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Cesare Maccari, Léonard peignant Mona Lisa, 1863
Huile sur toile • 95 x 128 cm • Coll. musée Cassioli d'Asciano
Pierre Henri Révoil, Francesco Gandolfi, Pierre-Jérôme Lordon… Hormis celui de Jean-Auguste-Dominique Ingres, les noms des peintres présentés dans cette exposition ne sont pas très connus aujourd’hui, car ceux-ci se sont effacés derrière la célébrité des artistes et des histoires qu’ils ont pris pour sujets, mais aussi derrière une qualification de « genre mineur ». Leurs tableaux, de bonne facture et qui se vendaient à l’époque comme des petits pains, s’avèrent extrêmement divertissants !
Au XIXe siècle, les artistes européens se passionnent à la fois pour la Renaissance italienne, qu’ils voient comme un âge d’or apte à faire rêver, et pour les petites anecdotes historiques inspirées de la littérature. Au Salon à Paris, les murs se couvrent donc de tableaux inspirés de l’ouvrage de Giorgio Vasari Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550), qui raconte la carrière des maîtres de la Renaissance – des biographies pas toujours exactes mais qui à l’époque tiennent lieu de manuels d’histoire de l’art, et inspirent de nombreuses pièces de théâtre, brouillant les frontières entre réalité et fiction.
Pierre Nolasque Bergeret, François Ier posant chez Titien, 1807
Huile sur toile • 38 × 46 cm • Coll. musée Crozatier, Le-Puy-en-Velay • © Musée Crozatier, Le-Puy-en-Velay
« Il y a souvent une relation entre l’artiste, qui est pris pour sujet, et l’artiste qui le représente. Ce dernier dissimule des clins d’œil, s’identifie. »
Grégoire Hallé
Cette théâtralité se retrouve dans les compositions, les décors, les gestes et les attitudes des personnages de ces tableaux amusants, qui évoquent de petites scènes de théâtre miniature. Raphaël, Léonard et Michel-Ange figurent parmi les héros récurrents de ce nouveau genre narratif très populaire : la peinture historiciste, dite « anecdotique » ou « troubadour ». Le roi François Ier, grand mécène et collectionneur d’art italien, est lui aussi souvent de la partie, croqué à Fontainebleau en train d’admirer un tableau de Raphaël en compagnie de Léonard et du Primatice, ou en visite dans l’atelier de Titien ou de Cellini.
Paysages toscans, objets et costumes d’époque… : pour conter leurs anecdotes de la façon la plus croustillante et plaisante possible, les artistes soignent les détails pour faire « couleur locale » et immerger le spectateur dans l’Italie des XVe et XVIe siècles. Comble du zèle, ils représentent minutieusement en miniature, intégrés dans la scène, des chefs-d’œuvre célèbres en train d’être sculptés ou peints.
« Il y a souvent une relation entre l’artiste, qui est pris pour sujet, et l’artiste qui le représente. Ce dernier dissimule des clins d’œil, s’identifie. Cela lui permet de s’affirmer, et de réfléchir à sa propre identité », explique le commissaire de l’exposition Grégoire Hallé, ex-conservateur au musée des Beaux-Arts de Draguignan et actuellement directeur du musée des Beaux-Arts de Chartres.
« Ces tableaux ont quelque chose de très immédiat et ludique. Mais ce qui est aussi très amusant, c’est que ces œuvres, tout en montrant des ‘monstres sacrés’ dans l’intimité de leur atelier, échouent à les rendre plus humains », remarque ce diplômé de l’École du Louvre. Comme cette toile de Cesare Maccari représentant Léonard en train de peindre la Joconde, avec le modèle assis face à lui. « L’œuvre dévoile les coulisses (totalement fantasmées) de l’une des peintures les plus mystérieuses de l’histoire de l’art et, pourtant, Léonard y apparaît figé et distant ».
Michel Dumas, Fra Angelico da Fiesole, 1844
Huile sur toile • 209 × 173 cm • Coll. musée d’Art et d’Histoire de Langres • © Arnaud Vaillant. Ville de Langres
L’admiration, voire l’idolâtrie des artistes pour leurs sujets engendre en effet des sortes d’images d’Épinal. Michel Dumas, élève d’Ingres, représente le moine Fra Angelico, artiste pieux par excellence, en train de peindre une scène de crucifixion. Mais son pinceau reste suspendu dans l’air, une larme roule sur sa joue et un petit pot de peinture rouge s’est renversé au sol, car sa grande piété l’empêche de représenter le sang du Christ. « Tout en rendant l’atelier très tangible, jusqu’aux lignes de bois des meubles et du chevalet, ce tableau présente Fra Angelico comme un saint, le rendant donc finalement encore plus inatteignable », commente le commissaire.
Ces tableaux s’appuient la plupart du temps sur des anecdotes célèbres mais totalement fictives, colportées par Vasari et ses suiveurs. De nombreux peintres représentent donc Giotto en berger, en train de dessiner des moutons sur une pierre sous les yeux de Cimabue qui, admiratif, l’invite à rejoindre son atelier. « C’est une légende, un fantasme pur. Les principaux mythes liés aux vies d’artistes ont trait à la précocité du génie et à son caractère inné », souligne Grégoire Hallé. Ainsi Raphaël est-il lui aussi figuré très jeune, en train d’être présenté au Pérugin, son futur maître, qui examine ses dessins d’un air incrédule.
Constantin-Jean-Marie Prevost, Cimabue découvrant le jeune Giotto, 1841
Huile sur toile • 90 x 116,2 cm • Coll. musée de Vire-Normandie • © DR
Autre légende très représentée, inventée par un poète prussien en 1820 : Raphaël saisi par l’inspiration en pleine campagne, en train de dessiner sur un tonneau la Vierge à la chaise au milieu de villageois impressionnés – une scène dépeinte ici par l’artiste italien Dionigi Faconti, et dont une autre version par le peintre bavarois Johann Michael Wittmer se trouve en ce moment au Palais des beaux-arts de Lille dans l’exposition « Expérience Raphaël ».
Francesco Gandolfi, Raphaël et La Fornarina, 1854
Huile sur toile • 113 × 112 cm • Coll. Académie des Beaux-Arts de Bréra, Milan • © Académie des Beaux-Arts de Bréra, Milan
À chaque artiste ses traits de caractère bien précis. Décrit comme agréable, mondain et amoureux (Vasari raconte même qu’il serait mort d’amour), et étant décédé à seulement 37 ans, Raphaël est toujours représenté sous les traits d’un jeune homme doux, raffiné, séduisant, pâle et fragile, souvent entouré d’amis et d’admirateurs, ou accompagné de son amante boulangère, la Fornarina, qu’il couve d’un œil transi, sur le point de défaillir.
Réputé colérique, solitaire et égocentrique, son rival Michel-Ange est au contraire dépeint comme un homme plus âgé, solide et musclé, la peau tannée et le teint sanguin. On le saisit tantôt dans un moment de tension avec son mécène le pape Jules II, tantôt seul, torturé, au milieu de ses sculptures, ou devenu aveugle, palpant une célèbre statue antique pour en percevoir les formes.
« Cette idée de l’artiste total, extrême et passionné parle beaucoup aux artistes du XIXe siècle, car elle renvoie au côté romantique de l’artiste consumé par la création », commente Grégoire Hallé. Ainsi, Bernard Palissy, connu pour ses terres cuites vernissées moulées d’après nature, est-il représenté par Alexandre-Evariste Fragonard (fils de Jean-Honoré) en train de brûler tous ses meubles pour maintenir le feu de son four de céramiste.
Jean-Auguste-Dominique Ingres, François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, 1818
Huile sur toile • 40 × 55,5 cm • Coll. Petit Palais, Paris • © Paris Musées / Petit Palais musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
La mort des artistes est également représentée de façon théâtrale ; comme celle de Masaccio (dont on raconte qu’il aurait été empoisonné) ou celle de Léonard peinte par Ingres – le tableau le plus connu de l’exposition, prêté par le Petit Palais. Richement vêtu, François Ier tient tendrement la tête du génie dans sa main pour recueillir son dernier soupir.
Encore une légende, car les historiens ont pu démontrer que le roi, qui l’hébergeait certes au Clos Lucé, n’était probablement pas à Amboise au moment de sa mort. Mais peu importe : on a tous envie de croire à cette scène, qui sublime la relation d’amitié entre les deux hommes et le soutien qu’apporta le monarque à son illustre invité !
Passion Renaissance. Légendes d’artistes au XIXe siècle
Du 16 novembre 2024 au 23 mars 2025
Musée des Beaux-Arts de Draguignan • 9 Rue de la République • 83300 Draguignan
mba-draguignan.fr
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