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À gauche, “Arrangement en gris : Portrait du peintre” de James Abbott McNeill Whistler (vers 1872). À droite, une illustration d’un “portrait de John Ruskin” pour The Graphic (1879)
Huile sur toile / gravure • 75 x 53,3 cm • Coll. Institut d'Art de Detroit • © Detroit Institute of Arts / Look and Learn / Illustrated Papers Collection /Bridgeman Images
Une éclaboussure d’or jaillit sur un fond brouillé, délavé, où s’affrontent d’indistinctes masses noires et bleutées. Au premier plan, des silhouettes de personnages à peine esquissées, comme inachevées. Aujourd’hui, ce tableau presque abstrait, Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe (1875), nous apparaît d’une infinie poésie, et l’artiste, James Whistler, comme un magicien qui a su saisir la féérie évanescente d’un feu d’artifice dans la nuit. Mais à l’époque, le critique d’art britannique John Ruskin le voit d’un autre œil…
En 1877, l’homme découvre cette toile à la Grosvenor Gallery de Londres. Un brouillon grossier, inachevé et sans technique, juge-t-il. L’artiste s’est même donné si peu de mal qu’il se moque à l’évidence du spectateur ! Railleur, il s’exclame : « J’ai vu et entendu beaucoup de choses jusqu’à maintenant sur l’effronterie cockney, mais je n’aurais jamais imaginé voir un dandy demander 200 guinées pour un pot de peinture jeté à la face du public » ! L’expression deviendra culte : en 1905, elle sera réutilisée par un critique du Figaro, Camille Mauclair, à l’encontre des fauves et de leurs couleurs explosives dévoilées au Salon d’Automne.
Whistler enrage : ce Ruskin n’a tout simplement rien compris à son art ! Installé à Londres depuis 1859 après avoir étudié la peinture en France, ce dandy américain à l’allure raffinée et au caractère bien trempé, qui dit garder sa fine canne en bambou dans les vernissages pour pouvoir se défendre des critiques malveillants, développe depuis plusieurs années un style bien à lui, à base de glacis et de subtiles harmonies tonales. James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold, the Falling Rocket, 1875 Huile sur panneau • 60.3 × 46.7 cm • Coll. Institut d’Art de Detroit • © Detroit Institute of Arts
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« Vous avez consacré, monsieur Whistler, toute votre vie à l’étude de l’art. Alors, pensez-vous que quiconque regardant ce tableau pourrait équitablement conclure qu’il ne présente aucune beauté particulière ? »
Un fin voile de matière aboutit à des visions brumeuses, floues et délicates, où les formes et les figures humaines se dissolvent. Loin de toute volonté narrative ou d’exactitude réaliste, l’artiste revendique la création de simples « agencements de lignes, de formes et de couleurs » qui, comme des notes de musique, font naître des sentiments et des sensations chez le spectateur. Inspiré par les compositions audacieuses de l’art japonais qui savent jouer avec l’asymétrie et le vide (et notamment par les estampes nippones représentant des feux d’artifice, d’une simplicité frappante), il brosse des paysages épurés et mystérieux dont, à partir de 1866, des nocturnes mélancoliques, qu’enchantent parfois les étincelles d’un spectacle pyrotechnique…
John Everett Millais, John Ruskin, 1853–1854
huile sur toile • 78,7 × 68 cm • Coll. Ashmolean Museum, Oxford
S’estimant offensé et calomnié par Ruskin, critique d’art réputé dont la parole a dans le milieu un fort retentissement, Whistler lui intente un procès pour diffamation, qui s’ouvre le 15 novembre 1878 à la Cour de l’Échiquier à Londres. Devant le procureur général, le baron Huddleston, et un jury spécial, le plaignant réclame à son détracteur 1 000 guinées de dommages-intérêts… L’avocat de Whistler, maître Serjeant Parry, se lance : John Ruskin a qualifié l’œuvre de Whistler « d’imposture délibérée », et d’affront au public par un simple et grossier jet de peinture, ce que son client considère comme des accusations mensongères portant atteinte à son honneur !
En voyant le tableau, le procureur général lance à Whistler : « Vous avez consacré, monsieur Whistler, toute votre vie à l’étude de l’art. Alors, pensez-vous que quiconque regardant ce tableau pourrait équitablement conclure qu’il ne présente aucune beauté particulière ? ». À cette question quelque peu absurde et comique compte tenu du contexte, Whistler répond avec une élégance pincée toute britannique : « J’ai la preuve manifeste que monsieur Ruskin est bien parvenu à cette conclusion ».
« Je soutiens que nul, hormis un artiste, ne saurait être un critique compétent. »
James Abbott McNeill Whistler
« Vous vous attendez à être critiqué ? », lui demande le procureur. « Oui ; certainement, répond Whistler. Et je ne m’attends pas à en être affecté, sauf dans un cas comme celui-ci. Ce n’est pas seulement lorsque la critique est inamicale que je m’y oppose, mais aussi lorsqu’elle est incompétente. Je soutiens que nul, hormis un artiste, ne saurait être un critique compétent ». Whistler a touché la corde sensible : Ruskin peint à ses heures perdues quelques toiles et aquarelles, mais n’est connu qu’en tant que poète et critique d’art. Whistler affirme ainsi que Ruskin ne serait pas légitime en tant que critique, puisque lui-même est dénué de talent pictural – peut-être même serait-il un artiste raté qui se venge à travers la critique !
Edward Linley Sambourne, Whistler contre Ruskin, 1878
Illustration • Coll. particulière • © Bridgeman Images / Photo Mary Evans
Mais Ruskin contre-attaque en appelant à la barre plusieurs témoins partageant son opinion négative à l’égard du tableau. Parmi eux, un peintre réputé de l’époque, l’académique et préraphaélite anglais Edward Burne-Jones… Ce dernier affirme au tribunal qu’il est « impossible » de « qualifier d’œuvre d’art sérieuse » ce nocturne, qui « n’est qu’un parmi des milliers de tentatives manquées de peindre la nuit ». « Ce tableau ne vaut pas 200 guinées ! », assène-t-il.
James Abbott McNeill Whistler, Variations en violet et vert, 1871
James Whistler : l’esthétique avant tout
James Abbott McNeill Whistler s’inscrit en rupture avec cette approche naturaliste. Résolument international, c’est surtout entre Paris et Londres que se dessine sa carrière artistique à partir de 1854. Faisant fi des conventions, Whistler ne se soucie pas de la mimesis, donnant à ses paysages des titres musicaux fondés sur les principes de l’art pour l’art. La facture laissée apparente et les choix de format comme de coloris font ainsi entrer de plain-pied le japonisme dans l’art occidental. Aux États-Unis, la révolution Whistler se diffuse par des estampes, qu’il fait éditer à grands tirages.
Huile sur toile • 61,5 × 35,5 cm • Coll.Musée d’Orsay • © RMN- Grand Palais, Musée d’Orsay / Photo Patrice Schmidt
Un autre témoin, le critique d’art reconnu Tom Taylor, vient également l’attaquer. « J’étudie l’art depuis toujours. J’ai vu le tableau de M. Whistler et je ne peux le tenir pour une œuvre d’art sérieuse. Toute l’œuvre de M. Whistler est inachevée. Elle n’est qu’une esquisse », siffle-t-il avant d’ajouter une ultime insulte : « Les tableaux de M. Whistler s’approchent moins de véritables tableaux, que de papiers peints légèrement colorés ! ».
« Le tableau est achevé, je n’ai pas l’intention d’y ajouter quoi que ce soit », réplique le peintre. « Voyons, M. Whistler. Pouvez-vous me dire combien de temps vous avez mis pour expédier ce nocturne ? », lui lance avec mépris l’avocat de Ruskin. « Je vous demande pardon ? », répond l’artiste. « Oh ! Je crains d’avoir employé une expression qui s’applique peut-être plutôt à ma propre profession. J’aurais dû dire : « Combien de temps avez-vous mis pour peindre ce tableau ? » », corrige obséquieusement l’homme de loi.
James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in blue and gold, Southampton Water, 1872
Huile sur toile • 50,5 × 76 cm • Coll. Institut d’Art de Chicago • © Stickney Fund / Bridgeman Images
En parfait dandy londonien, Whistler lui oppose un calme amusé, ironique et hautain. « Oh non ! Permettez, je ne suis que trop flatté de penser que vous puissiez appliquer à mon travail un terme que vous avez l’habitude d’utiliser pour le vôtre. Laissez-moi donc vous dire combien de temps j’ai mis pour « expédier » – je crois que c’est bien le mot –, oui, expédier ce nocturne ; eh bien, […] environ un jour ». « Un jour seulement ? », pouffe l’avocat.
« Je l’ai peut-être un peu retouché le lendemain […] Je devrais donc plutôt dire que j’y ai travaillé deux jours », répond innocemment l’artiste. « Oh, deux jours ! C’est donc pour l’ouvrage de deux jours que vous demandez 200 guinées ? », se moque, acide, la défense. « Pas du tout ; je les demande pour le savoir que j’ai acquis pendant tout une vie », réplique avec panache l’artiste, suivi (racontera-t-il) d’une salve d’applaudissements.
Étienne Carjat, Whistler – Peintre américain, vers 1865
Épreuve sur papier albuminé à partir d’un négatif verre • 10,5 × 6 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Dist. GrandPalaisRMN – presse / Photo Hervé Lewandowski
Les tableaux de Whistler, bien moins léchés (et donc plus rapides à réaliser) que les peintures académiques appréciées des conservateurs, sont sur la sellette. Mais l’artiste s’en sort bien en démolissant l’argument selon lequel la valeur d’une œuvre serait (selon les valeurs bourgeoises d’assiduité au travail) proportionnelle au temps passé à la réaliser.
En précurseur des modernes, des peintres abstraits et même des artistes conceptuels (pour lesquels l’intention de l’artiste et l’effet de l’œuvre sur le spectateur priment sur sa facture), le peintre anticipe cette phrase célèbre que prononcera bien plus tard Pablo Picasso : « Quand j’étais petit, je dessinais comme Raphaël, mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant ». Autrement dit, les choses les plus simples en apparence sont parfois plus difficiles à réaliser (et plus intéressantes) que celles qui apparaissent plus techniques et détaillées !
James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in blue and silver, Battersea Reach, entre 1872 et 1878
Huile sur toile • 39,4 × 62,9 cm • Coll. musée Isabella Stewart Gardner, Boston • © Bridgeman Images / Photo Isabella Stewart Gardner Museum
Le jury mettra aussi peu de temps à « expédier » l’affaire que Whistler à peindre sa nocturne : deux jours après l’ouverture du procès, le verdict tombe. Ce dernier est favorable à Whistler… en apparence. Car s’il estime que l’artiste a bien été diffamé, la peine infligée à Ruskin est dérisoire : le critique n’est condamné à payer qu’une guinée symbolique à titre de dommages et intérêts, au lieu des 1 000 qu’exigeait le peintre. Ce dernier sort donc du procès ruiné par les frais de justice, au point d’être contraint de vendre tous ses biens !
Correspondance de James Abbott McNeill Whistler à James Anderson Rose, son avocat, concernant le procès (1878)
© British Academy
Devenu la risée de Londres, Whistler s’exile à Venise, puis à Paris, où il est admiré de nombreux artistes, écrivains et poètes. Deux mois après le procès, il développe ses arguments dans une lettre ouverte publiée dans la revue Art and Critics. « Qu’adviendra-t-il de la peinture si les critiques doivent retenir leur fouet ? ». À cette question que lui avait lancée le procureur au tribunal, il réplique que cette interrogation s’applique plutôt aux mathématiques, car « pour le mathématicien, deux plus deux feront toujours quatre ». Or la critique, elle, n’est pas une science exacte : il n’y a pas une seule bonne réponse, et plusieurs avis divergents peuvent coexister. L’art étant libre et subjectif, l’artiste n’a pas à obéir à des règles fixes, ni à être puni s’il les transgresse !
C’est bien Whistler qui a gagné. Aujourd’hui, ses œuvres sont plus célèbres que celles, très détaillées, narratives et truffées de références littéraires, d’Edward Burne-Jones (un peintre cependant très talentueux dans son genre, remis en lumière à la Tate Britain en 2018–2019). Sans doute parce que leur pureté mystérieuse, qui fait simplement appel aux sentiments et aux sens, les rend plus accessibles.
Dans sa conférence « Ten O’Clock », traduite par son ami le poète Stéphane Mallarmé, Whistler avait continué à défendre son point de vue en imaginant un âge d’or de la peinture, avant que la contemplation pure des œuvres ne soit polluée et biaisée par des discours et le jugement des critiques d’art. Une vision finalement très en phase avec notre époque tournée vers la démocratisation de l’art, et un rapport plus immédiat aux œuvres…
Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Épisode 1 : Maurizio Cattelan attaqué par son sculpteur… ou le procès de l’art conceptuel
Épisode 2 : Vandalisme ou geste d’amour ? Quand un baiser volé sur une toile conduit au tribunal…
Épisode 3 : Le procès fou de Van Meegeren qui dut prouver qu’il avait peint (et vendu aux nazis) de faux Vermeer
Épisode 4 : Trop « naïf » pour être escroc ? L’hilarant procès du Douanier Rousseau pour fraude bancaire
Épisode 5 : Accusation de viol, dessin incendié : le procès brûlant d’Egon Schiele pour immoralité
Épisode 6 : Le terrible procès de la peintre Artemisia Gentileschi contre son violeur : le martyre d’une icône du féminisme
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