Keith Haring, Painted Carousel, 1987
Carrousel peint et bâches industrielles • Courtesy Luna Luna LLC / Photo Brian Ferry / 2024
Imaginez un parc d’attractions où chaque manège, stand de tir et grande roue serait conçu par un artiste avant-gardiste de renom : cette idée savoureuse, le facétieux artiste autrichien André Heller (né en 1947) a été le premier à en faire une réalité à la fin des années 1980, le temps d’un été surréaliste…
Avant de mettre sur pied ce fabuleux projet, ce natif de Vienne s’est déjà spécialisé dans les créations brouillant les frontières entre art, cirque et fête foraine. Entre 1984 et 1986, il a présenté plusieurs créations surprenantes, dont des spectacles avec du feu ou des acrobates, et des « sculptures à montgolfières » qu’il a fait planer au-dessus de plusieurs grandes villes.
Dans le même esprit, André Heller a un jour l’idée inédite de réunir 35 des plus grands artistes de son époque pour créer un parc d’attractions baptisé Luna Luna, en référence aux célèbres Luna Parks, nés au États-Unis en 1903. À mi-chemin entre exposition d’art et divertissement populaire, cette installation géante et interactive a pour but, en reprenant tous les codes des parcs d’attractions classiques mais revus à la sauce arty, de montrer que l’art est à l’opposé de l’élitisme et de l’ennui.
L’arcade d’entrée et l’enseigne de Luna Luna par Sonia Delaunay à Hambourg, en Allemagne, 1987
Courtesy Luna Luna, LLC / photo Sabina Sarnitz
À l’été 1987, la fantaisie géante d’Heller ouvre ses portes à Hambourg, en Allemagne. 30 000 visiteurs se pressent pour y découvrir d’étonnantes œuvres-attractions. Abstraction, art brut, Dada, Fluxus, néo-expressionnisme, Nouveau Réalisme, pop art, surréalisme, actionnisme viennois, street art : un éventail impressionnant de mouvements artistiques y sont représentés.
Le manège coloré conçu par Keith Haring donne vie en trois dimensions aux bonshommes, crocodiles et autres créatures typiques de ses œuvres.
À l’entrée, une arche flamboyante peinte par l’artiste Sonia Delaunay (1885–1979) annonce la couleur. Adultes et enfants se bousculent pour prendre place dans un manège coloré conçu par Keith Haring (1958–1990), figure emblématique du street art, qui donne vie en trois dimensions aux bonshommes, crocodiles et autres créatures typiques de ses œuvres, ou encore dans les nacelles d’une grande roue couverte de graffitis, imaginée par Jean-Michel Basquiat (1960–1988) et accompagnée d’une bande-son du célèbre compositeur et trompettiste de jazz Miles Davis (1926–1991).
Vue du parc Luna Luna à Hambourg, en Allemagne, 1987
Courtesy Luna Luna, LLC / photo Sabina Sarnitz
Plus loin, tournoie un autre manège peuplé de créatures surréalistes signé Arik Brauer (1929–2021), créateur de l’École viennoise de réalisme fantastique : les visiteurs s’assoient sur une main géante affublée de pattes de cheval, sur un drôle de papillon ou encore sur une étrange sirène à la bouche rouge béante, qui semble préfigurer la méchante Ursula du dessin animé La Petite Sirène (1989) de Disney.
D’autres créations étonnantes attirent l’œil, comme un pavillon de l’artiste Hubert Aratym (1926–2000), décoré de panneaux peints percés de trous pour y passer son visage afin d’incarner des personnages délirants, une aire de jeux peuplée de sculptures géométriques du Français Patrick Raynaud (né en 1946), un « stand à rêve » gonflable hérissé de gros piquants de couleurs vives par André Heller, ou encore un palais des glaces inventé par le surréaliste espagnol Salvador Dalí (1904–1989), qui en a couvert l’extérieur de peintures et a tapissé l’intérieur de miroirs…
La balançoire de Scharf Park au festival Luna Luna de Hambourg en Allemagne, 1987
© KennyScharf / Courtesy Luna Luna, LLC / photo Sabina Sarnitz
Parmi les autres merveilles à découvrir, une « forêt enchantée » imaginée par le peintre David Hockney (né en 1937), une superbe scène de spectacle de style Art déco fabriquée par Erté (1892–1990), un fantastique labyrinthe peint par Susanne Schmögner (née en 1939), ainsi que des pavillons signés Georg Baselitz (né en 1938) ou Roy Lichtenstein (1923–1997).
Mais les couleurs vives et les dehors innocents des attractions de Luna Luna cachent souvent des messages sérieux adressés aux adultes. Ainsi, la roue de Basquiat, faussement enfantine, apparaît plus sombre qu’elle n’en a l’air lorsqu’on décrypte ses étranges graffitis : on y discerne une hache, des images d’explosions, le mot « pornographie », ou encore un babouin démembré et d’autres dessins dénonçant le racisme. Tout aussi politique, la « chapelle de mariage » imaginée par André Heller permet à chacun d’épouser qui il le souhaite, à une époque où le mariage homosexuel est encore interdit et en pleine période d’épidémie du sida, marquée par les préjugés homophobes.
Visiteurs faisant la queue pour la grande roue peinte de Jean-Michel Basquiat au parc Luna Luna,Hambourg, Allemagne, 1987
© Jean-Michel Basquiat / Courtesy Luna Luna, LLC / Photo Sabina Sarnitz
Des éléments à la symbolique sexuelle, comme une matraque phallique, savamment glissée à la ceinture d’un arlequin pour figurer un sexe en érection dans le pavillon d’Hubert Aratym, essaiment les installations du parc. Le pavillon de Roland Topor (1938–1997) apparaît, quant à lui, quelque peu cauchemardesque, tout comme le stand de tir du peintre allemand Jörg Immendorff (1945–2007), rempli de références politiques, dont un aigle, symbole du Reich nazi, tirant une charrette remplie de formes grises, qui évoquent les corps des victimes de l’Holocauste…
Ce sujet sombre est d’ailleurs présent sous d’autres aspects dans le parc. Son créateur André Heller, fils d’un rescapé de la Shoah, a en effet choisi de l’installer sur une ancienne zone de déportation. Quant aux toilettes du parc conçues par Daniel Spoerri (1930–2024), elles reprennent pour s’en moquer l’architecture nazie de la chancellerie du Reich d’Albert Speer, avec une entrée encadrée par deux colonnes triomphales soutenant des plats argentés remplis de faux excréments.
Les baraques de Luna Luna finissent stockées pour plusieurs décennies dans 44 containers au sein d’un entrepôt texan au nord de Dallas.
Ces éléments étranges ne font pas l’unanimité : les conservateurs voient d’un mauvais œil ces attractions subversives, qu’ils jugent de surcroît peu adaptées aux enfants. Subitement, le rêve d’Heller s’effondre comme un château de cartes : la ville de Vienne, qui devait l’acquérir, fait machine arrière, et la tournée européenne initialement prévue est annulée. Au bout de seulement deux mois, à la fin de l’été 1987, Luna Luna est déjà remballé et sans avenir. Le début d’une longue traversée du désert…
Les visiteurs dans le carrousel peint par Keith Haring au parc Luna Luna de Hambourg en Allemagne en 1987
© Keith Haring Foundation / Courtesy Luna Luna, LLC / Photo Sabina Sarnitz
Acculé financièrement, André Heller est contraint en 1990 de vendre les attractions six millions de dollars à la fondation Stephen et Mary Birch, qui souhaite les exposer à San Diego, en Californie. Mais un désaccord concernant le droit des œuvres et le prix d’entrée du parc donne lieu à plusieurs années de bataille juridique. Si la fondation est contrainte de finaliser l’achat, les baraques de Luna Luna finissent stockées pour plusieurs décennies dans 44 containers au sein d’un entrepôt texan au nord de Dallas – un lieu laissé à l’abandon où pullulent ratons laveurs, tatous et serpents à sonnette…
André Heller désespère de voir un jour renaître sa création. Mais en 2019, aidé de son fils et de quelques passionnés, l’artiste se met à parler de Luna Luna à de riches investisseurs. Surprise : Drake, célèbre rappeur canado-américain, décide d’investir 100 millions de dollars pour le ressusciter avec l’appui de sa société de divertissement DreamCrew… Sans même connaître l’état des attractions, il rachète l’ensemble, fait venir les containers encore clos jusqu’à Los Angeles et engage une équipe pour les restaurer et les remonter.
La renaissance du parc « Luna Luna: Forgotten Fantasy » à Los Angeles en 2024
Courtesy Of Luna Luna LLC / Photo Brian Ferry
En décembre 2023, plus de 35 ans après sa création, le parc renaît de ses cendres à Los Angeles sous la forme d’une exposition temporaire intitulée « Luna Luna: Forgotten Fantasy » (« Luna Luna : une fantaisie oubliée »), qui complète les attractions par des documents d’archives retraçant son histoire. Après y avoir été exposé jusqu’en avril 2024, il a ensuite été remonté à New York, où il est actuellement visible jusqu’au 5 janvier 2025.
L’expérience n’est toutefois pas la même qu’en 1987. D’abord, le prix d’entrée très élevé (de 37 à 120 euros par adulte et 33 par enfant, sans parler du prix des produits dérivés, tel un t-shirt dessiné par Keith Haring à près de 300 euros) va à l’encontre du concept d’origine, axé sur la démocratisation de l’art. Mais surtout, les visiteurs seront déçus de ne pas pouvoir monter sur les manèges en raison de leur fragilité et des normes actuelles de sécurité. En guise de lot de consolation, le parcours s’enrichit cependant de nouvelles œuvres interactives, d’ateliers et d’une offre de restauration.
Le « Carrousel » d’Arik Brauer crée pour l’édition de 1987 du parc Luna Luna, 2024
Courtesy Of Luna Luna LLC / Photo Brian Ferry
Depuis sa création, Luna Luna a fait quelques émules, comme le parc d’attractions dystopique du street artiste Banksy, « Dismaland », créé en 2015 à Weston-surper-Mare (Angleterre), et la « Foire foraine d’art contemporain » imaginée en 2022 au Centquatre à Paris par Fabrice Bousteau (directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine) et José-Manuel Gonçalvès.
Dans ces deux cas, l’enrobage sucré et les codes du divertissement enfantin permettaient aux artistes d’aborder des questions complexes. Labyrinthes, miroirs grossissants… : à travers ses extravagances étranges, l’univers forain apparaît comme un bon moyen de dénoncer librement et avec humour les absurdités du monde. Une catharsis aussi savoureuse qu’une barbe à papa !
Luna Luna: Forgotten Fantasy
Du 20 novembre 2024 au 5 janvier 2025
The Shed • 545 West 30th Street • 10001 New York
theshed.org
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