visite habituelle chez Drouot, une œuvre similaire appartenant à « l’école française de la seconde moitié du XIXe siècle ».

Aucun nom n’est cité mais le cartouche de l’artiste coïncide avec celui photographié deux jours plus tôt. Une fois la pièce acquise, surprise : la jeune femme découvre qu’il s’agit du dessin préparatoire pour le plafond de la galerie des Métiers à l’Hôtel de Ville de Paris — en somme, un petit trésor.

Les réseaux sociaux, un outil essentiel

Esquisse de « Salomé » par Ferdinand Humbert accroché chez Caroline Thieffry
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Esquisse de « Salomé » par Ferdinand Humbert accroché chez Caroline Thieffry

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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Une autre fois, c’est un ami historien de l’art qui l’aide à identifier une toile du peintre académique Ferdinand Humbert (1842–1934), après avoir parcouru les dictionnaires de monogrammes d’artistes. Il détenait en réalité d’autres petits tableaux du même modèle, une Salomé de style symboliste. La force du réseau : « Il y a une telle entraide et des véritables liens d’amitiés entre jeunes brocanteurs et antiquaires, c’est fabuleux. » À tout juste trente ans, Caroline Thieffry a su s’imposer dans ce milieu jugé vieillot et redoutable : « Je ne ressens pas cette concurrence acerbe qu’il aurait pu y avoir dans les années 1970. »

« Les marchands sont toujours prêts à nous guider et en retour, nous les aidons avec les nouvelles formes de communication ». Car depuis le Covid, beaucoup ont été obligés d’apprivoiser les réseaux sociaux face au succès de jeunes passionnés qui surfaient sur la tendance récup et vintage en y revendant leurs biens. Finalement, n’importe qui peut devenir marchand d’art avec un statut d’auto-entrepreneur.

Son site internet est donc bien à jour et son compte Instagram, hyperactif : ses vitrines pour attirer l’œil de ses clients, surtout des cinquantenaires et soixantenaires, mais aussi, nous explique-t-elle, quelques trentenaires prêts à débuter une collection. « L’Art nouveau dans un intérieur, ça donne un style chic et décalé », assure-t-elle.

Une passion héritée de son grand-père

« L’Art nouveau dans un intérieur, ça donne un style chic et décalé » assure Caroline Thieffry
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« L’Art nouveau dans un intérieur, ça donne un style chic et décalé » assure Caroline Thieffry

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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Une sensibilité qui lui vient de son grand-père architecte, adepte des motifs Arts & Crafts dont il recouvrait les murs. Il la voyait commissaire-priseur : elle a préféré délaisser le droit pour se spécialiser en histoire de l’art, sur le peintre nabi Maurice Denis et le symboliste suisse Ferdinand Hodler, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Un stage chez Christie’s, au sein des départements des Tableaux et Dessins anciens et du XIXe siècle, a conforté son rêve de créer sa propre galerie. La voilà lancée en 2021 avec Artwins.

« Ce que je préfère c’est trouver des œuvres. Je travaille tous les jours mais en réalité je ne travaille jamais – ça, c’est un peu la phrase du marchand », plaisante-t-elle. Son quotidien est varié : « un jour, je vais enchérir à Drouot, le lendemain je fais des recherches à la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), puis, s’il me manque des infos, je vais voir un galeriste ou un spécialiste. » Photographier ses tableaux (mais aussi ses estampes ou lithographies), rédiger les notices, préparer son stand à la prochaine foire de Chatou début mars… Il faut s’activer en permanence pour ne rien manquer et dévoiler ses trouvailles au public.

Un travail de revalorisation, de recherche scientifique (…) et de provenance pour certifier l’authenticité d’une œuvre
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Un travail de revalorisation, de recherche scientifique (…) et de provenance pour certifier l’authenticité d’une œuvre

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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Ses sources d’approvisionnement : les salles des ventes mais aussi les déballages marchands qui ont lieu tous les mois dans des entrepôts du sud-ouest de Paris ou dans le sud de la France : des rendez-vous de professionnels plutôt confidentiels où règne l’esprit de compétition. Elle y déverse généralement quelques centaines d’euros pour revendre ses trésors à des montants abordables – la moyenne se situant entre 1 000 et 2 000 euros.

Redonner vie à des artistes oubliées

« Les femmes artistes sont très recherchées mais je pense que la tendance est déjà en train de s’essouffler. »

Souvent, c’est la cote de l’artiste qui détermine le prix de vente, quand d’autres fois, c’est plutôt le travail de revalorisation, la recherche scientifique, la quête d’une histoire, d’une provenance pour certifier l’authenticité d’une œuvre. La marchande tente actuellement sa chance auprès des femmes, dont Ida Follot Vendel (1879–1966), pour n’en citer qu’une, épouse de l’ébéniste et décorateur Paul Follot, dont elle propose une fabuleuse aquarelle de motifs floraux Art nouveau. « Les femmes artistes sont très recherchées mais je pense que la tendance est déjà en train de s’essouffler », regrette-t-elle, désireuse aussi d’obtenir « des œuvres que personne n’a jamais vues. On se sent victorieux de redonner vie à des artistes oubliées et on se rend compte qu’au final, le XIXe regorge de surprises. »

« On se sent victorieux de redonner vie à des artistes oubliées »
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« On se sent victorieux de redonner vie à des artistes oubliées »

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© Irina Shkoda pour BeauxArts.com

Son obsession pour ce pan de l’histoire de l’art est telle que Caroline Thieffry ne chine que des cadres de la même époque – pour faire de ses œuvres des « bijoux à la fois historiques et décoratifs ». Sur une petite étagère, elle nous fait remarquer celui en métal doré serti de cabochons rouges de 1890, autour d’un dessin d’Émile Delrue (1878–1928) : une femme remettant une lettre d’amour à une colombe. C’est son goût pour ce raffinement fin-de-siècle, entre les arabesques et les images symbolistes qui, la privant parfois de sommeil la veille d’une vente aux enchères, la tient en haleine, l’électrise chaque jour, même pendant ses vacances à l’autre bout du monde.

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